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Full text of "Les va-nu-pieds"

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in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


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CITEUR  Slmtafayetk; 


La  gravure  qui  sert  de  frontispice  aux  Va-Nu-Pieds,  due  au  crayon  de  M.  Jules  Martin, 
rassemble  dans  une  composition  allégorique  les  principaux  personnages  des  nouvelles 
qui  forment  ce  livre. 

Sur  le  premiei  plan,  Job.  le  \'a-Nu-Pieds  biblique  est  étendu  sur  son  fumier,  auprès 
du  chien  de  Diogène.  Le  Philosophe  cynique,  qui  vient  d'allumer  sa  lanterne,  lui  montre 
qu'il  existe  des  hommes  parmi  les  déshénte's  de  la  vie  sociale.  Ésope,  l'esclave  bossu, 
courbé  sur  son  bâton,  regarde  attentivement  ce  spectacle. 

Au  2»  plan  :  L'Hercule,  brisé  par  un  effort  suprême,  s'abat  dans  les  bras  de  son  pitre; 
Le  Noctambule  passe  en  arrière,  ployé  sous  sa  hotte  de  chiffonnier;  Les  trois  frères 
Auryentis,  enlacés,  unissent  le  soldat,  le  prêtre  et  le  laboureur  dans  une  fraternelle 
étreinte  ;  La  vieille  Nâsi  s'appuie  sur  le  bras  du  paysan  ;  Mon  ami  le  sergent  de  ville  suit 
Montauban-tu-ne-le-sauras-pas,  l'honneur  du  compagnonnage;  Andréa  l'écuvère  appa- 
raît, comme  une  étoile,  auprès  â'Eral  le  Dompteur.  Enùn,  en  pleine  lumière,  une  mère 
élève  son  enfant  vers  le  progrès  et  l'avenir,  pendant  qu'un  combattant  populaire  iait 
flotter  sur  son  front  le  drapeau  glorieux  de  la  République. 

Au-dessous  une  bataille  :  Achille  et  Patrocle,  l'ancien  monde  chassé  par  le  monde  nou- 
veau; la  Légende  Républicaine  éveillant  l'Europe  avant  de  s'éteindre  sous  la  pourpre  im- 
périale. 


ACHILLE   ET   PATROCLE 


^  .-_    ^^  L'an  IV  de  la  République,  Jean  Gasq  eut  dix-huit  ans.  Il 

rt'-     ''=%-  ne  savait  rien,  si  ce  n'est  qu'on  se  battait  aux  frontières.  S'il 


LES    VA-NU-PIEDS 


savait  cela,  c'est  parce  que  plusieurs  fois  il  avait  entendu  lire  les 
gazettes  à  La  Française.  Il  ne  possédait  au  monde  qu'une  cabane 
faite  de  terre  et  de  joncs,  que  son  père,  qu'il  n'avait  point  connu, 
avait  construite,  et  où  sa  mère  infirme,  après  avoir  agonisé  pen- 
dant dix  ans  et  plus,  brusquement  expira.  Sa  mère  morte,  il 
ferma  sa  hutte,  en  prit  la  clef,  et  un  beau  matin  il  s'en  alla  à 
Montauban.  Aux  portes  de  la  ville,  il  rencontra  un  garde 
urbain;  il  lui  dit  qu'il  voulait  se  faire  soldat.  Le  garde  urbain  le 
conduisit  à  l'hôtel  de  ville.  On  demanda  à  Jean  Gasq  comment 
il  se  nommait  ;  il  répondit  d'abord  :  Janoiitet  ;  ensuite  :  Jean 
Gasq.  On  voulut  savoir  où  il  était  né  et  quel  était  son  âge-, 
moitié  en  français,  moitié  en  gascon,  il  raconta  qu'il  avait 
récemment  entendu  dire  par  sa  mamo  (mère)  qu'il  s'en  fallait 
de  deux  récoltes  qu'il  eût  un  vingts  et  il  ajouta  qu'il  ne  pouvait 
pas  dire  s'il  était  né  à  la  Française  ou  prochement.  On  l'enrôla. 
Deux  mois  après  son  enrôlement,  Jean  Gasq  arrivait  en  Italie. 
Il  chargea  les  vestes  blanches  au  pont  de  Lodi ,  à  Arcole,  à 
Rivoli.  L'an  VI,  il  fit  la  campagne  d'Egypte-,  il  avait  un  alphabet 
dans  son  sac.  Aux  Pyramides,  grenadier  de  la  2-2Memi-brigade, 
il  savait  presque  lire  et  maniait  le  fusil  en  vrai  fantassin.  Iné- 
branlable au  feu,  pendant  la  bataille,  il  syllabisait  en  mordant  la 
cartouche.  Un  jour,  au  beau  milieu  de  la  mêlée,  un  vétéran  lui 
cria  :  «  Sacré-Dieu  !  conscrit,  à  quoi  rêves-tu  ?  » 
Voici  : 

Pendant  que  sur  les  carrés  républicains  se  ruaient  Mourad- 
Bey  et  ses  mamelucks,  centaures  flamboyants  qui  venaient 
s'éteindre  sous  la  baïonnette,  Jean  Gasq,  la  cuisse  trouée  d'une 
balle,  le  crâne  balafré  par  les  cimeterres,  aveuglé  de  sang, 
déchiré,  ébloui,  mais  toujours  debout,  Jean  Gasq  pensait  que 
c'était  bien  beau  d'être  cavalier  et  de  galoper  à  travers  les  fusils 
et  les  canons,  les  éperons  enfoncés  dans  le  ventre  de  son  cheval, 
la  bride  aux  dents,  le  pistolet  d'une  main,  le  sabre  de  l'autre.  11 
rêvait  à  cela.  Le  lendemain  de  la  bataille,  la  tête  enveloppée 
d'un  mouchoir,  assis  sous  un  palmier,  il  chantait  une  chanson 
méridionale .  Desaix,  qui  était  Auvergnat,  entendit  le  chanteur 
et  s'approcha  de  lui  : 

—  Que  fais-tu  là,  grenadier?  dit-il. 

—  Je  chante. 

—  Que  chantes-tu? 


ACHILLE   ET   PATROCLE 


—  La  Pastoiirellcio  de^la  Coiimbn  Prioiido  (la  Petite 
Bergère  du  Val- Profond). 

—  D'où  es-tu,  du  Languedoc  ou  de  la  Gascogne? 

—  Je  suis  de  La  Française,  en  Quercy. 

—  Bien  !...  Je  te  fais  caporal. 

—  J'aimerais  mieux  être  dragon. . .  à  cheval. 

—  Tu  voudrais  passer  dans  la  cavalerie? 
Jean  Gasq  se  mit  à  sourire  et  répondit  : 

—  Oh!  oui,  j'aimerais  bien  me  battre  à  cheval,  avec  V-W 
sabre. 

11  fut  entendu  :  Desaix,  si  brave,  était  si  bon  ! 

Le  dragon  Jean  Gasq  sabrait  les  Autrichiens  à  Marengo. 
Bonaparte  avait  perdu  la  bataille;  Desaix  arrêta  la  dérou.e; 
Kellerman  força  la  victoire  :  il  commanda  à  ses  soldats  d'ôter  la 
bride  aux  chevaux  et  de  se  laisser  tomber  sur  l'ennemi,  ventre 
à  terre.  Le  sabre  de  Janoutet  fit  à  Marengo  ce  qu'avait  fait  sa 
baïonnette  aux  Pyramides.  En  Egypte,  le  grenadier  avait  eu  du 
sang  jusqu'à  la  cheville-,  le  dragon  en  eut  jusqu'au  cou  en  Italie. 
Dans  la  bagarre,  il  sauva  la  vie  à  un  maréchal-des-logis  qui  se 
nommait  Bonaventure  Lavergne. 


LES  VA-NU-PIEDS 


Ce  Lavergne  était  le  fils  d'un  faïencier  montalbanais-,  les 
ardeurs  calvinistes  roulaient  dans  ses  veines  avec  son  sang.  Un 
de  ses  aïeux,  Macchabée  Lavergne,  avait  été  Tami  et  le  bras  droit 
du  consul  Jacques  Dupuy,  qui  fit  reculer  Louis  XIII  sous  Mon- 
tauban,  en  1621.  Élevé  par  un  vieux  ministre  de  la  Religion,  qui 
fut  pasteur  au  désert,  après  la  mort  de  François  Rochette,  pendu 
à  Toulouse,  Bonaventure  Lavergne  avait  beaucoup  lu,  et  étudié 
quelque  peu  Montesquieu,  Pascal,  Voltaire,  d'Holbach,  Diderot, 
Descartes,  Jean-Jacques^  les  insurgés  et  les  rénovateurs.  Tout 
huguenot  contient  et  couve  un  républicain.  Quand  la  Répu- 
blique fut  proclamée,  Bonaventure  Lavergne  comprit  la  gran- 
deur du  cataclysme;  aussitôt  toute  sa  jeunesse  bouillonna. 
Sachant  pourquoi  la  patrie  était  en  danger,  il  prit  les  armes  :  la 
grande  devise  révolutionnaire  fut  la  sienne  :  «  La  Liberté  ou  la 
Mort  !  »  Volontaire  à  l'armée  de  l'Ouest,  il  combattit  les  chouans 
sans  merci.  Il  vit  passer  les  météores  de  !a  République  :  Hoche, 
Marceau,  Desaix,  Kléber-,  il  vit  poindre  Bonaparte;  il  le  mesura 
d'un  coup  d'œil  et  pressentit  Napoléon. 

Ignorant,  sentant  qu'il  l'était,  Jean  Gasq  aimait  de  tout  son 
cœur,  admirait  de  toute  son  âme,  vénérait  et  chérissait  Bona- 
venture Lavergne,  qui  lui  paraissait  un  génie,  un  phénix,  un 
sphinx,  un  puits  de  science,  un  géant  haut  de  cent  coudées;  et 
Bonaventure  Lavergne,  de  son  côté,  aimait  Jean  Gasq  comme 
les  forts  aiment  les  faibles  -,  il  y  avait  dans  son  dévouement  on 
ne  sait  quoi  de  fauve  et  d'austère  qui  rappelait  l'amour  du  lion 
pour  ses  petits,  et  celui  du  maître  pour  ses  disciples;  il  Tinstrui- 
s.?'x,  il  l'enseignait,  il  s'efforçait  à  le  façonner,  il  le  travaillait,  il 
le  soignait,  il  le  corrif;eait,  il  le  caressait  comme  l'artiste  travaille, 
soigne,  corrige,  caresse  le  bloc  de  marbre  qui  devient  statue  : 
Jean  Gasq  serait  son  œuvre. 

Entre  deux  batailles  il  lui  apprenait  ce  qu'étaient  les  rois, 
ce  qu'étaient  les  peuples,  ce  qu'on  entend  par  despotisme,  ce 
qu'on  doit  entendre  par  liberté.  Souvent  la  leçon,  interrompue 
par  l'appel  des  clairons  et  des  tambours,  était  reprise  vingt  lieues 
]^lus  loin,  dans  une  ville,  en  un  hameau,  sur  le  bord  d'un  fleuve, 
sur  la  croupe  d'un  mont,  au  milieu  d'un  champ  de  blé,  là  où 
l'nrmée  campait  après  la  victoire,  ivre  de  poudre,  d'enthou- 
siasme et  de  triomphes,  plus  fière  chaque  jour  de  promener  par 
le  morde  le  jcuneétendard  du  peuple  souverain. 


ACHILLE    ET   PATROCLE 


Bonaventure  et  Jean  ne  se  quittaient  point  d'un  pas.  Au 
feu,  sous  la  tente^  pendant  la  charge  ou  l'assaut,  le  jour,  la  nuit, 
où  était  l'un  était  l'autre  :  «  l  .e  maréchal-des-logis  Bonne- Aven- 
ture et  le  brigadier  Jean  Casque  sont  mariés,  »  disaient  les 
soldats.  Lorsque  le  Tondu  ordonna  que  l'armée  se  fît  tondre, 
ils  refusèrent  de  se  laisser  couper  les  cadenettes  et  la  queue.  On 
insista.  Ils  firent  la  sourde  oreille.  Leur  colonel,  qui  les  savait 
braves  entre  les  braves,  les  traita  en  enfants  gâtés;  ils  gardèrent 
leur  chevelure...  républicaine.  A  Austerlitz^  tous  les  devix,  ils  la 
portaient  encore.  Plus  tard,  blessé  à  la  tête,  Bonaventure 
Lavergne  dut  couper  cadenettes  et  catogan;  Jean  Gasq  les 
abattit  alors,  parce  que  Lavergne  ne  les  avait  plus. 

Le  2  5  mars  1802  fut  signée  la  paix  d'Amiens.  Bien  que 
l'Europe  monarchique  admît  la  France  républicaine,  les  armées 
furent  massées  aux  frontières-,  le  premier  consul  prévoyait 
qu'avant  peu  l'empereur  les  lancerait  à  de  nouveaux  carnages. 
Un  décret  du  23  décembre  1802  prescrivit  la  création  immédiate 
des  trois  premiers  régiments  de  cuirassiers.  On  fit  choix 
d'hommes  largement  charpentés.  Lavergne,  qui  était  énorme, 
et  Jean  Gasq,  qui  avait  cinq  pieds  neuf  pouces,  tant  il  avait 
grandi  depuis  l'an  IV,  furent  incorporés  dans  la  nouvelle  arme 
avec  leurs  grades.  De  1802  à  1804,  Bonaventure  profita  de  la 
paix  ou  plutôt  de  la  trêve  qu'avait  consentie  l'Europe  pour 
compléter  l'éducation  de  Jean  Gasq  ;  il  fit  connaître  à  son  élève 
tout  ce  qu'il  savait  lui-même  de  Dieu,  des  hommes  et  des 
choses.  Lame  naïve  de  l'un  s'ouvrit  et  s'épandit  au  souffle 
ardent  de  l'autre.  Aux  yeux  de  ces  deux  hommes,  l'empereur  ne 
fut  jamais  ni  prophète,  ni  dieu,  ni  diable;  il  ne  fut  point  le  petit 
caporal,  il  ne  fut  même  pas  l'empereur;  c'était  le  général,  le 
général  invincible  et  le  propagateur  fatal  de  la  Révolution.  Avec 
quelques  autres,  Lavergne  et  Jean  Gasq  formèrent  le  noyau  de 
cette  légion  d'ardents  et  tenaces  sans-culottes  en  qui  l'idée  rcvo- 
lutionnaire  survécut  toujours.  Républicains,  ils  servirent  l'em- 
pire, parce  que  dans  l'empereur  ils  voyaient  la  nation  impéra- 
trice. Cette  incarnation  du  peuple  dans  un  homme  ne  leur 
semblait  pas  d'ailleurs  éternelle.  Ignorant  comment  il  s'accom- 
plirait, ils  flairaient  le  divorce  à  venir.  Dans  César,  ils  encen- 
saient Jacques  Bonhomme,  c'est-à-dire  le  Peuple.  Ils  en  étaient 
du  peuple,  eux  !  Bonaparte,  soldat  de  fortune,  en  était  aussi. 


LES   VA- NU- PIEDS 


Égalitaires  indomptables,  ils  eussent  dit  à  Napoléon  :  «  Citoyen,' 
camarade,  frère,  Bonaparte,  tu!  »  Certainement,  ils  auraient 
tutoyé  la  couronne,  croyant  de  bonne  foi  que,  s'il  y  avait  une 
Majesté,  chacun  d'eux  était  quelque  peu  Altesse.  Sans  cligner 
de  l'œil,  ils  regardèrent  tous  les  éclairs,  toutes  les  foudres,  toutes 
les  apothéoses  de  César-Messie.  Autour  du  petit  chapeau  ils  ne 
voyaient  pas  une  gloire,  mais  une  gloriole.  Pour  eux,  la  redin- 
gote grise  n'était  pas  un  nimbe,  c'était  du  drap.  Loin  de  penser 
qu'il  chevauchât  la  Révolution,  ils  estimaient  que  la-Révolution 
avait  condamné  César  au  mors,  et  que,  bon  gré,  mal  gré,  elle  le 
faisait  tourner  tantôt  à  hue,  tantôt  à  dia.  En  un  mot,  ils  voyaient 
deux  êtres  divers  en  Bonaparte  ;  chacun  d'eux,  Brutus  impla- 
cable, eût  immolé  César  -,  tous,  sans  rechigner  en  aucune  sorte, 
suivaient  Prométhée  ;  ils  l'auraient  suivi  en  Chine,  sur  les  mers 
inexplorées,  jusqu'aux  pôles  inabordables  du  globe,  ici,  là, 
partout;  ils  l'eussent  suivi  dans  l'autre  monde,  s'il  leur  avait  été 
prouvé  qu'il  y  eût  quelqu'un  à  détrôner  et  quelque  chose  à 
niveler  là-haut.  Obscurs  coryphées  de  la  grande  épopée  révolu- 
tionnaire, ils  ne  considéraient,  ils  ne  voulaient  voir  qu'une  seule 
chose  :  la  victoire  des  peuples  sur  les  rois,  l'avènement  de 
l'égalité  humaine.  Sincèrement,  lorsque  dans  la  bataille  ils 
égorgeaient  les  soldats  des  czars,  ils  se  jugeaient  exterminateurs 
et  conquérants  :  exterminateurs  de  l'antique  hiérarchie,  symbo- 
lisée par  l'autel  et  le  trône;  conquérants  des  droits  de  l'homme, 
personniliés  dans  leur  capitaine,  un  parvenu.  Rudes  et  naïfs,  ils 
acceptaient  gaiement  les  barons,  les  comtes,  les  patriciens  de 
l'empire;  ils  avaient  connu  celui-ci  tambour,  celui-là  palefre- 
nier, cet  autre  laboureur;  et  puis  leurs  généraux  s'appelaient 
Lannes,  Suchet,  Bernadotte,  Serrurier,  comme  eux,  soldats, 
se  nommaient  Durand,  Dupont,  Bousquet,  Duchéne,  Pélissier, 
Lamotte  ;  ils  n'étaient  pas  jaloux  des  armoiries,  des  plumes,  des 
galons  dont  guerriers  et  diplomates  pomponnaient  leur  roture  ; 
ils  ne  perdaient  pas  un  instant.de  vue  le  truand  dans  le  noble. 
Et  comment  auraient-ils  pu  s'imaginer  que  le  duc  de  Casti- 
glione  n'était  plus  Augereau?  Que  le  duc  de  Valmy  n'avait 
jamais  été  Kellermann?  Que  Napoléon  ne  serait  plus  Bonaparte? 
Enfin,  ils  savaient  trop  bien  que  leur  sang  était  de  la  même 
qualité  que  le  sang  de  S.  Kxc.  le  maréchal  duc  de  Montebello 
ou  de  S.  AL  Joachim  L'.   Bref,  s'ils  n'iivaient  pas   en  grande 


ACHILLE    ET    PATROCLE 


Jean  Gasq  et  Bonaparte,  page  lo. 


considération  les  couronnes  et  les  patentes  nobiliaires  et  les 
particules  de  fraîche  date,  ils  ne  vénéraient  pas  davantage  les 
tiares,  les  parchemins,  les  tortils  antédiluviens.  Le  duc  de  Guise 
n" avait  pas  meilleur  air,  à  leur  avis,  que  le  duc  Fouché.  Pas  un 
d'eux,  s'appelàt-il  Pierre  tout  au  long  ou  Jean  tout  court,  qui 
eût  troqué  son  nom  contre  celui  de  Montmorency  ou  de  Rohan. 
La  conscience  de  leur  dignité  leur  donnait  une  attitude  solen- 
nelle, et  ils  avaient  parfois  des  rudesses  pleines  d'orgueil  qui 
venaient  de  ce  qu'ils  croyaient,  ces  idéologues  !  qu'il  n'y  a  qu'une 
seule  pâte  humaine  ! 

En  1807,  Bonaventure  Lavergne  était  adjudant  et  décoré; 
simple  maréchal-des-logis,  Jean  Gasq  disait  malicieusement  : 
«  Je  suis  arrivé  au  maréchalat;  je  suis  Son  Excellence  Monsei- 
gneur Jdi7Z02</e/.  » 


LES    VA-NU-PIEDS 


Le  conscrit  de  Tan  IV  avait  appris  quelque  chose  à  Tarmée. 
11  est  vrai  qu  il  avait  eu  pour  précepteur  un  huguenot,  un  libre 
penseur  qui  avait  lu  et  compris  ces  philosophes  damnés  :  Jean- 
Jacques  et  Voltaire.  Chose  inouïe,  le  maître  et  le  disciple  pous- 
saient l'orgueil  jusqu'à  croire  qu'un  homme  en  valait  un  autre, 
celui-ci  portât-il  la  pourpre  et  celui-là  le  sayon.  Intrépides^  ce 
qu'ils  estimaient  être  le  vrai,  ils  le  disaient;  la  parole  chez  eux 
affirmait  la  pensée,  et  cette  audace  n'était  pas  sans  péril.  Un 
jour,  Jean  Gasq  fut  merveilleux;  Bonaventure  Lavergne  lui 
déclara  qu'il  avait  fait  ce  que  personne  n'eût  osé  faire  \  Jean 
Gasq  répondit  respectueusement  :  «  Que  serait-il  arrivé  alors  si 
tu  avais  été  à  ma  place  ?  »  Voici  ce  qui  avait  eu  lieu  :  le  traité 
de  Tilsitt  signé,  Tempereur  passa  l'armée  en  revue  sur  les  bords 
du  Niémen.  Si  fanfaron  d'impassibilité  qu'il  tût.  Napoléon  lais- 
sait souvent  percer  l'intérêt  qu'il  prenait  à  examiner  les  physio- 
nomies ;  on  l'a  vu  souvent,  joyeux,  lire  la  face  des  grognards, 
et  souvent  aussi,  triste,  épeler  les  traits  des  vélites.  Au  Niémen, 
son  regard  fut  attiré  par  celui  de  Jean  Gasq,  qui,  sans  peur  et 
sans  reproche,  le  toisait,  imper turbable^  de  ses  bottes  à  l'écuyèrc 
à  son  petit  chapeau. 

—  Depuis  quand  es-tu  au  régiment,  toi  ?  lit  brusquement 
l'empereur. 

Jean  Gasq  répondit  : 

—  Depuis  sa  création. 

—  Combien  as-tu  de  service  '.' 

—  Onze  ans. 

—  De  blessures? 

—  Treize. 

—  Treize  ?. . .  quel  âge  as-lu  ? 

—  Trente  ans  bientôt. 

—  Pourquoi  donc,  mon  brave,  n'as  tu  pas  encore  la 
croix  ? 

—  Je  ne  sais  pas,  général. 

—  Tu  veux  dire  :  Sire  ? 

—  Je  dis  :  Général. 

Napoléon  sourit,  après  avoir  blêmi.  Sans  doute  il  était 
d'humeur  débonnaire  ce  jour-là.  Peut-être  aussi  cet  homme, 
las    de  marcher   avec    dédain  et   monotonie   sur   les  échines 


ACHILLE    ET    PATROCLE 


prosternées,  n'était -il  pas  fâché  de  trébucher  tout  à  coup  à  un 
front  inflexible;  enfin,  il  se  pouvait  que  dans  les  yeux  de 
ce  fier  plébéien,  qui  ne  se  baissaient  pas  devant  les  siens,  — 
au  contraire  —  l'autocrate  trouvât  et  fût  content  de  trouver  cet 
avis  :  «  Prends  garde!  la  route  n'est  pas  encore  plane;  tu  peux 
faire  la  culbute  ;  si  tu  as  des  courtisans,  tu  as  aussi  des  cen- 
seurs !  » 

—  Tu  as  donc  oublié  e|ue  je  suis  l'Empereur?  reprit-il 
avec  on  ne  sait  quelle  bonhomie  que  démentait  la  dureté  de  son 
regard. 

Jean  dit  lentement  : 

—  Je  me  souviens  que  je  vous  appelais  général  à  Arcole,  à 
Rivoli,  en  Egypte,  et  même  à  Marengo. 

—  Gomment  vous  nommez- vous? 
— -  Jean  Gasq. 

—  Prince  de  Neufchâtel,  donnez  votre  croix  à  cet  Homme! 
L'empereur,  ayant  accentué  le  mot  «  homme,  »  regarda  une 

dernière  fois  profondément  dans  les  prunelles  Jean  Gasq, 
qui  ne  sourcilla  point,  et  piqua  des  deux.  Lorsqu'il  le  rejoignit 
à  bride  abattue,  Berthier  l'entendit  murmurant  : 

— •  Si  ce  maréchal-des-logis  était  maréchal  de  France,  je  le 
ferais  fusiller. 

—  Pourquoi  cela.  Sire? 

—  Oh!  ne  craignez  pas...  je  sais  que  vous  avez  oublié, 
vous  et  les  vôtres. 

A  Essling,  les  cuirassiers  pénétrèrent  dans  les  masses  au- 
trichiennes comme  des  coins  de  fer;  Lavergne  prit  un  colonel; 
Jean  Gasq  un  drapeau.  Le  maréchal-des-logis  fut  fait  adjudant; 
l'adjudant,  lieutenant.  Quelques  jours  après,  à  Wagram,  ils  se 
sauvèrent  la  vie,  l'un  l'autre,  à  plusieurs  reprises. 

Le  14  août  1809,  à  Vienne,  Napoléon  dictait  la  paix  dans 
le  palais  de  l'empereur  d'Autriche,  ex-d'Allemagne.  Au  plus 
grand  matador  des  mondes,  pour  qu'il  essayât  de  perpétuer  la 
bénignité  de  la  race  corse,  François  donnait  en  mariage  une 
archiduchesse,  sa  fille. 

—  Tiens  !  fiens  !  les  couronnes  s'enracinent,  dit  Jean  Gasq, 
et  la  Révolution  le  permet  ?. . . 

—  Va,  laisse  souffler  la  Révolution,  et  les  couronnes  dan- 
seront la  Carmagnole^  répondit  Lavergne. 


LES    VA-NU-PIEDS 


La  Révolution  souffla,  respira,  déploya  ses  ailes  et  reprit 
son  vol.  En  1812,  elle  passait  le  Niémen.  Elle  rencontra  Kou- 
touzow  adossé  à  Borodino.  Le  7  septembre,  la  bataille  s'enga- 
gea; les  cuirassiers  formaient  la  réserve.  Au  fracas  du  canon, 
Bonaventure  Lavergne  dit  à  Jean  Gasq  :  «  Je  ne  sais  pas  trop 
ce  que  j'ai  ;  voilà  deux  jours  que  je  ne  puis  m'empêcher  de  son- 
ger à  Montauban  -,  je  me  vois  allant  à  travers  les  rues  de  la  ville, 
couché  sur  les  bords  du  Tarn,  en  face  de  l'île,  regardant  les 
vieux  remparts  de  l'Oulette  et  du  Griffon  ;  les  ruines  de  la 
Corne-Montmurat,  les  tours  de  la  Cathédrale,  le  clocher  de 
Saint-Jacques,  Sapiac,  Sapiacou,  les  Albarèdes,  la  tour  de 
Capoue,  le  Moustier,  la  Capelle,  Ville-Bourbon,  Ville-Nouvelle, 
Casseras,  le  ruisseau  de  la  Carrigue  et  le  Fau  passent  tour  à  tour 
et  continuellement  sous  mes  yeux  ;  je  vois  mon  père  assis  au 
milieu  de  ses  faïences,  dans  son  magasin  qui  fait  le  coin  de  la 
rue  d'Auriol  :  il  s'est  fait  bien  vieux  et  il  a  l'air  tout  triste.  Cette 
nuit,  j'ai  rêvé  que  j'étais  dans  notre  pépinière,  sur  la  route  de 
Caussade  \  mon  petit  frère  Sylvestre,  que  je  n'ai  pas  vu  depuis 
l'an  I,  pleurait,  me  disant  :  «  Bonaventure,  reste  avec  nous  ; 
«  Bonaventure,  tu  ne  reviendras  pas,  si  tu  pars;  reste  avec  nous, 
«  mon  frère  Bonaventure  !  »  Écoute,  Jean,  je  ne  suis  pas  su- 
perstitieux, tu  me  connais,  mais  je  crois  que  je  serai  tué  aujour- 
d'hui; quelque  chose  me  le  dit.  11  se  peut  bien  que  je  ne  voie 
pas  notre  République  ;  peut-être  seras-tu  encore  là  quand  elle 
viendra.  Tu  l'aimeras  et  tu  la  défendras,  pour  tous  d'abord,  et 
pour  toi  et  pour  moi  ensuite.  Rappelle-toi  ce  que  je  t'ai  appris; 
je  le  sais  d'un  homme  qui  naquit  bon  et  que  les  souffrances  ren- 
dirent meilleur  :  déteste  toujours  les  tyrans  et  les  valets,  quels 
qu'ils  soient.  Aime  les  pauvres  et  les  faibles;  aide-les,  secours- 
les,  enseigne-les  comme  je  t'enseignai...  et  pense  quelquefois, 
en  faisant  le  bien,  à  ton  ami  Bonaventure...  Tiens!  embrasse- 
moi,  Jean  !  » 

En  entendant  ces  paroles,  Jean  Gasq  crut  être  le  jouet  d'un 
mauvais  rêve.  Quitter  Lavergne,  se  séparer  de  lui,  ne  plus  le 
voir,  ne  plus  l'entendre,  ne  plus  l'avoir,  lui  paraissait  impossi- 
ble !  Dans  la  naïveté  et  la  sincérité  de  son  amour  fraternel,  il 
n'avait  jamais  pensé  que  la  lance  d'un  uhlan  ou  la  balle  d'un 
Croate,  qu'un  boulet,  qu'un  obus  pouvait  le  lui  tuer,  et  dans 
son  admirable  égoïsme  s'absorbant  tout  entier,  il  n'avait  jamais 


14  LES    VA-NU-PIEDS 


prévu  que,  lui  aussi j  il  pouvait  mourir,  laisser  seul  Lavergne 

désespéré;  que  lui  aussi,  il  pouvait  être  brutalement  supprimé 

par  la  mort  au  milieu  des  combats,  sournoisement  atteint  par  un 

coup  de  feu,  lorsque,  courbé  sur  la  selle,  la  latte  au  poing,  excité 

par  les  trompettes,  il  donnait  la  chasse  aux  bataillons  ennemis, 

disloqués  et  fuyant  éperdus  à  travers  les  plaines.  Souvent,  après 

maintes  victoires,  il  avait  parcouru  avec  Lavergne  le  champ  de 

bataille,  marchant  dans  le  sang  jusqu'aux  genoux,  aveuglé  en 

présence  des  corps  mutilés  qui  l'entouraient,  sourd  aux  cris 

d'agonie,  trébuchant  aux  cadavres,  content  d'avoir  près  de  lui 

son  Lavergne,  lui  parlant,  l'écoutant,  le  touchant,  l'admirant, 

buvant  sa  parole  grave  et  aimée,  heureux  de  le  posséder,  car 

Lavergne  était  tout  pour  lui  :  son  ami,  son  père,  son  frère,  son 

rêve,  sa  famille,  sa  vie,  tout  enfin.  La  pensée  qu'il  pouvait  le 

perdre  ne  lui  était  jamais  venue  ;  aussi,  ce  que  Lavergne  lui 

disait  lui  lit-il  peur,  une  peur  immense,  une  peur  folle;  il  passa 

la  main  sur  son  front  et  tressaillit. . .  11  venait  de  se  souvenir 

tout  à  coup  ciu'à  Austerlitz  il  avait  vu  couler  le  sang  de  son 

compagnon  d'armes,  et  qu'il  avait  éprouvé  alors  une  sensation 

d'obscurité  et  de  froid,  comme  si  ses  prunelles  fussent  tombées 

de  ses  yeux,  comme  si  son  sang  se  fût  arrêté  et  congelé  dans  ses 

veines  -,  ensuite,  il  lui  avait  semblé  que  le  sol  s'aftaissant  sous 

ses  pieds,  il  s'enfonçait  lentement  dans  le  vide... 

Lavergne  répéta  : 

—  Embrasse-moi,  Jean. 

.Tean  Gasq  leva  la  tête,  comme  s'il  s'éveillait.  Lavergne  lui 
ouvrait  les  bras  et  l'appelait  sur  sa  poitrine.  .Tean  Gasq  s'y  laissa 
tomber  sans  dire  un  mot,  car  s'il  avait  parlé,  il  eût  pleuré,  et  il 
ne  voulait  pas  pleurer,  se  rappelant  à  ce  moment  même,  tout 
ému  qu'il  fût,  ces  paroles  habituelles  à  son  rude  ami  :  «  Que  la 
femme  pleure  avec  ses  yeux,  Fhomme  ne  doit  jamais  pleurer 
que  du  cœur,  d  Ils  s'étreignirent  en  silence  et  se  tinrent  long- 
temps embrassés.. .  Cependant  la  victoire  résistait  à  l'artillerie 
française-,  la  vieille  infanterie  impériale  elle-même  s'était  brisée 
sur  les  lignes  russes  sans  les  entamer.  \' ingt  mille  morts  jon- 
chaient la  terre.  Un  aide-de-camp  porta  Tordre  à  la  grosse  cava- 
lerie d'enlever  la  grande  redoute  de  la  Moskowa. 

—  Adieu,  Jean  1  dit  Lavergne,  je  vais  mourir.  - 

—  Je  ne  veux  pas,  moi  !  sanglota  Jean  Gasq. 


ACHILLE    ET    PATROGLE 


—  Donne-moi  ton  sabre,  voici  le  mien,  garde-le!  Adieu. . . 
Jean  !...  adieu  ! 

—  Bonaventure  ! .. .  Bonavcnture  ! . . . 

Les  escadrons  de  fer  s'élancèrent  lourdement  ^  on  eût  dit 
d'un  grand  vent  d'orage,  et  tout  à  coup  éclata  une  rumeur 
pareille  aux  bruits  confondus  de  la  trombe,  du  tonnerre  et  du 
tremblement  de  terre.  Trois  cents  tambours  sur  un  mamelon 
battaient  la  charge,  deux  cents  bouches  à  feu  ébranlaient  les  airs, 
et  derrière  un  pli  de  terrain  les  musiques  de  la  Grande-Armée 
disaient  les  hymnes  de  la  Nation.  Hommes  et  chevaux  avaient 
de  la  braise  au  sang.  Les  hurrahs  et  les  hennissements  se 
mêlaient  à  la  voix  profonde  du  canon;  les  bombes  décrivaient 
dans  l'espace  des  paraboles  enflammées  ;  les  fusées  escaladaient 
les  cieux,  et  aux  éclairs  de  la  fusillade  reluisaient  les  casques  et 
les  sabres,  les  cuirasses  et  les  baïonnettes;  six  cent  mille  hommes 
se  heurtaient.  Le  soleil  s'était  obscurci;  à  peine  si,  de  temps  à 
autre,  on  distinguait,  dans  la  fumée,  une  oscillation  géante^  un 
tlux^  un  reflux  périodiques  et  précipités  d'escadrons  et  de  batail- 
lons ondoyant  péle-méle,  mer  humaine  d'où  sortait  une  clameur 
énorme  et  confuse,  que  dominaient  de  temps  à  autre  le  roule- 
ment des  tambours  et  le  chant  des  clairons.  La  redoute  de  Boro- 
dino  ne  fut  pas  enlevée  ;  elle  fut  arrachée,  etfacée;  ses  redans, 
ses  bastions,  ses  hommes,  ses  canons,  tout  s'évanouit.  Les 
cuirassiers  y  furent  mitraillés,  hachés,  piles;  ils  violèrent  la 
victoire  ;  elle  coûta  cinquante  mille  hommes.  Six  fois  JeanGasq 
fut  démonté,  six  fois  il  remonta  sur  des  chevaux  dont  les  cava- 
liers avaient  été  désarçonnés  par  le  glaive  ou  le  plomb.  Le  rêve 
du  grenadier  des  Pyramides  était  réalisé,  son  idéal  atteint. 
Jamais,  sur  un  cheval  hennissant  à  la  fois  d'épouvante  et  de 
férocité,  l'œil  rouge,  les  naseaux  renflés,  les  dents  à  découvert, 
la  crinière  droite  et  roide,  jamais,  jamais  homme  ne  s'était  ainsi 
vautré  dans  le  tourbillon  des  batailles,  à  travers  les  vomisse- 
ments du  canon,  sous  les  éclaboussures  du  fer,  de  la  fange  et  de 
la  chair,  saoul  de  sang,  de  musique  et  de  salpȎtre,  terrible.  En 
moins  d'une  heure,  il  égorgea  plus  de  trente  canonniers  russes 
sur  les  pièces  fumantes.  Debout  sur  les  étriers,  il  fendait  les 
hommes  comme  le  bûcheron  le  bois,  ce  héros  !  Sous  les  sabots 
de  son  cheval,  aux  acclamations  formidables  des  fanfares  qui 
chantaient  la  victoire,  il  cassa  les  reins  et  creva  le  ventre  à  cinq 


ACHILLE    ET    PATROCLE  17 


ou  six  boyardsj  ce  paysan  gascon  !  Son  casque  bossue,  faussé, 
troué,  informe,  l'aveuglait;  il  le  jeta.  Tète  nue  il  frappait,  il 
frappait  mieux.  Un  paquet  de  mitraille  coupa  en  deux  son 
septième  cheval,  cheval  de  l'Ukraine  dont  il  avait  tué  le  cosaque  : 
Jean  Gasq  roula  à  terre  ;  d'un  bond,  il  fut  sur  pied;  un  cheval 
sans  cavalier  passa  :  noir,  énorme,  hennissant^  eflaré,  le  front 
tailladé,  le  poitrail  ouvert,  l'œil  en  feu,  les  crins  auvent,  inondé 
de  sang  et  d'écume  qui  lui  faisaient  une  housse  d'argent  et  de 
pourpre.  Jean  Gasq  se  précipitait...  Il  s'arrêta.  Le  cheval  de 
Lavergne!  Grands  dieux!  il  avait  reconnu  le  cheval  de  Lavergne. 
Alors  il  se  laissa  choir  sur  un  monceau  de  cadavres,  et,  s'y  étant 
accoudé,  il  pleura.  Ici,  là,  de  ce  côté,  de  l'autre,  en  avant,  en 
arrière,  partout,  autour  de  lui,  la  mort  tonnait,  déchirait,  pul- 
vérisait, écrasait,  broyait,  tuait  :  Jean  Gasq  n'entendait  plus 
rien,  Jean  Gasq  ne  voyait  plus  rien,  il  pleurait. . . 

Les  Russes  avaient  fui  ;  la  France  compta  ses  morts.  Cent 
et  cent  fois,  Jean  Gasq  erra  dans  ce  qui  avait  été  la  grande 
redoute  de  la  Moskowa,  soulevant  des  cadavres,  enlevant  des 
visages  le  sang  coagulé,  interrogeant  et  reconstruisant  les  tètes 
défigurées,  mesurant,  scrutant  les  corps  qui  n'avaient  plus  rien 
d'humain;  il  cherchait  Lavergne,  il  voulait  revoir  Lavergne,  il 
lui  fallait  Lavergne.  11  l'eut  enfin.  Loin,  bien  loin  de  la  redoute, 
derrière  on  ne  sait  quels  amoncellements  de  terre  rouge  et  spon- 
gieuse, sous  des  débris  informes  d'hommes  et  de  chevaux, 
devant  une  batterie  de  mortiers  encloués,  étendu  sur  six  artil- 
leurs russes,  un  sabre  de  cavalerie  enfoncé  dans  les  entrailles 
jusqu'à  la  garde,  on  trouva  le  feld-marcchal  Sospotf  ;  la  main 
crispée  d'un  capitaine  de  cuirassiers  français  tenait  encore  la 
poignée  du  sabre;  ce  Ccipitaine  était  Bonaventure  Lavergne;  ce 
sabre,  celui  qu'il  avait  reçu  du  lieutenant  Jean  Gasq  avant  la 
charge  ;  le  corps  du  capitaine  avait  été  troue  de  vingf-trois  coups 
de  baïonnette-,  sa  cuirasse  était  percée  à  jour  comme  un  crible  ; 
son  casque,  sans  cimier  ni  crinière,  béait  -,  pas  une  égratignure 
à  la  face  -,  les  yeux  grands  ouverts  étaient  terribles  :  ils  regar- 
daient.. . 

Jean  Gasq  s'agenouilla  et  pria  Dieu. 

Et  quand  il  eut  prié  Dieu,  il  se  releva  et  creusa  une  fosse. 

Et  dans  la  fosse  il  mit  le  cadavre  qu'il  recouvrit  de  terre. 


i8 


LES   VA-NU-PIEDS 


Et  dans  la  terre  il  enfonça  une  croix  qu  il  avait  faite  avec  un 
écouvillon  et  le  couvercle  d'un  caisson  russe. 

Et  sur  la  croix,  avec  une  baïonnette,  il  grava  ces  mots  : 


MON 

PAUVRE     BONAVENTUBE 

EST 

ICI. 

La  Lande  en  Querçy^  mai  i863. 


^-.■■ii 


MON    AMI 
LE   SERGENT   DE    VILLE 


II  me  vint  en  aide,  un  jour  que  je  luttais  en  pleine  rue,  avec 
peu  d'avantage,  je  Tavoue,  contre  un  roulier  ivre  et  qui,  sans 
pudeur,  avait,  aux  yeux  de  mille  badauds^  impunément  roué  de 
coups  son  cheval  de  limon,  abattu  sur  les  pavés,  entre  les  bran- 
cards. Une  !  deux!  En  trois  tours  de  main,  le  survenant  m'eut 
délivré  des  doigts  de  fer  de  mon  antagoniste,  qui  roula  dans  le 
ruisseau. 

—  Merci,  sergent,  lui  dis -je,  après  que  le  limonier,  ôté  de 
dessous  la  charrette,  eût  été  remis  debout,  merci  bien  ! 

—  N'y  a  pas  de  quoi...  Votre  nom?  votre  domicile? 
ajouta-t-il  en  tirant  de  sa  poche  un  petit  carnet. 

Immédiatement  je  lui  donnai  mon  adresse,  qu'il  écrivit  à  la 
hâte  en  tête  d'une  page  encore  blanche  et  marquée  au  quantième 
du  mois;  cela  fait,  il  porta  l'index  à  son  bicorne,  et,  m'ayant 
tourné  le  dos,  il  conduisit  le  roulier  avec  son  équipage  chez  le 
commissaire  de  police  du  quartier. 


LES    VA-NU-PIEDS 


A  Paris,  les  sensations  que  procure  le  spectacle  toujours 
divers  de  la  rue  harcèlent  un  moment  votre  âme  et  passent  ; 
aujourd'hui  fait  bien  vite  oublier  hier,  et  demain  aujourd'hui. 
Quelle  étrange  succession  d'événements  et  de  combien  de  scènes 
en  plein  air  n'est-on  pas  témoin  en  un  jour,  en  une  heure  !  On 
va,  tout  attendri  d'un  drame;  on  tombe  au  milieu  d'une  comédie, 
et  les  larmes  qui  grossissent  vos  yeux  et  vous  aveuglent  n'ont 
point  encore  coulé,  qu'elles  s'évaporent  dans  l'éclat  de  rire, 
inopinément  excité  chez  vous  par  les  faits  et  gestes  du  public. 
Ceci  vous  arrête  et  cela  vous  pousse,  et  l'un  et  l'autre  vous 
émeuvent.  A  chaque  pas,  une  surprise  ;  en  tous  lieux,  l'imprévu; 
tout  à  coup  des  actions  simultanées,  souvent  terribles.  Un  char 
royal  laboure  au  triple  galop  la  foule,  un  pitre  expectore  ses 
boniments  et  sa  salive,  un  misérable  se  précipite  du  haut  d'un 
toit  et  s'entr'ouvre  au  milieu  du  trottoir;  on  est  éclaboussé  trois 
fois,  et  cela  dans  la  même  minute.  Alors  on  ne  s'appartient  plus. 
On  flotte,  on  vibre  aux  émotions,  ainsi  qu'un  arbre  en  butte  à 
des  vents  contraires.  Impressionnable  que  je  suis  et  m'abandon- 
nant,  au  reste,  assez  volontiers  à  l'influence  des  choses  exté- 
rieures, il  est  très  probable  et  même  certain  que  je  n'eusse  plus 
songé  jamais  à  mon  sergent  de  ville,  si  le  hasard  ne  me  l'avait 
fait  de  nouveau  rencontrer  au  coin  d'une  rue  et  non  loin  de  la 
maison  que  j'habite  intra  muros^  aux  BatignoUes. 

Octobre  finissait  et  les  brouillards  de  l'hiver  roulaient  opaques 
et  glacés  au  long  des  voies.  Une  sorte  de  limon,  couleur  d'encre 
et  sentant  mauvais,  —  la  boue  de  la  ville,  —  adhérait  aux  pavés 
visqueux  où  barbotaient  en  tous  sens  un  monde  de  piétons,  un 
monde  de  chevaux.  Et  les  attelages  allaient  fumant  sous  les 
fouets  des  cochers,  et  les  gens  avalaient  et  mangeaient  le  brouil- 
lard à  peine  éclairé  de  quelques  timides  rayons  de  soleil.  11 
faisait  laid  et  le  ciel  était  si  bas  que  les  maisons  semblaient  le 
trouer  de  leurs  faîtes;  il  tombait  du  froid  et  de  l'ennui  de  tous 
côtés,  il  pleuvait  à  seaux  de  la  tristesse  et  du  dégoût  :  un  vrai 
temps  de  Paris.  A  droite,  à  gauche,  ici,  là,  partout,  on  ne  voyait 
que  nez  et  mains  érodés  par  l'air  vif  et  mines  assez  allongées  et 
fort  moroses.  Seul,  lui,  mon  policeman  paraissait  heureux  de 
vivre.  Une  fois  et  deux  fois  et  dix  fois,  il  avait  caressé  le  menton 
de  la  fruitière  bien  portante  et  toute  réjouie  à  laquelle  il  en 
contait  sans  doute  de  très  drôles,  car  elle  riait  à  cœur  joie  et  se 


MON    AMI    LE    SERGENT    DE    VILLE 


rengorgeait  et  faisait  Toeil  en  coulisse,  à  peine  se  défendant  d'une 
main  et  criant  par  tous  ses  pores  : 

—  Ah  !  mon  Dieu!  Le  sergo  est-il  aimable?  est-il  gentil? 
Elle  avait,  ma  foi,  raison,  la  gaillarde  :  il  était  loin  d'être 

déplaisant  : 

Tout  en  sourires,  assez  haut  perché  sur  pattes  et  le  torse  à 
Taise  dans  le  frac  bleu  de  Prusse  à  boutons  de  métal,  il  égayait, 
de  sa  physionomie  on  ne  peut  pas  plus  ouverte  et  de  son  teint 
tant  soit  peu  rosé,  l'uniforme  si  sombre  et  presque  funèbre  dont 
il  était  revêtu  de  pied  en  cap.  Penché  sur  l'oreille,  et  disposé  de 
façon  à  laisser  en  évidence  la  raie  tirée  au  cordeau  qui  séparait 
en  deux  ses  cheveux  blond  cendré,  fort  rebelles  à  l'huile  an- 
tique dont  ils  étaient  châtiés,  et  plus  longs  que  ne  le  tolère  Tor- 
donnance,  son  bicorne  effleurait  à  peine  son  crtîne  et  s'y  tenait 
très  bien,  ainsi  posé  tout  de  travers.  Une  moustache  en  crocs 
et  très  rare,  une  impériale  en  pointe  d'aiguille,  un  nez  de 
caniche  et  des  yeux  bons  garçons  qui  clignotaient  et  jubilaient 
sans  cesse  :  on  le  voit.  En  lui,  rien,  ni  l'air  ni  la  chanson  de  ceux 
de  la  fonction-,  aussi,  loin  de, ressembler  à  quelque  croque-mort 
en  détresse,  il  se  distinguait  de  ses  pareils,  sinon  par  l'habit,  au 
moins  par  le  moine.  Élégant,  ou  plutôt  aisé  de  maintien  et 
d'allure,  il  savait  porter  l'épée  en  homme  quasi  comme  il  faut.  A 
son  flanc,  elle  n'avait  ni  les  outrecuidances  du  bancal  ni  la 
grossièreté  du  coupe-choux.  En  somme,  elle  l'ornait  à  merveille  ; 
ils  étaient,  elle  et  lui,  très  bien  mariés.  On  ne  peut  point  avoir 
tout  et  le  reste  à  la  fois.  S'il  était  déshérité  de  quelques-unes  des 
grâces  qui  magnifient  le  soldat  de  police,  il  en  avait  une  foule 
d'autres,  en  revanche  !  et  l'on  eût  dit,  à  le  voir  tourmenter  d'une 
main  sa  brochette  de  médailles  (celles  de  Crimée  et  de  la  Bal- 
tique, celles  d'Italie  et  de  Chine,  enfin  la  médaille  militaire  et 
deux  de  sauvetage  à  ruban  tricolore),  et  de  l'autre  la  nuque  aux 
tons  ambrés  de  la  piquante  fruitière,  qui  feignait  de  s'effarou- 
cher avec  des  pudeurs  de  rosière,  on  eût  dit  d'un  exquis  sous- 
officier  de  hussards  en  campagne  erotique,  déguisé,  pour  les 
besoins  de  la  guerre,  en  morne  sergent  de  ville. 

Ayant  détourné  la  tête,  il  m'aperçut  enfin  à  quelques  pas 
de  lui  : 

—  Vous  !  en  v'ià  une  de  veine  !. . .  Oh  !  ça,  par  exemple  ! 
c'est-y  rigolo!... 


LES    VA-NU- PIEDS 


J'en  savais  assez  déjà  sur  son  origine.  Un  fruit  du  terroir. 
Il  avait  dû  pousser,  l'homme,  en  plein  faubourg  Antoine.  A  coup 
sûr,  il  était  de  Pâe . . .  ri  ! 

—  Salut  et  fraternité  !  reprit-il  en  venant  à  moi  ;  coffré  le 
roulier!  Il  ne  l'avait  pas  volé,  savez- vous  ?.. .  Ah  çà,  mais, 
citoyen,  je  vous  ai  vu  pas  mal  de  fois  alentour.  On  reste  donc 
par  ici.  Tant  mieux.  On  se  verra  de  temps  en  temps,  alors.  C'est 
mon  quartier,  ma  rue  de  faction,  mon  coin,  ici  même.  Un  vilain 
coco  de  jour. ..  hein?  Il  fait  sale  et  pas  chaud;  aussi,  pour  me 
réchauffer  un  peu  le  dedans. . . 

Il  acheva  d'un  geste  d'épaules  et  me  montra  du  coin  de  l'œil 
la  marchande  de  fruits,  encore  toute  rouge  de  l'action,  et  qui  se 
réparait  en  pâmant  derrière  son  éventaire. 

—  A  chacun  son  goût,  ajouta-t-il  en  me  découvrant  dans  un 
large  et  bon  sourire  sa  bouche  admirablement  distribuée  et 
garnie  de  toutes  pièces,  à  chacun  son  goût  !  Toi,  licheur,  la  soif 
te  picote,  eh  bien,  attrape  une  chopine  et  même  deux,  il  n'y  a 
pas  de  mal  à  ça,  pas  de  mal,  oh  !  non.  A  toi,  monsieur  de  la 
mâchoire,  il  te  faut  du  biscuit,  alors  arrive  chez  le  pâtissier  et 
travaille-moi  la  brioche  et  le  Jacob;  il  n'y  a  pas  non  plus  de  mal 
à  ça,  mon  garçon,  vas-y.  Mais  toi,  lévrier,  mon  camarade,  une 
autre  affaire  te  chitfonne?  'V^as-y  donc.  A  la  gène  pas  de  plaisir  ! 
Elles  ont  du  charme  les  fifilles  !. . .  en  tout  bien  tout  honneur  et 
vive  l'amour!  A  moi,  voyez-vous!  s'écria-t-il  en  concluant,  il  y 
a  pas  de  bon  Dieu  qui  tienne,  il  m'en  faut  reluquer  une  tous  les 
jours,  et  des  fraîches  !. . . 

Sur  ce,  il  fit  volte-face,  et,  m'ayant  tendu  sa  droite,  il 
souffla  gaiement  ces  derniers  mots  : 

—  Excusez,  jeune  homme,  excusez!  On  va  chauffer  encore 
un  peu  la  boulotte  qui  vend  du  fruit;  si  vous  saviez  comme  elle 
pue  la  rose  et  comme  elle  porte  à  la  tête...  ah!  salut,  au 
revoir,  excuse... 

A  vrai  dire,  en  dépit  de  la  répugnance  assez  vive  que  m'a 
toujours  inspirée  l'honorable  compagnie  dont  il  avait  l'honneur 
et  le  bonheur  d'être  (*),  il  me  faisait  plaisir  à  voir  de  près,  et  je  le 


(*)  Cette  nouvelle,  écrite  sous  l'Empire,  parut  pour  la  première  fois  au  Corsaire  en 
novembre  181)7.  Elle  vise  donc  le  sergent-de-ville  impérial  et  non  pas  le  gardien  de 
lu  paix  actuel.  iXote  de  VEditeur.i 


MON    AMI    LE    SERGENT    DE    VILLE 


quittai,  me  promettant  bien  de  le  saisir  souvent,  au  passage,  afin 
de  le  faire  jaser  un  peu.  La  chose  était  et  me  fut  doublement 
facile  :  il  avait^  d'abord.,  la  langue  assez  bien  pendue  et  fort 
vaillante;  ensuite,  il  stationnait  d'ordinaire  à  Tangle  de  Tune  des 
rues  que  mes  occupations  habituelles  me  forcent  de  descendre 
et  de  renaonter  au  moins  une  fois  le  jour.  En  très-peu  de  temps 
nous  devînmes,  lui  et  moi^  les  meilleurs  amis  du  monde,  et  je  ne 
me  privai  pas  plus  alors  de  l'agrément  de  l'entendre  qu'il  ne 
s'abstint  de  celui  de  me  faire  un  discours  «  en  quinze  points  liés,  » 
à  chaque  fois  que  l'occasion  s'en  offrait  à  nous,  et  parfois  même 
il  la  faisait  naître.  Un  brave  homme  au  fond.  Engagé  volontaire, 
il  avait  servi  sept  ans,  avait  eu  les  orteils  gelés  en  Crimée  et 
laissé  le  pavillon  de  son  oreille  gauche  à  Solférino.  Dès  qu'il  eut 
reçu  son  congé,  bonsoir  les  camarades  !  il  rendit  ses  galons  de 
caporal  et  battit  le  pavé.  Vivre  à  la  douce  et  sans  se  fouler  la 
rate,  eût  fait  sa  joie.  Il  y  fallut,  hélas  !  renoncer  après  quelques 
semaines  de/ar-niente.  Sa  pension  de  médaillé  ne  lui  suffisant 
point,  il  pétitionna.  La  réponse  fut  brève  :  «  Antoine  Rouget, 
ex-caporal  de  la  i''*  compagnie  du  i^'' bataillon  du  19^  de  ligne, 
est  prié  de  se  rendre  au  bureau  du  chef  de  la  police  municipale 
de  la  Seine.  »  Un  coup  de  rasoir,  un  bain  de  rivière,  un  canon 
de  vin,  et  puis  en  route  :  Arrive  qui  plante  !  11  se  doutait  bien  à 
l'avance  de  ce  qui  devait  avoir  lieu  rue  de  Jérusalem.  Ausculté, 
toisé,  visité  de  pied  en  cap,  sondé  jusqu'à  l'àme  et  finalement 
adopté  pour  soldat  voyer  et  policier  de  la  bonne  ville  de  Paris, 
il  sortit  du  palais  de  la  préfecture  en  remerciant  Dieu,  bénissant 
toujours  les  femmes  et  méprisant  un  peu  plus  les  hommes.  En 
somme,  il  était  assez  safisfait  de  son  sort  et  ne  se  montrait  pas 
autrement  ambitieux,  quoiqu'il  ne  se  sentît  point  plus  béte  qu'un 
autre,  au  contraire  ! 

Un  philosophe  tel  que  lui  m'agréa  bientôt  à  ce  point  que 
réellement  il  me  manquait  si  plusieurs  jours  avaient  passé  sans 
que  je  l'eusse  au  moins  aperçu.  Cela  peut  paraître  singulier,  et 
cependant  n'est-ce  point  très -simple  et  très-naturel,  cela?  Si, 
dans  les  petites  villes,  en  province,  où  tout  le  monde  se  connaît 
et  ne  forme,  pour  ainsi  dire,  qu'une  seule  et  même  tribu,  l'on 
contracte  vite  certaines  liaisons  avec  les  Parisiens  de  toutes 
castes  que  le  hasard  y  conduit,  pourquoi  n'en  serait-il  pas  de 
même  à  Paris,  où  le  provincial  vit  isolé  des  siens,  où  les  êtres 


24 


LES   VA-NU-PIEDS 


qu'il  pratique  et  les  endroits  qu'il  hante  arrivent  avec  tant  de 
peine  à  lui  tenir  lieu  du  foyer  qu'il  regrette  et  de  la  famille  ab- 
sente ou  morte  ?  Aimer  est  un  besoin,  le  premier  des  besoins, 
et  Ton  aime  où  l'on  peut.  Toute  la  vie  est  là,  toute.  Heureux 
celui  qui  laisse  son  àme  se  répandre  généreusement  sur  tous  les 
chemins  !  il  sait  vivre,  c'est  un  homme  ! 

Antoine  Rouget  était  un  homme,  lui.  La  mort  ne  l'effrayait 
guère;  aussi  dépensait-il  libéralement  ses  jours  et  ses  nuit-s.  11 
aimait  à  droite,  à. gauche,  un  peu  partout  et  de  toutes  ses  forces. 


MON    AMI    LE    SERGENT    DE    VILLE 


A  cet  égard,  il  me  dit  un 
jour  qu'il  ne  faisait  pas  d'é- 
conomies. Extrêmement 
cordialj  il  m'était  devenu 
cher  à  cause  de  cela  même. 
Oui,  je  le  répète,  un  sage 
tel  que  lui  me  plaisait  au 
possible,  et,  certes^  il  n'y 
avait  point  de  ma  faute,  si 
e  ne  1  avais  jamais  assez  au 
gre  de  mes  désirs.  C'était 
avec   une  satisfaction  tou- 


LES    VA-NU-PIEDS 


jours  égale  que,  de  loin^  à  travers  la  foule,  je  le  distinguais 
allant  et  venant  à  pas  comptés  sur  le  trottoir,  un  œil  ouvert  sur 
la  rue  et  l'autre  à  la  poursuite  de  la  brune  ou  de  la  blonde  de 
ses  rêves,  souriant  au  soleil  ainsi  qu'à  la  pluie  :  invulnérable  ! 
aujourd'hui,  marchant,  feutre  à  Toreille,  épée  'presque  en 
verrouil,  en  chantonnant  quelque  refrain  de  guerre;  demain, 
mâchonnant  entre  ses  dents  aussi  blanches  que  neige,  la  queue 
d'une  rose  ou  d'un  œillet,  et  regardant  ciel  et  terre  avec  une 
pointe  de  mélancolie.  Il  était  charmant  toujours,  et  partout  poli  : 
soit  qu'il  dressât  procès-verbal  aux  délinquants,  ivrognes  ou 
brutaux;  soit  qu'il  fût  obligé  de  conduire  au  poste  «  monsieur  le 
voleur  qu'on  avait  pincé  la  main  au  sac,  ou  madame  la  laitière 
qui,  sans  vergogne,  avait  osé,  la  grosse  bonne  mère,  en  pleines 
halles,  empoigner  aux  cheveux  et  gritïer  à  la  joue  mademoiselle 
la  fleuriste,  un  amour  de  tétins,  sacré  Dié  !  »  Son  devoir,  il  fal- 
lait qu'il  le  fît  et  il  le  faisait,  mais  rien  de  plus...  abîmais.  Enten- 
dait-il parler  politique  à  ses  alentours?  Oh  !  ma  foi,  tant  pis,  un 
demi-tour  à  droite  ou  bien  à  gauche,  et  jaspinez  tant  qu'il  vous 
plaira,  les  amis!  Sergent  Je  ville,  oui;  mouchard,  jamais.  Il 
n'était  pas  de  la  rôtisse,  lui. 

Vrai!  ce  franc  cœur  me  charmait,  et  je  crois  bien  que  nous 
éprouvions  un  plaisir  réciproque  à  passer  un  quart  d'heure 
ensemble,  entre  quatre  yeux,  aussitôt  que  ses  devoirs  de  la 
journée  et  les  miens  avaient  été  remplis. 

—  Halte  !  écrivain,  me  criait-il  de  sa  voix  un  peu  flûtée 
et  toujours  allègre,  aussitôt  qu'il  m'apercevait,  tirant  indo- 
lemment la  jambe  au  long  des  rampes  qui  mènent  droit  aux 
Batignolles;  «  halte  !. .,  »  et  bientôt  après,  il  ajoutait  :  «  A-t-on 
noirci  quelque  peu  de  papier  et  vendu  beaucoup  d'esprit  à  la 
canaille,  aujourd'hui?  » 

—  Sans  doute  ;  et  vous.  Rouget  deLisle,  lui  disais-je  en  riant, 
avez-vous  chanté  beaucoup  de  Marseillaises^  cette  après-midi  ? 

—  Chut  !  répondait-il  en  plaisantant  de  même,  autrement 
je  serais  obligé,  quoique  je  ne  sois  pas  musicien,  de  vous  con- 
duire au  violon. 

Et,  devisant  ainsi,  nous  allions,  bras-dessus,  bras-dessous, 
sans  fausse  honte,  lui  comme  moi,  boire  un  petit  verre  et  quel- 
quefois un  grand  au  fond  d'un  réduit  clandestin,  à  l'abri  des 
mouches. 


MON    AMI    LE    SERGENT    DE    VILLE 


Un  tel  manège  se  renouvelait  à  peu  près  chaque  semaine, 
et  lorsque  nous  nous  séparions  après  [avoir  assez  longuement 
parlée  lui  du  sexe,  moi  de  tout  un  peu,  jamais  ou  presque  jamais 
il  n'oubliait  de  me  dire  avec  une  naïve  expression  de  regrets  et 
de  crainte  mêlés  : 

—  Allons,  à  l'un  de  ces  jours,  entre  cinq  et  sixj  si  le  vent 
le  veut. 

—  Entre  cinq  et  six,  entendu. 
Puis,  j'allais  de  mon  côté,  lui  du  sien. 
Ah  !  mon  brave  Rouget  !. . . 

Il  avait  toujours  été,  depuis  le  commencement  de  nos  rela- 
tions, excessivement  -exact  à  tous  nos  rendez-vous,  pris  d'un 
commun  accord;  aussi  ne  fus-je  pas  peu  surpris,  certain  soir,  de 
ne  pas  le  trouver  à  l'heure  dite  au  coin  de  la  rue  où,  selon  nos 
conventions,  nous  devions  nous  joindre,  et  de  là  gagner  ensemble 
un  cabaret,  sis  au  pied  des  fortifications,  et  dans  lequel  nous 
avions  maintes  fois  dîné  tranquillement  tête  à  tête...  «  Il  est 
sans  doute  empêché  par  le  service,  pensai-je  après-une  grosse 
heure  d'attente,  aujourd'hui  nous  ne  nous  verrons  pas.  »  Et  j'a- 
bandonnai la  place,  espérant  bien  me  dédommager  le  lendemain. 
Erreur.  A  mon  indicible  étonnement,  il  ne  parut  pas  encore 
de  toute  la  journée  à  son  poste  habituel.  La  fruitière  ne  l'avait 
pas  même  aperçu  depuis  l'avant-veille,  et  le  liquoriste  non  plus. 
En  vain  j'interrogeai  tout  le  petit  monde  des  environs.  On  ne 
savait  rien,  absolument  rien.  Ni  les  chanteurs  ambulants,  ni  les 
marchands  forains,  ni  le  commissionnaire,  ni  le  décrotteur  du 
coin,  ne  purent  ajouter  un  mot,  un  seul,  à  ce  qui  m'avait  été 
dit  déjà.  Personne  n'avait  vu  le  sergo,  personne.  Où  donc  était- 
il?  A  son  domicile,  on  ignorait  aussi  ce  qu'il  était  devenu. 
Sérieusement  alarmé,  je  me  rendais,  en  désespoir  de  cause,  au 
commissariat  de  son  arrondissement,  lorsque ,  chemin  faisant, 
je  crus  le  reconnaître  à  quelque  distance,  arpentant  à  grands  pas 
un  des  boulevards  extérieurs  dont  il  avait  la  surveillance.  En  dix 
enjambées,  j'eus  approché  l'homme... 

Oh  !  ma  foi  non,  ce  n'était  pas  lui,  ce  n'était  pas  mon 
Rouget,  celui-là,  mais  un  de  ses  confrères,  un  grognard  de 
l'emploi,  rébarbatif  en  diable  et  s'eflforçant  à  paraître  encore 
plus  farouche  et  plus  hérissé  qu'il  ne  l'était  réellement,  en  quoi, 
certes,  il  ambitionnait  le  superflu.  Tout  gonflé  de  menaces,  sur 


28  LES    VA-NU-PIEDS 


le  qui-vivCj  agressif  au  point  d'irriter  un  lièvre,  aussi  sinistre  et 
non  moins  inquiet  qu'une  hyène  aux  abois,  il  allait,  erabastillé 
dans  son  caban  à  capuchon,  et  le  chapeau-Bonaparte  sur  le  nez, 
il  allait,  ne  laissant  voira  nu  que  le  bout  de  son  museau  de  proie 
en  perpétuel  mouvement  et  les  poils  en  broussailles  de  ses 
arrogantes  et  sottes  moustaches  fauves.  Sa  patte  bottée  égrati- 
gnait  l'asphalte.  Il  grommelait  en  marchant. 

—  Un  renseignement,  s'il  vous  plaît,  monsieur,  lui  dis-je 
après  l'avoir  abordé  non  sans  prudence  ;  yVntoine  Rouget  est-il 
malade  ou  bien  en  congé  ?  savez- vous  ? 

—  Sais  pas. 

—  Excusez-moi...  Rouget  est  un  de  mes  amis;  hier  ni 
avant-hier  il  n'a  point  paru  chez  lui,  cela  m'alarme  d'autant 
plus  qu'il  n'a  pas  été  vu  davantage  aux  lieux  qu'il  fréquente 
assidûment.  Où  le  réclamer?  A  la  préfecture  de  police  ou  bien 
chez  le  commissaire  du  quartier  ?  Où  dois-je  aller  prendre  des 
informations? 

—  Sais  pas. 

—  Eh  !  ne  savez-vous  pas  au  moins,  monsieur,  mon  bon 
monsieur,  pourquoi  vous  êtes  sur  ses  terres  et  pourquoi  vous 
l'y  remplacez  ? 

—  Sais   pas au   juste.  On  dit  qu  il  va    bientôt   être 

dégommé. 

—  Dégommé  !  Pourquoi  ? 

—  .Sais  pas. 

—  Oui,  mais,  si... 

—  Y  a  pas  de  mais,  y  a  pas  de  si  -,  sais  pas  !  sais  rien  et 
voilà  tout. 

Insister  encore  eût  été  certainement  inutile.  Et  puis  on 
pouvait  me  prendre  pour  un  jacobin  et  me  traiter  à  l'impériale. 
Aussi  me  bornai-je  à  tourner  le  dos  à  mon  galant  homme  de 
police,  et  le  laissai-je  promener  à  son  aise  ses  séductions  et  sa 
souveraine  urbanité.  Deux  autres  agents,  à  peu  près  du  même 
acabit  et  que  j'interrogeai  successivement,  eurent  l'air  de  tomber 
des  nues  à  mes  questions  et  n'y  répondirent  que  par  des  mots 
aussi  laconiques  que  confus.  Soucieux  au  possible,  et  n'osant 
pas  trop  espérer  que  mes  démarches  seraient,  le  lendemain, 
moins  infructueuses  qu'elles  ne  l'avaient  été  jusqu'alors,  il  fallut 


.MON    AMI    LE    SERGENT    DE    VILLE 


29 


Emmenez-moi  ça  au  poste!  (page  3  i .) 


bien  me  résoudre  à  rentrer  enfin  au  logis,  et  j'en  étais  loin  ;  en 
outre,  il  faisait  un  temps  affreux. 

On  touchait  à  la  Noël,  La  nuit  était  en  train  de  descendre 
avec  un  cortège  de  brumes  hivernales,  impénétrables  à  l'œil.  On 
avait  allumé  déjà  le  gaz,  et  ses  lueurs  allaient  à  peine  au  delà  des 
vitres  des  réverbères.  En  pleine  rue,  on  n'y  voyait  point  à  deux 


LES    VA-NU-PIEDS 


pas,  et  les  cris  de  «  Gare  !  gare  !  »  sortis  de  vingt  poitrines  à  la 
fois,  se  mêlant  aux  rumeurs  stridentes  des  roues  sur  le  macadam, 
assourdissaient  vos  oreilles  et  vous  égaraient  l'esprit.  Un  tohu- 
bohu  d'ombres  et  de  corps  indistincts  dans  l'obscurité  !  Tout  à 
coup,  de  ci,  de  là,  des  voix  irritées  ou  plaintives,  un  choc  de 
tombereaux,  une_  avalanche  invisible  d'omnibus,  et  parmi  les 
vociférations  humaines  et  les  hennissements  des  chevaux,  un 
sourd  et  continu  bourdonnement  tel  que  serait  celui  d'une 
armée  en  marche  à  travers  un  pays  de  bourbe  :  Un  ciel  sans  lune, 
une  nuit  sans  étoiles  et,  dans  le  noir  absolu,  tant  de  bruit,  tant 
de  voix  :  on  se  figure  le  chaos  ! 

Enfin,  je  m'en  tirai. 

Neuf  heures  frappaient  au  clocher  du  faubourg  comme  je 
sonnais  à  ma  porte. 

Elle  était  ouverte  :  j'entrai. 

—  Du  monde  chez  vous  !  me  cria  mon  concierge,  un  vieux 
dur-à-cuire. 

—  Antoine,  peut-être? 

—  Oui,  le  Sergo. 

J'eus  bientôt  gravi  mes  trois  étages  et  fait  jouer  la  clef  qui 
se  trouvait  à  l'huis  de  mon  garni... 

Quelqu'un,  en  efîet,  était  chez  moi. 
Lui,  c'était  bien  lui. 

—  Rouget  !... 

Il  ne  m'avait  pas  entendu  venir  ni  l'appeler  et  restait  tout 
du  long  étendu  sur  une  sorte  de  canapé  de  crin  qu'il  avait  roulé 
près  de  la  cheminée,  où  flambait  une  bûche  de  chêne.  Épée  au 
flanc,  képi  sur  la  tête  et  frac  au  dos,  il  n'était  donc  pas  destitué 
de  ses  fonctions  :  il  avait  l'uniforme  !  Oui,  mais  quelle  attitude 
de  deuil  et  quelle  physionomie  !  Il  était  blême  comme  la  mort, 
et  ses  moustaches,  au  lieu  de  montrer  leurs  crocs  aimables  au 
ciel,  ainsi  qu'elles  en  avaient  l'habitude,  allaient  et  retombaient, 
tristes,  aux  coins  de  sa  bouche,  où  ne  voltigeait  pas  le  sourire 
bien  connu. 

—  Qu'y  a-t-il  donc,  mon  pauvre  Rouget? 

11  leva  la  tête  et  je  vis  ses  yeux  hagards  et  batflis.  Soudain 
ses  lèvres  se  détendirent  et  murmurèrent  avec  elfort  : 

—  Ln  terrible  métier  que  le  mien!  Il  y  a  longtemps  qu'on 
me   le  disait  et  que  je  m'en  doutais;  à  présent,  j'en  suis  sûr. 


MON    AMI    LE    SERGENT    DE    VILLE 


archi-sûr.  On  peut  bien  me  tirer  la  révérence  et  me  choisir  un 
remplaçant  et  même  dix,  ça  m'est  bien  égal. . .  Ah  I  mon  cher,  il 
y  en  a  qui  n'ont  pas  de  chance  en  ce  monde,  oui,  va.  Cré  nom 
de  Dieu!  Ça,  vois-tu,  je  Tai  dans  le  crâne  et  pour  toujours  :  Elle 
s'appelait  Anna! 

Je  n'en  revenais  point.  Est-ce  qu'il  était  devenu  fou?  Que 
voulait-il  dire  :  Anna? 

—  Tu  vas  voir,  reprit-il  en  m'attirant  tout  près  de  lui,  tu 
vas  voir  un  peu  s'il  n'y  a  pas  là  de  quoi  mettre  son  homme  à 
l'envers  !  Écoute  moi  : 

«  Yendredi...  non^  samedi... voyons,  attends!...  vendredi, 
mais  si,  c'était  bien  vendredi  ! . .  .  Vendredi  donc,  voilà  que  je 
passais  sur  le  coup  de  minuit  au  boulevard  des  Italiens.  «  Ohé  ! 
sergent,  arrive  ici  !  »   tousse  une  voix,  la  voix  d'un  coco  que 
je  connaissais  bien.  «  N'y  va  pas!  »  me  disait  quelque  chose 
au  fond  du  ventre.  Ah  !  bah  !  j'y  vais  tout  de  même  et  voilà  que 
je  te  vois  une  mouche  arrangée  et  ficelée  en  homme  comme  il 
faut  et  qui  tenait  une  femme  par  les  mains.  «  Emmenez-moi  ça 
au  poste,  qu'il  médit.  »  «Tiens^  fis-je,  et  pourquoi  donc  ?»  «  Elle 
bat  le   quart  et  raccroche.  »  Il  croyait  avoir  tout  dit,  le  sacré 
mouchard  \  il  comptait  tout  seul  !  Lui,  puis  moi,  nous  faisions 
deux.  Ah  !  pour  sûr,  elle  ne  serait  pas  allée  au  coffre  :  ah  !  pour 
ça,  non!. . .  Oui,  mais  voilà  que  celui  de  la  rousse  me  voyant 
entre  le  zist  et  le  zest,  pas  décidé  du  tout,  siffle,  et  que  s'avancent 
trois  ou  quatre  estafiers  de  la  boutique.  On  empoigne  la  petite 
et  moi  je  la  suis.  Elle  pleurait...  Ah!   vois-tu,  les  pavés  en 
auraient  eu  pitié-,  les  autres,  non.    Ils  auraient  mis  et  met- 
traient père  et  mère  à  Saint-Lazare,  ceux-là  qui  la  menaient. . . 
Je  les  connais  bien.  Ni  cœuY,  ni  rien,  ces  mercenaires,  ces  loups. 
On  arrive  à  la  boite,  elle  au  milieu  d'eux,  et  moi  derrière,  à  la 
queue  de  la  caravane.  Elle  pleurait,  la  pauvre  petite,  et  sanglo- 
tait à  fendre  l'âme...  Il  me  semble  que  je  l'entends  et  que  je  la 
vois  encore,  l'enfant.  Elle  était  là,  ramenant  sur  ses  grands  yeux 
noyés  et  gros  comme  le  poing  sa  jupe  de  soie  Bismark  toute 
fanée,  et  trouée  comme  un  crible,  et  qui  par  derrière  avait  l'air 
d'un  torchon,  tant  elle  avait  traîné  dans  la  boue.  A   force  de 
pleurer,  la  fitille,  elle  avait  deux  rigoles  creusées  dans  ses  joues 
au  milieu  du  plâtre  et  du  rouge  qui  les  recouvraient.  Toute 
petite!...  Et  quoique  très-fatiguée,  encore  jolie  à  faire  crever 


LES    VA-NU-PIEDS 


de  jalousie  une  dame  à  plumes  et  même  les  cocottes  à  cou- 
ronne... Ah!  mon  ami,  fallait  voir...  un  air...  là,  tout  à  fait 
gentil...  tout  à  fait  malheureux  ;  et  jeunette!  Elle  me  regardait, 
elle  ne  regardait  que  moi.  Je  comprenais  bien  ce  qu'elle  avait 
l'intention  de  me  dire  et  me  disait  :  «  Sergo,  m'ami,  qu'est-ce 
qu'ils  me  veulent?...  Toi,  qui  n'es  pas  méchant,  tire-moi  dé 
là  ?.. .  Qu'est-ce  que  je  leur  ai  fait  ! ...  Il  faut  bien  vivre  et  manger 
chaque  jour.  Est-ce  ma  faute,  à  moi,  s'il  faut  que  je  fasse  la 
rue?...  »  Ah  !  si  je  m'étais  écouté  !. . .  Voilà  donc  qu'on  ouvre 
le  violon.  Elle  s'accroche  à  moi  de  ses  petites  mains  égrati- 
gnées  :  «  Oh  !  je  ne  veux  pas,  criait-elle,  je  ne  veux  pas...  oh! 
maman,  maman  !  Ils  me  tuent,  ils  me  déchirent  ma  robe,  ils  me 
volent  mon  pain...  Oh  !  ma  robe  !  Ils  ne  voudront  plus  de  moi, 
les  hommes,  si  je  n'ai  pas  de  la  soie...  et  plus  de  bouillon  alors... 
oh  !  maman  !  maman  !  »  Oui,  je  te  le  dis,  si  j'avais  su,  tiens,  je 
les  cassais,  tous  ces  gredins  d'espions  !  On  la  tire,  on  la  dé- 
membre^ on  l'estropie,  on  Véchigne,  on  la  jette  comme  un  pa- 
quet de  linge  sale  au  fond  du  trou...  «  Quoique  tu  ne  sois  pas 
de  la  section,  tu  resteras  là  jusqu'à  demain  » ,  me  dis-je,  et  je 
restai... 

—  De  l'air  !  ouvre  un  peu  la  fenêtre,  il  fait  chaud  ici, 
j'étouffe;  il  me  semble  que  j'ai  du  feu  dans  le  sang  et  que  quelque 
chose  me  mord  et  me  mange  le  cœur. . .  ah  ! 

Je  fis  ce  que  Rouget  m'avait  demandé,  puis  je  revins  en 
silence  m'asseoir  à  côté,  de  lui. 

—  Qui  l'aurait  cru?...  Pauvre  Anna!...  Mais  où  donc  en 
étais-je  ?  où  donc?  questionna-t-il  tout  à  coup  en  attachant  sur 
moi  ses  yeux  qui  s'étaient  ensanglantés,  où  donc  ?. . .  Oh  !  je  me 
rappelle.  Attends  encore  un  peu...  Voici  que  je  ne  sais  quoi, 
des  tenailles,  des  mordaches,  on  dirait,  me  ravagent  la  gorge  et 
m'étranglent...  Très  drôle,  ça.  Je  ne  peux  pas  parler...  Où  donc 
en  étais-je  ? 

—  A  ceci,  mon  ami  :  l'on  venait  de  la  jeter  au  fond  du 
trou. . .  mais,  je  t'en  supplie.  Rouget,  calme-toi  ! 

—  C'est  cela. . .  dans  le  trou  !  c'est  bien  cela  !  N'aie  pas 
peur.  A  présent,  je  respire  mieux;  ça  revient,  c'est  revenu. 
Voici  : 

«  Je  les  avais  laissé  faire,  ces  bouchers,  ces  cosaques, 

oh!  pour  mon  malheur!  Elle  était  là,  l'enfant,  au  fin  fond  du 


Le  rieux  l'avait  bien  dit  :  Une  gueuse!   un  argousin  1  (Page  36. 


34  LES   VA-NU-PIEDS 


chenil,  et  je  Tentendais,  Dieu  de  Dieu  !  gémir,  et  je  la  voyais, 
sans  la  voir,  verser  en  gémissant  toutes  les  larmes  de  son  corps 
et  toutes  celles  de  son  àme. . .  On  n'a  pas  idée  de  ça  !  Tiens,  un 
jour,  en  Italie,  après  Soliérino,  Ton  me  charcuta  comme  un 
cochon,  on  me  travailla  Toreille  et  les  joues  et  la  langue  jusqu'au 
gosier-,  eh  bien,  on  me  fit  moins  de  mal  qu'elle  ne  m'en  faisait, 
elle,  la  petite  chatte^  la  pauvre  chienne,  en  piaulant!...  Et 
pourtant  j'en  ai  vu,  j'en  ai  entendu  pleurer  et  crier  des  mal- 
heureuses de  la  rue  et  du  grenier^  va  !  L'habitude  aurait  dû. . . 
mais  non.  Elle,  ce  n'était  pas  la  même  chose...  le  sang  parlait. 
Enfin,  que  ça  me  fit  du  bien,  bon  Dieu  1  quel  bien  !  elle  s'as- 
soupit. Au  milieu  de  la  nuit,  elle  s'éveilla  :  elle  avait  soif  et 
demandait  de  l'eau.  Les  autres  dormaient,  sauf  un  qui  lui  cria  : 
«  Si  tas  soif,  liche  au  baquet,  salope  !  »  Oh  !  l'animal,  le  bour- 
reau. Mais  j'étais  là.  «  Tais-toi,  lui  dis-je,  blondetie,  on  va 
t'envoyer  un  peu  de  vin  qui  traîne  là,  dans  une  bouteille.  » 
Elle  ne  cria  plus  alors  et  je  lui  donnai  doucement,  bien  douce- 
ment, à  boire.  Un  peu  avant  le  jour,  elle  gratta,  toute  timide, 
à  la  porte  du  violon.  Et  moi,  sans  faire  du  bruit,  à  quatre 
pattes,  je  m'avançai  :  «  Qu'est-ce  qu'il  y  a,  petite?  qu'est-ce  qu'il 
y  a?  »  «  J"ai  bien  froid.  »  «  Attends.  »  Et  je  lui  coulai  mon 
caban.  Alors  elle  me  dit  comme  ça  qu'elle  aurait  bien  envie  de 
fumer  un  bout  de  cigarette.  Or  donc,  moi,  n'ayant  que  ma  pipe, 
j'étais  dans  l'embarras.  Elle  se  mit  à  rire  en  sanglotant,  et  voulut 
tout  de  même  le  brûle-gueule  que  j'allumai  moi-même  et  lui  fis 
passer  ensuite  par  le  guichet.  Oui,  vrai  comme  je  te  le  dis,  elle 
fuma  un  peu,  puis  s'endormit,  la  mignonne.  Au  matin,  en  se  ré- 
veillant, elle  était  bleue  de  froid.  Elle  soufflait,  pour  les  réchauf- 
fer, dans  ses  belles  menottes...  On  la  mena  chez  le  commissaire 
du  quartier.  Elle  en  revint  bientôt,  et  l'on  me  dit  :  «  Tout  à 
l'heure,  \q  guimbarci  va  venir;  on  y  fera  monter  la  traînée,  et 
vous  la  conduirez  au  dépôt.  «  En  effet,  la  voiture  arriva  vers 
les  neuf  heures.  On  prend  l'enfant,  on  l'emballe,  on  la  hisse 
dans  une  des  cages  du  giiimbard,  et  j'y  monte  après  elle...  En 
route,  comme  elle  recommençait  à  pleurer  fort,  et  que  je  ne 
savais  ni  que  lui  dire  ni  que  lui  faire  pour  la  consoler,  il  me  vint 
à  l'idée  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  la  feuille  de  rapport  que  je 
portais  avec  moi.  Quel  coup!  oh!  quel  coup!  Elle  s'appelait 
Anna,  dite  Cigarette...  Elle  s'appelait  Anna!   «   Va-t'en,   lui 


MON    A.MI    LK    SERGENT    DE    VILLE 


dis-je  à  moitié  fou,  saute  en  bas,  sur  le  pavé,  saute  et  cours  telle 
rue,  tel  numéro...  je  vas  y  venir.  »  Elle  m'embrasse,  se  sauve, 
et  je  déserte  à  mon  tour  \e giiimbard...  On  parle  de  me  dégom- 
mer. Allez-y,  je  m'en  bats  Toeil,  allez-y...  Tu  crois  que  ce  n'est 
pas  une  fatalité,  comme  qui  dirait  un  fait  exprès,  toi?  Bpn  Dieu 
de  Dieu!  S'il  y  en  avait  un  encore!...  Elle  s'appelait  Anna-, 
malheur  !  ô  misère  !  Anna...  r< 

Rouget  s'interrompit  encore.  11  se  désolait  et  sanglotait 
comme  un  enfant.  Un  torrent  de  larmes  avait  jailli  de  ses  yeux. 
Elles  descendaient,  grosses  et  lourdes,  au  long  de  son  visage. 
Une  d'elles,  en  tombant  à  terre,  effleura  ma  chair  et  l'impres- 
sionna comme  eût  fait  une  goutte  d'acide.  Il  devait  souffrir,  il 
souffrait  et  beaucoup.  Pourquoi?  Je  l'ignorais  encore.  A  plu- 
sieurs reprises,  il  essaya  de  quitter  le  canapé  sur  lequel,  lui  et 
moi,  nous  étions  assis,  il  ne  put.  Tremblant  de  tous  ses  membres 
et  le  corps  plié  en  deux,  il  tenait  sa  tête  pâle  à  pleines  mains. 
En  vain  je  lui  parlai,  je  le  consolai  :  rien,  absolument  rien,  ni 
geste  ni  parole.  11  paraissait  ne  pas  m'entendre.  ou  ne  m'enten- 
dait point... 

—  Anna  !  répéta-t-il  tout  à  coup . 

—  Explique-toi,  Rouget,  je  t'en  supplie...  Anna!  que  veux- 
tu  dire,  enfin  ? 

A  ce  cri  de  pitié  sorti  de  mes  entrailles,  il  se  redressa 
brusquement ,  et  ses  prunelles  ,  ardentes  comme  le  feu  qui 
brtâlait  dans  Tàtre,  ayant  rencontré,  fixé  contre  la  muraille,  au- 
dessus  du  chambranle  de  la  cheminée,  un  fusil  à  pierre  armé  de 
sa  baïonnette,  un  vieux  fusil  de  garde  national  : 

—  Est-il  chargé  ?  balbutia-t-il,  est-  il  chargé  ? 

—  Chargé!  pourquoi?... 

—  Parce  que!...  Oh!  parce  que!  acheva-t-il,  les  yeux 
allumés  de  je  ne  sais  quels  désirs  de  vengeance,  et  projetant  des 
lueurs  vives  d'épée. 

Un  tel  désespoir  avait  ébranlé  tout  mon  être,  et  c'est  pour 
cela  peut-être  qu'il  ne  m'était  pas  permis  de  prononcer  un  mot, 
un  seul  des  mots  fraternels  arrivant  en  foule  du  fond  de  mon 
âme  à  ma  bouche...  Après  un  assez  long  silence.  Rouget  me 
regarda  de  nouveau  face  à  face,  et  cette  fois  avec  plus  de  tristesse 
que  de  colère  : 


36  LES    VA-NU-PIEDS 


—  Il  y  a  des  gens  qui  voient  loin  et  devinent  l'avenir... 
Oui,  c'est  bien  vrai,  trop  vrai,  tu  vas  voir  ! 

«  Un  jour,  il  y  a  vingt  ans  de  cela;  vingt  ans,  comme  le 
temps  passe  vite  !  Un  jour...  il  me  semble  que  c'était  hier  !. . .  il 
pleuvait  des  grêlons,  et  le  tonnerre,  on  l'entendait  ;  et  des 
éclairs!...  Au  faubourg  Marcel,  cela  se  passait,  au  fond  d'une 
espèce  de  cave.  Une  femme,  morte  la  veille  de  la  poitrine,  était 
là  couchée  sur  un  matelas.  Autour  d'elle  deux  enfants,  une 
fille,  un  garçon,  jouaient  dans  la  chambre.  Ils  ne  comprenaient 
pas  ce  qu'ils  avaient  perdu.  Si  jeunes!...  ils  ne  savaient  pas, 
ils  ne  pouvaient  pas  savoir  pourquoi  leur  mère  restait  si  tard  au 
lit.  Toto,  le  garçon,  avait  dix  ans  au  plus;  Nana,  la  fifille,  trois 
à  peu  près.  Ils  jouaient.  Tout  à  coup,  la  porte  s'ouvre.  Apparaît 
une  civière;  un  homme  dessus.  Il  était  zingueur,  il  venait  de  se 
jeter  exprès  du  haut  d'un  toit;  il  s'était  fini  parce  que  sa  femme 
était  partie  et  que  seul,  il  ne  se  sentait  pas  la  force  de  gagner 
assez  de  pâtée  pour  les  petits.  Un  tas  de  monde  suivait  le  bran- 
card. Ils  entrent  tous,  hommes  et  femmes.  Un  vieux...  oh  !  je  le 
vois  et  je  l'entends  encore,  un  vieux  à  barbe  blanche,  un  brave 
homme,  celui-là  !  qui  mourut  l'année  suivante,  en  5i,sur  un 
tas  de  pavés,  ayant  à  la  main  un  chiffon  rouge;  un  vieux,  un 
brave  et  bon  vieux  se  mit  à  pleurer  en  voyant  la  morte,  blanche 
comme  de  la  cire  et  les  petits  qui  n'avaient  plus  ni  père  ni  mère, 
et  dit  :  «  Un  garçon,  il  fera  ben  sûr  un  roussard,  ou,  qui  sait,  les 
«  galères!  Une  fille!  ça  c'est  encore  plus  triste!...  On  pourrait 
«  peut-être  les  sauver  et  les  tirer  de  là.  Voyons,  qui  se  charge 
«  de  la  pouponne?...  A  moi,  le  gosse  !...  »  Une  vieille  femme 
prit  Nana,  le  bon  vieux  à  barbe  blanche  emporta  Toto. 
Depuis...  Toto  ne  revit  plus  Nana...  Si  !  si!  je  l'ai  revue!... 
Elle  s'appelait  Anna,  te  dis-je,  Anna. . .  Rouget  comme  mon  père 
et  comme  moi.  Vois-tu,  vois-tu  !  le  vieux  l'avait  bien  dit  :  «  Une 
gueuse  !  un  argousin  ! 

Et  le  sergent  de  ville  arracha  de  sa  poitrine  sa  brochette  de 
décorations  et  la  foula  voluptueusement  et  douloureusement 
aux  pieds.  Après  quoi,  désespéré,  s'emparant  du  vieux  fusil  à 
pierre  : 

—  Un  branle-bas  !  s'écria-t-il,  une  révolution! 


Parts,  octobre  1867. 


LES    AURYENTVS 


37 


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LES 
AURYENTYS 


On  était  dans  la  saison  des  semences  tt  des  grands  labours. 

Entre  les  innombrables  mamelons  dont  est  tout  bossue  le 
pays  quercynois,  on  ne  voyait  au  flanc  des  collines  et  le  long 
des  plaines  grasses  qu'arrosent  le  Lemboux,  l'Emboulas  et 
TAnet,  affluents  du  Tarn,  que  bouviers  courbés  sur  la  corne  de 
la  charrue  et  que  bœufs  appariés  sous  le  joug  et  labourant,  tout 
fumants  de  sueur,  à  la  magnifique  lumière  d'un  beau  soleil  cou- 
chant d'octobre. 


38  LES    V/V-NU-PIKDS 


Assis  sur  un  banc  de  pierre  à  la  porte  de  sa  borde^  bâtie  à  la 
cime  du  plus  haut  pech  de  la  contrée,  Auryentys  d'Auryentys 
(on  redouble  en  Quercy  le  nom  patronymique  pour  distinguer 
de  ses  frères  l'aîné  de  la  famille),  Auryentys,  le  premier  labou- 
reur de  la  commune  francésaine,  examinait  attentivement  et 
tour  à  tour  les  divers  sentiers  épars  dans  les  vallons  et  venant 
aboutir  après  mille  zigzags  à  la  crête  ombreuse  et  conique  de 
Saint -Carnus. 

—  Ohé  !  femme^  dit-il  tout  à  coup  à  sa  ménagère  qui  cuisinait 
à  rintérieur  de  la  ferme  ;  ohé  !  presse-toi^  je  les  ai  vus  ;  ils  vien- 
nent, les  cadets. 

Ayant  dit^  Auryentys  se  mit  sur  pied,  siffîa  Pastour,  son 
vieux  chien  de  garde  qui  sommeillait  tout  pelotonné  sous  une 
meule  de  chaume,  et  fit  rapidement  le  tour  du  plateau,  du  haut 
duquel  on  dominait  toute  la  campagne,  encore  feuillue  et  déjà 
teinte  en  rouille  par  l'automne. 

—  Oui,  les  voilà  bien  !  ajouta-t-il  heureux  en  portant  ses  yeux 
émus  tantôt  au  nord  et  tantôt  au  sud  de  la  haute  colliiie  ;  ils 
montent,  ils  arrivent,  ils  sont  là,  les  nôtres  !  Eh  !  François-,  cli! 
Jean-Baptiste  !. .. 

Au  nom  de  Jean-Baptiste,  un  prêtre  lisant  son  bréviaire  et 
gravissant,  soutane  retroussée  et  suivi  d'un  griffon  blanc  comme 
neige,  un  des  versants  du  pech,  leva  le  front,  tandis  que,  au  ver- 
sant adverse,  un  otficier  de  chasseurs  de  Vincennes,  précédé 
d'un  braque  aboyant  et  bondissant,  répondait  par  un  cri  sonore 
au  nom  de  François. 

—  Hop  là!  bessous  (jumeaux  ,  arrivez  donc!  arrivez  vite! 

—  Ici,  Béatus  !  soupira  le  curé. 

Son  chien  griffon  s'en  vint  lui  lécher  les  semelles. 

—  Hé  !  César,  gronda  le  soldat. 
Aussitôt  le  braque  accourut. 

—  Tais-toi,  Pastour,  tais -toi  !  dit  le  paysan  à  son  iabri  qui 
grommelait  ;  tu  ne  reconnais  donc  pas  tes  amis'.' 

Oreilles  basses  et  nez  au  vent,  le  chien  de  garde,  apaisé, 
mais  toujours  circonspect,  rampa  v^rudcmment  vers  les  nou- 
veaux venus. 

Un  moment  après,  les  trois  frères  Auryentys,  s'étant  unis 
dans  une  bruyante  embrassade  et  se  tenant  par  les  mains,  s'a- 
vancèrent tout  joveux  vers  la  vieille  borde  natale,  au-dessus 


LES    AURYENTYS  ^9 


de  laquelle  ondulait  au  gré  de  Tair  un  long  et  noir  serpent  de 
fumée. 

—  Et  ta  Jeanne,  aine,  ta  femme,  comment  va-t-elle  ? 

—  A  mes  souhaits. 

—  Et  tes  petits? 

—  Arrivez,  arrivez,  sabbat  de  Dioiix  !  la  marmaille  marche 
toute  seule  et  ne  demande  qu'à  croître. 

Et  toujours  escortés  de  leurs  hétes  qui  se  montraient  les 
crocSj  ils  achevèrent  d'escalader  la  rampe. 

Ils  étaient  bien  sortis  du  même  moule  et  le  même  mâle  les 
avait  bien  engendrés  tous  les  trois  ;  à  peu  près  de  la  même 
taille,  un  peu  courts,  très-bruns  et  très-noueux,  solidement 
bâtis,  ils  se  ressemblaient  comme  entre  elles  trois  gouttes  d'eau 
de  la  même  source,  et  pour  les  confondre  Tun  avec  l'autre,  il 
eût  sufli  d'enlever  au  laboureur  ses  favoris  à  la  Louis-Philippe 
et  ses  papillotes  temporales,  au  fantassin  sa  royale  et  ses  or- 
gueilleuses moustaches  cirées  dont  les  pointes  menaçaient  le 
ciel,  à  l'abbé  son  épaisse  et  longue  chevelure  d'ecclésiastique  -, 
ainsi  ramenés  tous  trois  au  même  type  et  chacun  d'eux  revêtu 
d'un  sayon  de  toile,  pareil  à  celui  que  portait  jadis  leur  père  dé- 
funt, ils  eussent  été  simplement  un  seul  et  même  homme  tiré 
à  trois  exemplaires!  car  si  les  deux  plus  jeunes  avaient,  à  leur 
insu  peut  être,  emprunté  quefque  chose  aux  us  et  coutumes 
professionnels,  celui-ci  le  ton  impératif  et  cassant  des  hommes 
d'armes,  celui-là  le  geste  sacerdotal  et  toute  la  mielleuse 
onction  des  gens  d'Église,  ils  n'en  avaient  pas  moins  con- 
servé l'un  et  l'autre  en  leurs  physionomies  sœurs  cette  expres- 
sion naïve  et  rude  des  paysans  du  Quercy,  si  profondément 
gravée  sur  les  traits  brûlés  du  soleil  de  Paschal  Auryentys,  l'aîné. 

—  Femme,  les  voici  !  s'écria  ce  dernier  en  se  campant  sur  le 
seuil  rustique  de  sa  borde;  approche,  légitime  I 

A  cet  appel,  une  rousse  ménagère,  haute  en  couleur  et  riche 
en  mamelles,  se  présenta  fort  empressée,  une  lèchefrite  au  bout 
des  doigts,  et  les  jumeaux  l'embrassèrent  comme  du  pain  en  ré- 
pétant à  l'envi  : 

—  Bonjour,  la  Jeanne-Marie  !  eh  !  bonjour,  notre  sœur  ! 

—  Entrez,  bessous,  dit-elle,  entrez  \  la  soupe  est  sur  la 
table. 

Ils  entrèrent,  ils  s'assirent,  et  la  soupière  fut  découverte.  Une 


40  LES   VA-NU-PIEDS 


vapeur  épaisse  et  douce  à  sentir  en  sortit  aussitôt^  et  Taîné 
planta  la  grande  cuiller  d'étain  au  milieu  de  la  soupe  toute  fu- 
mante. A  cheval  déjà  sur  Tun  des  genoux  de  son  fier  oncle  le 
soldat,  un  petit  gars  aussi  frais  qu'une  pomme  et  plus  blond  que 
le  blé  caracolait  à  la  barbe  de  Tabbé,  tandis  que  celui-ci,  très 
paternel,  berçait  tendrement  entre  ses  bras  une  mignonnette 
divine  souriant  dans  ses  langes. 

—  Embrassez  les  petits,  soit-,  mais  aussi  mastiquez,  bessous, 
emplissez-vous  d'abord  l'estomac,  ordonna  l'aîné. 

Les  jumeaux  tendirent  chacun  leur  assiette  de  faïence  et  se 
mirent  à  l'œuvre  incontinent.  Une  serviette  au  bras  et  le  bleu 
tablier  de  coutil  autour  des  flancs,  la  Jeanne-Marie,  allant  et 
venant  de  long  en  large  dans  la  chambre,  servait.  Eux,  les  trois 
frères,  ils  mangeaient  silencieux  et  ravis,  et,  tout  en  mangeant, 
ils  regardaient  de  temps  à  autre  leurs  chiens,  le  berger,  le  gritïon 
et  le  braque,  assis  gravement  sur  leur  derrière,  au  seuil  de  la 
maisonnette,  et  montrant  parfois,  à  travers  les  mailles  d'osier 
de  la  porte  bâtarde  à  claire-voie,  leurs  dents  blanches  comme 
le  lait  et  leurs  rouges  gencives  aftriandées  qui  demandaient 
l'aumône,  les  gourmands. 

—  Silence,  Beatus  ! 

—  César,  la  paix  ! 

—  Gare  à  toi,  Pastour  ! . . .  1! . .  Tirez  ! 

Au  milieu  du  repas,  Auryentys,  se  laissant  apitoyer  enfin, 
alla  leur  ouvrir  la  porte.  Ils  sautèrent  d'un  bond  sous  la 
table  et  quêtèrent  du  pain  et  les  os.  Au  bruit  de  leurs  mâ- 
choires en  travail,  l'ainé,  qui  s'était  rassis  entre  ses  deux  frères, 
trappa  tout  à  coup  ses  mains  l'une  contre  l'autre  et  s'écria,  suf- 
fisamment ravigoté  : 

—  Maintenant,  bessous,  que  vous  et  moi  nous  sommes  à 
demi  rassasiés,  on  peut  parler  à  son  aise  et  de  tout  et  de  tous,  si 
ça  vous  plaît,  camarades. 

—  Eh  bien,  alors,  dit  le  clerc  en  ôtant  un  papier  de  l'une  des 
poches  de  sa  soutane,  explique-nous,  Auryentys,  ce  que  signifie 
cette  belle  lettre  que  j'ai  reçue  avant-hier  matin  au  moment 
même  que  je  disais  la  messe  en  mon  église  de  Saint-Jordi-Jor- 
dinet  ?... 

—  Et  celle-ci?...  poursuivit  le  légionnaire  en  déboutonnant  sa 


LES    AURYENTYS 


Ils   s'assirent   et   la    soupière      l'ut   découverte    (Page  39). 

tunique  d'uniforme^  oui,  celle-ci,  qui  m'a  fait  partir  de  Tou- 
louse en  poste. 

Auryentys  Taîné,  si  brusquement  assailli,  se  passa  la  main 
sur  le  front  à  plusieurs  reprises,  et  puis  il  bégaya,  déconte- 
nancé quelque  peu  : 

—  Voyez-vous,  voyez-vous,  voici  :  La  Jeanne-Marie  et  moi 
nous  languissions...  il  nous  tardait  de  vous  voir...  Aussi  nous 
vous  avons  lait  dire  par  le  notaire  de  venir  ici  de  suite  et. . .  que 
c'était  pressé  !  Voilà. 

—  C'est  tout? 

—  Tout,  Diou  me  damne  ! 

Jean-Baptiste  et  François  se  mirent  à  rire  aux  éclats  en  gui- 
gnant de  l'œil,  ensuite  le  curé  dit  en  plaisantant  : 

—  Tu  mens,  l'aîné!  Prends  garde  au  péché  mortel-,  il  y  va 
pour  toi  de  la  damnation  éternelle. 

Auryentys,  embarrassé  de  plus  en  plus,  se  tourna  vers  son 
frère  le  guerrier,  qui  venait  de  lui  porter  à  main  plate  un  grand 
coup  sur  la  cuisse. 

6 


42  •  LES    VA-NU-PIEDS 


—  Est-ce  aussi  ta  croyance  que  je  mens,  demanda-t-il,  dis, 
est-ce  ta  croyance,  capitaine  Francesou '.' 

—  Faut  croire,  puisque  notre  tondu,  Baptiste,  qui  s'y  con- 
naît, le  dit. 

Tout  penaud ,  Auryentys  prit  à  témoin  sa  femme  la 
Jeanne-Marie,  en  train  d'allaiter  la  pitchowie  ;  après  quoi, 
moitié  lâché,  moitié  riant,  il  dit  au  curé  : 

—  M'est  avis,  bessounet,  que  tu  te  truffes  de  moi  ;  qu'en 
dis-tu? 

Jean-Baptiste,  à  la  fois  sérieux  et  débonnaire,  joignit  ses 
mains  sur  sa  poitrine,  et,  hochant  doucement  la  tête,  il  répon- 
dit, le  brave  homme  : 

—  Aîné,  je  ne  ris  pas  du  tout  ;  écoute-moi.  Voici  trois  ans 
bientôt  que  tu  ne  nous  a  pas  rendu  de  comptes  et  tu  veux  ré- 
gler avec  nous.  Il  te  semble  peut-être  que  tu  jouis  du  bien  d'au- 
trui  parce  que  tu  fais  valoir  celui  de  mon  frère  et  le  mien,  et 
que  tu  touches  l'entier  revenu  de  toute  la  terre  que  nous  laissa 
notre  pauvre  père  Grégoire  Auryentys,  dont  Celui  de  là-haut 
veuille  avoir  pitié  !  Sans  nous  être  rien  dit  à  cet  égard  avec 
Francesou,  je  suis  bien  sûr  qu'il  pense  quasiment  tel  que  moi. 
Frère,  je  te  le  dis,  nous  croyons  notre  argent  bien  placé  dans  ta 
maison.  11  y  a  quinze  ans,  lorsque  notre  père  mourut,  nous  ne 
voulûmes  pas  et  nous  ne  voulons  pas  encore  aujourd'hui  pro- 
céder au  partage,  que  peut-être  tu  souhaites;  entre  nous  soit 
dit,  il  ne  faut  pas,  Auryentys,  il  ne  faut  pas  que  la  terre  se  di- 
vise trop,  elle  s'en  irait  en  poussière.  On  réglera  plus  tard,  un 
de  ces  quatre  matins . . . ,  un  jour. . . 

—  Et  quand  cela?  s'écria  l'aîné,  quand  cela?  Je  blanchis  et 
vous  grisonnez.  Il  pourrait  un  de  ces  quatre  matins,  comme  tu 
dis,  arriver  malheur  à  l'un  de  nous,  et  notre  femme,  la  Jeanne- 
Marie,  se  trouverait  alors  la  bien  assise  entre  juges,  greffiers, 
huissiers,  avocats  et  notaires,  autrement  dit  entre  roués  et 
compagnie.  Halte-là,  bessous,  halte-là! 

Le  militaire  examina  le  prêtre  qui  l'examinait  -,  ils  se  compri- 
rent, et  François  à  son  tour  se  fit  entendre  : 

—  Ah  çà!  l'aîné,  pouilla-t-il,  laisse-nous  tranquilles  avec  tes 
sacré  nom  de  Dieu  de  comptes.  On  ne  te  demande  rien.  Notre 
frère  loit  capela  que  voici  là  présent  vit  de  ses  oremiis,  et  moi, 
soldat,  de  mes  garde  à  vos!  Il  a  sa  croix  et  j'ai  la  mienne  ;  et,  par 


LES    AURYENTYS  43 


ainsi,  nous  avons^  lui  comme  moi,  du  pain  sur  la  planche. 
Aîné,  comprends- tu?...  Non.  Alors  voici  :  nous  sommes  tous 
deux,  mon  frère  le  confesseur  et  moi  le  massacreur  d'hommes, 
censément  comme  des  vierges  à  perpétuité  ;  nous  n'avons  à 
nous  occuper  que  de  nous  :  à  lui  la  religion  lui  défend  de  pren- 
dre femme  ;  à  moi,  l'honneur  me  commande  de  les  prendre 
toutes,  ce  qui  équivaut...  Or  donc^  ça  suffit;  toi  seul  de  notre 
famille  auras  fait  souche  étant,  nous  autres,  ainsi  que  ramures 
mortes.  A  bon  entendeur  salut  et  bonne  santé!  Ncs  terres,  à 
qui  sont-elles  ?  Elles  sont  à  ta  graine,  à  tes  enfants,  à  ta  racaille, 
Auryentys.  A  moi  ton  mâle,  au  curé  ta  femelle.  Il  aura  mes 
terres,  ton  petit;  et  ta  petite  aura  celles  de  notre  frère.  Ainsi 
donc,  c'est  entendu.  Si  tu  ne  veux  pas  partager  ta  part  entre 
eux  deux,  alors,  aîné,  je  te  conseille  de  faire  un  troisième  pou- 
pon à  la  Jeanne-Marie...  et  celui-là,  dernier  sorti  du  nid,  aura, 
comme  de  juste^  toute  ta  quotité.  Voilà  tout.  Ai-je  bien  parlé, 
Baptiste  ?  ai-je  bien  dit,  curé? 

Jean- Baptiste  éleva  ses  mains  comme  pour  donner  la  béné- 
diction et  puis  il  fit  retentir  un  gros  : 

—  Ainsi-soit-il  ! 

L'aîné  n'en  revenait  point.  Il  regardait  Jeanne-Marie,  et  la 
Jeanne-Marie  le  regardait,  ouvrant  tous  deux  de  grands  yeux 
étonnés  et  mouillés. 

—  Hé!  femme,  est-ce  qu'ils  badinent,  les  bessous?  lui  de- 
manda-t-il  enfin;  ils  sont  curieu.-v,  par  ma  foi  ! 

—  No.i,  non,  aîïé,  ri  "«QStale  capitaine,  nous  ne  badinons  pas-, 
ce  que  nous  avens  dit  est  parole  d'Évangile,  ou  le  diable  nous 
emporte;  pa:^  vrai,  monsieur  lou  curé? 

—  Oui,  mais  cependant  à  une  condition,  ajouta  celui-ci. 

—  Laquelle,  meou  Baptistonnet  ? 

—  A  cette  condition  expresse  :  aucun  de  tes  enfants  mâles, 
Auryentys,  je  parle  pour  les  présents  et  pour  ceux  qui  pour- 
raient encore  te  venir,  aucun  de  tes  enfants,  entends-tu  bien  ? 
ne  recevra  de  toi  l'autorisation  de  prendre  la  soutane...  et  tout 
ce  qui  s'ensuit,  entendez-moi  comme  il  faut  ! 

—  Ils  laisseront  de  même  épée  et  sabre  de  côté;  s'ils  tom- 
bent au  sort,  on  leur  trouvera,  moyennant  espèces  sonnantes, 
un  remplaçant.  Au  diable  la  gamelle  !  ils  ne  seront  pas  soldats. 


LES   VA-NU-PIEDS 


ils  resteront  terriens,  ou  je  casse  le  marché,  pour  ce  qui  me 
regard e^  moi,  Francesou. 

Les  jumeaux  s'étaient  prononcés  si  catégoriquement  et  le 
visage  de  chacun  d'eux  avait  en  ce  moment  même  une  expres- 
sion si  douloureuse,  qu'Auryentys,  ne  sachant  que  leur  dire, 
prit  leurs  mains  dans  les  siennes,  et  que  la  Jeanne-Marie,  alar- 
mée, s'écria  : 

—  Mon  Dieu,  bessous,  quavez-vous?  A  vous  voir,  on  dirait 
que  vous  êtes  bien  malheureux  et  que  vous  souffrez  mille 
morts  !.. 

Ils  restèrent  tous  deux  silencieux,  se  regardant  à  la  dérobée 
et  de  temps  à  autre.  Enfin  Jean-Baptiste,  le  premier,  reprit  la 
parole  en  secouant  sa  bénigne  tète  grise  : 

—  Amis,  il  ne  faut  pas,  dit-il  avec  force  soupirs,  un  doux  et 
bon  sourire  aux  lèvres,  il  ne  faut  pas  nous  croire,  nous  autres 
prêtres,  plus  malheureux  que  nous  ne  le  sommes  réellement. 
On  dit  de  nous,  un  peu  partout,  dans  les  campagnes  :  «  Ah  !  les 
curés,  ils  la  coulent  douce  !  ils  mangent  bien,  ils  boivent  mieux, 
ils  dorment  tant  qu'il  leur  plaît  ;  ils  ont  le  bras  long  et  la  langue 
bien  pendue;  ils  vivent  tranquilles  et  meurent  gras.  »  Il  y  a  du 
vrai  là-dedans,  Auryentys,  et  beaucoup  de  vrai,  j'en  conviens. 
Ainsi  que  les  autres  hommes,  ceux  d'Église  ont  de  beaux  mo- 
ments en  la  vie. . .  et  cependant,  à  mon  sens,  s'il  y  a  plusieurs 
manières  de  se  rendre  heureux  ici-bas,  la  meilleure  n'est  peut- 
être  point  de  se  mettre  à  vingt  ans  une  soutane  sur  le  dos  et  de 
l'y  garder  jusqu'au  moment  de  dire  à  tous  :  «  au  revoir  là-haut, 
la  compagnie  !  »  Entre  nous  soit  dit  ici,  j'en  connais  plus  d'un  de 
ceux-là  que  vous  appelez  :  soldats  fainéants  de  la  vierge  Marie! 
qui,  s'ils  pouvaient,  troqueraient,  et  sans  se  faire  trop  tirer  l'o- 
reille, la  robe  à  queue  et  le  chapeau  à  trois  cornes  contre  la  veste 
de  cadis  et  les  sabots  de  noyer  qu'ils  portaient  jadis  avant  d'en- 
trer au  séminaire...  Ah  !  le  séminaire,  aîné,  le  séminaire!...  On 
se  dit  ici,  presque  tous  les  parents  se  disent  :  «  Envoyons  nos  pe- 
tits à  V enseignement,  ils  en  sortiront  tonsurés  et  vicaires  de  quel- 
ques bonnes  cures,  dont  tôt  ou  tard  ils  seront  curés,  c'est-à-dire 
maîtres  et  seigneurs,  et  cent  fois  plus  heureux  que  les  carpes  au 
fond  de  l'eau.  »  Ce  calcul  en  vaut  un  autre,  il  a  son  bon-,  oui, 
mais,  à  mon  idée,  on  peut  encore  mieux  compter  que  ça... 
Vois-tu,  notre  père  à  nous  trois  crut  faire  mon  bonheur  en 


LES    AURYENTYS 


45 


m'envovant  chez  lesOblats,  à  la  ville.  Il  se  dit  très  certainement 
quelque  chose  tel  que  ceci  :  «  Lou  bessou  nous  reviendra  dans 
trois  ou  quatre  ans  habillé  de  noir  de  bas  en  haut  et  tranquille 
comme  Baptiste,  son  patron,  avec  de  jolies  petites  rentes  qui  ne 
lui  coûteront  pas  grand'peine  à  conserver;  un  Dominus  vjbis- 
cum  par  ci,  quelques  Deo  grattas  par  là...  »  Notre  père  a  fait 
de  nous  ce  qu'il  a  voulu-,  pour  moi,  je  ne  veux  pas  me  plaindre 
de  lui.  Pourtant,  si  j'avais  su,  enfant,  ce  que  je  sais,  homme,  et 
si  j'avais  eu  jadis  voix  au  chapitre...  Auryentys,  oh!  tiens,  Au- 
ryentys,  entends-moi,  comme  il  faut,  tedis-je  :  Une  bonne  terre 
à  cultiver  été  comme  hiver,  une  brave  femme,  bonne  ménagère, 
loyale  en  tout  et  pour  tout,  que  l'on  soigne  et  qui  vous  soigne, 
avec  cela  des  petits  enfants  blonds  comme  les  épis  et  qui  vous 
montent  à  cheval  sur  le  genou  quand  on  se  repose  le  soir  à  la 
veillée  au  coin  du  feu  -,  de  petits  enfants  comme  les  tiens,  qui 
poussent  aujourd'hui  leurs  dents  et  demain  leurs  cheveux,  qui 
grandissent  tous  les  jours  un  brin,  se  font  hommes,  petit  à  petit, 
qui  vous  remplacent  un  jour  à  l'ouvrage  et  qui  vous  ferment 
les  yeux  quand  l'heure  de  partir  a  sonné,  non,  non,  on  ne  peut 


46  LES    VA-NU- PIEDS 


désirer  rien  de  mieux  sur  la  terre...  Auryentys,  Auryentys,  si 
tu  m'en  crois,  tes  enfants  passeront  par  le  même  chemin  où 
toi-même  as  passé  !. . . 

Baptiste  s'arrêta.  Ses  yeux  humides  se  reposèrent  un  mo- 
ment avec  on  ne  sait  quelle  jalouse  et  cruelle  envie  involon- 
taire sur  sa  belle-sœur  qui  berçait  ses  enfants  assoupis,  et  la 
Jeanne-Marie,  atteinte  à  Tàme  par  ce  regard  profond  et  désolé, 
se  redressa  tout  à  coup  en  embrassant  éperdûment  ses  petits, 
et,  toute  droite,  elle  s'écria  dans  un  élan  de  farouche  ten- 
dresse : 

—  Oh  !  sois  tranquille,  curé,  mes  fils  ne  souffriront  pas 
comme  toi  ! 

—  Ni  comme  moi,  Jeanne-Alarie,  ni  comme  moi  !  dit  Fran- 
çois en  rejetant  brusquement  loin  de  lui  la  chaise  sur  laquelle 
il  était  assis  ;  soldat  !  il  vaudrait  mieux  ramer  la  galère  toute 
sa  vie. . .  Ah  !  moi,  j'ai  mon  franc  dire,  voyez-vous  !  et  je  sonne 
comme  je  pense.  Il  parle  à  la  doucerette,  lui,  le  curé,  cela 
m'est  impossible  à  moi.  Par  force,  il  faut  que  je  crie  en  son- 
geant à  la  longueur  de  mon  tourment.  «  Tu  es  tombé  au  sort, 
me  dit,  il  y  a  vingt-cinq  ans  de  cela,  mon  père,  qui  m'atten- 
dait à  la  porte  de  la  maison  communale,  il  te  faut  partir  ;  à 
ton  retour  au  pays,  tu  trouveras  ta  part  entière.  »  Et  ce  fut  là 
toutes  les  consolations  qu'il  me  donna,  notre  père.  Il  eut  tort 
de  se  comporter  ainsi.  Je  l'accuse  d'avoir  fait  mon  malheur 
éternel.  Au  lieu  de  m'acheter  un  homme,  ainsi  qu'il  devait  et 
pouvait  le  faire  sans  se  gêner  trop,  il  me  laissa  prendre  par  les 
gendarmes  et  conduire  par  eux  au  régiment  où  je  ne  voulais 
pas  aller.  Il  est  mort,  notre  ancien,  je  lui  pardonne  le  mal 
qu'il  m'a  fait,  mais  j'ai  bien  peiné  par  sa  faute,  croyez-moi. 
Vivre  à  l'armée!  Etre  soldat!...  Oui,  certes,  oui,  tant  qu'il 
s'agit  de  faire  front  à  l'étranger  et  de  mourir  sur  la  frontière, 
autour  de  notre  drapeau,  mais  le  reste,  non  pas  !  écoutez- 
moi,  vous  allez  me  comprendre,  écoutez  moi,  ces  mains  que 
N'oici,  pour  obéir  à  quoi,  pour  obéir  à  qui,  je  n'en  sais  trop 
rien  vraiment  !  ces  mains  criminelles,  ces  mains  fratricides, 
regardez-les  bien  ou  plutôt  non,  ne  les  regardez  point,  elles 
ont  tué  des  Français...  hélas  !  oui,  des  Français...  Un  jour, 
vous  autres,  vous  étiez  heureux  ici,  dans  ces  campagnes  où 
je  suis  né  comme   vous   et   que  par    bonheur   vous   n'avez 


LES    AURYENTYS  47 


jamais  quittées,  vous;  un  jour,  à  Paris,  où  j'étais  alors  en  gar- 
nison, un  ordre  arrive  à  ma  caserne,  et  le  tambour  bat 
et  le  clairon  sonne  aussitôt.  Tout  le  monde  se  met  en  l'air 
et  chacun  crie  :  «  On  se  bat  aux  faubourgs,  il  va  y  avoir  du 
bouillon.  »  Nous  filons;  on  nous  envoie  à  l'un  des  bouts 
de  la  ville,  dans  une  grande  rue  dépavée  où  des  bourgeois 
et  des  ouvriers  se  tenaient  debout  sur  des  voitures  et  des  char- 
rettes couchées  sur  les  roues  en  travers  de  la  rue.  «  En  avant  ! 
marche.  »  Il  nous  fallut  marcher  comme  toujours,  et,  comme 
les  autres,  moi  je  marchais.  Subitement  un  coup  de  pistolet  me 
part  dans  les  moustaches  et  me  les  brûle,  et  m'enlève  un 
petit  bout  de  l'oreille...  la  gauche,  tenez,  celle-ci,  voyez. 
«  Aïou  !  »  je  dis,  et  je  me  retourne  en  colère  comme  un  san- 
glier... Oh!  l'aimable  joli  petit  blondin  !  Il  pouvait  bien  avoir 
quinze  ans,  peut-être  seize  ;  je  le  vois  encore,  je  le  verrai  tou- 
jours... Il  tomba  sous  ma  baïonnette  ([ui  le  prit  au  creux  de 
l'estomac  et  lui  sortit  entre  les  reins .  En  tombant  il  cria  :  «Vive 
la  liberté  !  »  puis  il  dit  :  «  Maman  !  ».Et  puis  ensuite,  le  mignon, 
il  mourut...  Tenez,  là,  comme  je  vous  le  dis,  aussi  vrai  que 
j'existe  en  chair  et  en  âme,  je  donnerais  de  mes  yeux  un,  et  de 
mes  membres  la  moitié,  pour  n'avoir  pas  mis  à  mal  cette  pauvre 
petite  créature  du  bon  Dieu,  qu'il  me  semble  toujours  entendre 
crier  comme  ça  :  «  IMaman,  maman  !  »  Ali  !  mon  Dieu,  quand 
j'y  songe  !  ô  mon  Dieu,  mon  Dieu,  voilà  ce  que  c'est  que  le 
plaisir  d'être  soldat!... 

Et  François,  blême  comme  un  mort,  s'étant  laissé  retomber 
sans  haleine  sur  son  siège,  interrogeait  tour  à  tour  ses  frères 
émus  par  ses  accents  de  colère  et  de  douleur,  et  la  Jeanne-  | 
Marie  qui  pleurait,  atterrée^  et  frissonnait  toute  pâle  en  serrant  ' 
contre  son  sein  les  deux  enfants  quelle  avait  conçus  et  qu'elle  1 
avait  nourris. 

—  Ils  sont  miens!  cria-t-elle  tout  à  coup,  ils  sont  miens  !  et 
je  les  g':.rde  ! 

Auryentys  se  leva. 

—  Femme,  prononça-t-il,  il  ne  faut  pas  te  désoler  ainsi;  nos 
petits,  je  te  le  jure  en  présence  de  ces  hommes,  mes  frères  et 
devant  le  bon  Dieu,  nos  petits  seront  laboureurs  comme  mon 
père  et  comme  moi. 

Malgré  ces  cordiales  paroles^  il  fallut  que  Jean-Baptiste  usât 


LES    VA-NU-PIEDS 


de  toute  son  influence  et  se  mît  en  quatre  pour  ramener  un  peu 
de  gaieté  dans  la  famille. 

—  Allons,  voyons,  dit-il,  à  quoi  bon  le  chagrin?  Ne  sommes- 
nous  pas  tous  d'accord?  Ohé,  la  Jeanne  !  ohé,  l'aîné!  Nous  ne 
sommes  pas  venus  ici  pour  nous  toiser  sans  rien  dire.  Al- 
lons, debout  -,  allons  prendre  un  peu  le  frais  et  rire  devant  la 
porte. 

On  se  rendit  au  vœu  du  bon  curé.  La  nuit  étincelait,  toute 
pleine  d'étoiles,  et  l'air  frais  embaumait,  apportant  du  fond  des 
bois  une  odeur  saine  et  forte.  En  bas,  dans  les  vallons,  et  là- 
haut,  sur  les  collines,  on  distinguait  çà  et  là  quelques  lueurs 
errantes  qui  disparaissaient  une  à  une.  «  On  se  couche  à  Xala, 
chez  les  Cassan  \  on  éteint  les  feux  au  castel  de  Mountagny  ;  les 
lumières  se  font  rares  à  Saint-Azou  »,  disait  Auryentys,  et 
tantôt  son  bras  indicateur  remontait  vers  l'un  des  monts  envi- 
ronnants et  tantôt  s'abaissait  vers  les  vallons  invisibles  dans 
l'ombre,  au  pied  desquels  on  entendait  bruire  entre  les  berges 


LES    AURYENTYS 


49 


de  leurs  lils  les  eaux  du  Lemboux,  du  Lemboulas  et  de  TAnet. 
Toute  la  famille  Auryentys  écoutait  et  regardait  en  silence. 
Enfin  on  causa.  Petit  à  petit,  on  redevint  gai.  L'aîné  parla  de 
ses  futurs  travaux  agricoles  et  des  gains  qu'avait  donnés  la 
dernière  moisson... 

—  Et  combien  à  présent  as-tu  de  paires  de  bœufs  ici  ?  »  de- 
manda Tabbé,  qui,  montrant  toutes  ses  dents  en  un  sourire, 
tendit  l'oreille  afin  de  mieux  entendre  la  réponse  de  son  frère 
Paschal 


5o  LES   VA-NU-PIEDS 


Auryentys  d'Auryentys*  interrompu,  se  rengorgea  comme 
un  paon,  et,  les  poings  sur  la  hanche,  il  répondit  en  se  dandi- 
nant : 

Trois  beaux  couples  !  une  paire  de  gascons  et  deux  paires 

du  Périgord. 

Une  pour  chacun  de  nous,  ça  tombe  à  pic  -,  on  pourrait 

s'amuser  un  peu  demain  matin;  eh!  Thomme  qui  ne  dit  rien, 
ehl  ça  te  va-til,  bessou? 

François,  que  ses  préoccupations  absorbaient  tout  entier,  re- 
leva la  tête  et  dit  : 

—  Qu'y  a-t-il,  curé  ? 

Jean-Baptiste,  aux  anges,  se  prit  à  fredonner  et  renouvela  sa 
proposition. 

—  Oui,  parbleu  !  dit  alors  le  vieux  troupier,  je  veux  bien  ; 
Auryentys  sonnera  la  diane  et  nous  partirons  tous  ensemble 
à  la  pointe  de  Taube. 

—  En  ce  cas,  fit  Baptiste  en  humant  une  pincée  de  tabac,  il 
faut  aller  reposer  un  peu. 

—  C'est  juste,  conclut  l'aîné,  c'est  fort  juste,  cela  ;  mau  v^aise 
est  la  besogne  de  quiconque  a  mal  ou  pas  assez  dormi  ;  femme, 
apporte  de  la  lumière  ! 

—  On  y  va  tout  de  suite. . . 

Et  la  diligente  ménagère,  occupée  à  ranger  dans  l'intérieur 
du  logis  la  vaisselle  déjà  lavée,  apparut  un  moment  après  sur 
le  pas  de  la  porte  avec  trois  antiques  chandeliers  de  cuivre 
à  la  main. 

—  Allume,  allume  les  chandelles,  Jeanne-Marie. 
Elle  obéit  et  l'on  se  sépara. 

Les  jumeaux  allèrent  dormir  au  premier  étage  :  Baptiste  dans 
la  chambre  des  anciens,  décédés,  et  François  dans  la  chambre 
neuve.  Auryentys  et  sa  femme  couchèrent  ainsi  qu'à  l'ordinaire 
au  rez-de-chaussée,  en  un  vénérable  grand  lit  à  quenouilles  et 
à  baldaquin  où  leurs  doux  petits  sommeillaient  déjà.  Quant  aux 
chiens  des  trois  frères,  ils  s'accroupirent  au  dehors  sur  la  dure, 
berger,  braque  et  griffon,  et  la  maison  fut  par  eux  trois  bien 
gardée... 

«  On  était  dans  la  saison  des  semences  et  des  grands  la- 
bours. » 

Entre  sept  et  huit  heures,  le  lendemain  matin,  il  faisait  un 


LES    AURYENTYS 


joyeux  et  clair  soleil;  les  vais,  les  coteaux  étaient  en  tous  sens 
sillonnés  par  la  charrue,  et  tous  les  échos  de  la  campagne  redi- 
saient depuis  plusieurs  heures  déjà  les  cris  sonores  et  traînants 
des  bouviers.  «  Ah!  Laouret  !  ah  !  Caoubet!  »  Et  partout,  au 
vallon  et  sur  la  colline,  les  bœufs  excités  à  bien  faire  s'effor- 
çaient au  travail  en  bandant  leur  musculature,  et  la  charrue 
allait  très  lentement  et  très  péniblement  à  travers  un  sol  rouge 
et  gras,  embarrassé  de  mauvaises  herbes  parasites  dont  à  tout 
instant  on  entendait  craquer  les  fibres.  «  Ah!  Alaourel  !  ah! 
Casta  !  »  Et  des  mottes  énormes  se  déversaient  sourdement 
dans  les  sillons,  coupées  par  les  contres  et  rejetées  par  les 
socs  de  la  lourde  charrue,  et,  docile  à  l'impulsion  irrésistible 
des  grands  bœufs,  l'araire  éventrait  friches  et  jachères  et  tra- 
çait droit  comme  un  I. 

«  Maïssan  bioou  ! puto  de  bacco  !  » 

De  toutes  parts,  même  concert. 

Tous  les  laboureurs  jouaient  de  l'aiguillon  et  gourmandaient 
à  qui  mieux  mieux  le  rouge  et  la  blanche. 

«  Anen!  Anen  !  isso  !  » 

Le  sol  cédait  à  l'efïort  opiniâtre  des  bétes  à  cornes  et  s'ou- 
vrait jusqu'au  cœur. 

Raboteuse  et  glaiseuse  au  bas  des  rampes  boisées  de  Saint- 
Carnus,  la  chanvrière  d'Auryentys,  l'une  des  plus  belles  pièces 
riveraines  du  Lemboux,  était  aux  trois  quarts  défoncée.  A 
coup  sûr  la  rude  besogne  avait  dû  être  entamée  au  premier 
chant  de  l'alouette  et  poursuivie  sans  interruption,  car  tous  les 
guérets  fumaient  encore  et  luisaient  du  passage  du  fer.  Ordi- 
nairement tout  le  monde  le  savait  dans  la  contrée,  Auryentys 
n'employait  personne  à  la  culture  de  ses  champs,  ayant  accou- 
tumé de  mettre  en  pratique  ce  dicton  du  pays  :  «  Si  tu  veux 
être  bien  servi,  soigne  ton  bien  toi-même,  paysan.  »  Aussi  les 
bouviers  d'alentour  étaient-ils  fort  étonnés  de  lui  voir,  ce 
jour-là,  deux  solides  et  vaillants  auxiliaires  qui,  ma  foi,  rayaient 
tout  aussi  droit  et  non  moins  profond  que  lui-même  Auryentys, 
en  tous  lieux  et  paroisses  circonvoisins  réputé  pour  sans  pa- 
reil e"  le  premier  des  premiers. 

Il  étaient  trois  à  labourer  la  chanvrière,  et  la  Jeanne-Marie 
allait  et  venait  sur  leurs  traces,  tantôt  suivant  celui-ci,  tantôt 
celui-là,  se  multipliant  et  se  tuant  à  la  peine,  afin  de  ne  pas  lais- 


52 


LES    VA-NU-PIEDS 


ser  une  seule  raie  sans  semence^  un  seul  pouce  de  terre  impro- 
ductif. Habillée  de  blanc,  en  jupes  courtes  et  pieds  nus,  elle 
avait  en  bandoulière  le  sac  empli  de  grains,  et  ses  mains  infati- 
gables y  puisaient  sans  cesse,  envoyant  dans  ou  contre  le  vent 
le  blé,  qui  retombait  autour  d'elle  ainsi  qu'une  pluie  et  juste 
dans  le  sillon  qu'elle  avait  visé.  Si  quelque  vol  d'oiseaux  rava- 
geurs ou  des  pigeons  s'abattait  dans  les  arées,  aussitôt  elle 
appelait  Pastour,  le  labri,  qui  se  précipitait  sur  eux  en  aboyant, 
tant  bien  que  mal  secondé  par  deux  chiens  encore  novices, 
on  le  voyait  bien,  et  peu  nés  d'ailleurs  pour  le  métier  qu'ils 
faisaient  là. 

«  Malo-dioux  !  si  les  chiens  valaient  les  hommes,  s'entredi- 
saient  les  gens  de  la  plaine  et  de  la  montagne  en  désignant  ceux 
qui  travaillaient  la  chanvrière  du  Lemboux,  Auryentys  serait 
le  bien  aidé  !...  » 


Le  soleil  montait  et  devenait  de  plus  en  plus  chaud.  Il  était 
neuf  heures.  Auryentys,  ayant  lentement  interrogé  le  ciel, 
incandescent  et  poli  comme  une  plaque  de  métal,  poussa  son 
attelage  sous  une  grande  châtaigneraie,  et  là,  piquant  son  ai- 


LES    AURVENTYS  53 


guillon  en  terre,  vis-à-vis  des  cornes  des  bœuts,  qui  chance- 
laient, essoufflés,  sur  leurs  jambes  torses,  il  essuya  son  tront 
tout  couvert  de  sueur  et  s'écria  :  ^ 

—  Dessous  !  ohé,  bessous,  venez  vite  ici  !  Les  petits  descen- 
dent la  ravine  ;  ils  apportent  le  boire  et  le  manger.  Arrivez,  bes- 
sous !  arrivez  !  il  fait  faim. 

A  cet  appel,  les  deux  autres  laboureurs  et  la  Jeanne-xMarie  avec 
eux  se  dirigèrent  droit  aux  châtaigniers,  qu'ils  atteignirent  en 
même  temps  que  le  fils  de  l'ainé,  le  gentil  Jacou,  portant  entre  ses 
bras  sa  jolie  petite  sœur  la  pouponne  et  des  vivres  dans  un  linge. 

—  Oui,  dit  le  curé,  tout  en  nage  aussi,  lui,  je  crois,  camara- 
des, que  je  mangerais  bien  un  morceau. 

—  Moi  de  même,  ajouta  François  en  soufflant  comme  un 
tuyau  de  forge. 

Auryentys  eut  un  rire  délicieux  en  les  voyant  accoutrés 
comme  lui  d'une  grossière  et  longue  chemise  rousse^  d'un  pan- 
talon de  toile  écrue  et  d'un  chapeau  de  paille  bas  et  rond  aussi 
grand  qu'une  roue  de  charrette. 

—  Ehbiendonc^assistez-moi,  reprit-il  entr'ouvrant  la  serviette 
que  tenait  Jacou,  voici  de  loignon,  du  sel,  de  l'ail,  du  pain,  et 
voici  la  bouteille  de  piquette;  asseyez- vous  à  l'ombre  et  man- 
gez, bessous. 

Invités  de  la  sorte,  les  jumeaux  s'assirent  auprès  de  leur 
frère  aîné,  sur  l'herbe  fraiche,  et,  tandis  que  la  Jeanne-Marie, 
toujours  vaillante,  offrait  le  sein  à  sa  dernière  née,  ils  oignirent 
d'ail  chacun  d'eux  un  gros  grigon  de  pain  bis  et  le  dévorèrent 
à  belles  dents. 

—  Avance,  Beatus  ! 

—  Ici,  César  ! 

—  Hep  !  Pastour  ! 

Ensemble  les  trois  chiens,  devenus  excellents  amis  et  bons 
compagnons,  s'approchèrent,  agitant  leurs  babines  et  leurs 
queues,  et  le  repas  continua. 

Tout  en  mangeant  le  bon  pain  bis  si  tendre  tout  parfumé  de 
sel  et  d'ail,  le  soldat  et  le  prêtre  se  débarrassèrent  de  leurs  vas- 
tes chapeaux  de  paille  de  riz,  et  les  bouviers  des  environs  au- 
raient pu  voir  alors  la  large  tonsure  qui  couronnait  le  crâne  de 
l'un  ainsi  que  les  moustaches  et  la  royale  superbes  dont  était 
orné  le  visage  de  l'autre. 


54  LES   VA-NU-PIEDS 


—  Il  est  défait,  observa  l'aîné,  que  vous  êtes  curieux,  arran- 
gés ainsi. 

—  Bah!  répondit  ingénument  François^  à  la  guerre  comme 
à  la  guerre  ! 

—  Et  vive  la  paix!  n'est-ce  pas?  ajouta  le  curé,  non  sans 
quelque  malice. 

Aussitôt  le  vétéran  se  rembrunit. 

—  Ta,  ta,  ta!  fit  Auryentys;  laisse  là  tes  mauvaises  idées, 
guerrier.  Encore  un  peu,  tu  seras  mis  à  la  retraite  et  pensionné; 
tu  viendras  manger  ta  pension  ici. 

—  C'est  ça,  dit  le  curé  tout  joyeux,  et,  pour  mon  compte, 
voici  ce  que  j'espère  :  on  me  réformera  sans  doute  aussi,  moi, 
l'un  de  ces  quatre  jeudis,  et  j'arriverai  sans  tambour  ni  trom- 
pette à  Saint-Carnus  de  l'Ursinade,  où,  de  cette  façon,  nous 
vivrons  tranquilles  tous  les  trois,  avec  la  Jeanne,  les  petits, 
nos  bœufs,  nos  ânes,  nos  chiens,  nos  poules  et  toutes  nos 
bêtes...  A  boire,  Auryentys,  et  trinquons  en  attendant  cet 
heureux  jour  ! 

Ils  trinquèrent. 

Après  avoir  bien  bu,  bien  mangé,  parlé  non  moins,  ils  fainéan-  ■ 
tèrent  quelque  peu,  tout  en  regardant  en  silence  leurs  grands 
bœufs  roux  et  blancs  qui,   les  flancs  apaisés  et  le  poil  lisse  et 
sec,  ruminaient  tranquilles  et  doux  sous  les  vieux  arbres  dont 
la  ramure  les  protégeait  du  soleil. 

—  Houp  !  allons  !  à  la  charrue  !  ordonna  tout  à  coup  Pas- 
chal,  à  l'ouvrage,  chrétiens,  si  nous  voulons  avoir  achevé  notre 
besogne  sur  le  coup  de  midi  i 

Les  jumeaux  se  levèrent.  A  ce  moment  un  facteur  rural,  qui 
passait  rapidement  entre  deux  rangées  de  houx,  au  long  d'un  sen- 
tier bordant  la  chanvrière,  vit  le  chef  des  Auryentys  et  le  salua. 

—  Bonjour,  l'ami,  répondit-celui-ci  ;  mais  où  vas-tu  donc 
ainsi  si  vite? 

—  Au  château,  porter  les  gazettes  de  la  capitale. 

—  Est-ce  qu'il  y  aurait  du  nouveau  ? 

—  Viedaze,  oui. 

—  Quoi  donc  ? 

—  On  dit  qu'à  Paris  le  peuple  et  le  gouvernement  de  Sa 
Majesté  ne  sont  pas  tout  à  fait  d'accord  et  qu'ils  se  tirent  des 
coups  de  fusil. 


LES    AURYENTYS  55 


Les  trois  Auryentys,  interdits,  s'interrogèrent  du  regard^  tan- 
dis que  le  facteur -s'éloignait  à  grands  pas  du  côté  du  chiiteau 
de  Mountagny,  dont  les  blanches  et  hautes  tourelles,  années 
de  paratonnerres,  surplombaient  la  montagne  et  trouaient  les 
nues  pleines  de  lumière  et  de  feu. 

—  Je  suiSj  moi^  pour  celui  qui  paye  la  taille,  dit  enfin  Taîné, 
qui  frappait  des  pieds  la  terre,  tout  pensif. 

—  Et  moi,  s  écria  François  d'une  voix  sombre  et  sourde,  je 
suis  pour  celui  qui  dit  :  Assez  de  mangeurs  d'hommes,  plus  de 
rois  et  vive  la  liberté  ! 

—  Domine,  salvum  fac  galliciim  populiim  nostriim... 

—  Amen  !  répondit  machinalement  la  Jeanne-Marie  au  latin 
du  curé. 

Baptiste  prit  alors  les  mains  de  ses  frères  entre  les  siennes 
et  dit  : 

—  Écoutez,  amis,  puisque  nous  nous  entendons  si  bien  tous 
les  trois,  prions  Dieu  pour  les  nôtres. 

Ils  prièrent  debout. 

Ensuite,  après  avoir  prié,  graves  et  recueillis,  ils  se  remirent 
à  la  charrue,  piquèrent  leurs  bœufs,  et  pendant  que  les  chiens, 
le  berger,  le  braque  et  le  griffon  surveillaient  les  sillons  que  la 
Jeanne-Marie,  suivie  de  ses  deux  enfants,  l'un  portant  l'autre, 
ensemençait  pas  à  pas,  ils  labourèrent  de  nouveau,  côte  à  côte, 
cette  terre  maternelle  et  sacrée  qui  les  avait  nourris,  sur  laquelle 
ils  étaient  nés,  et  que,  fils  reconnaissants  et  religieux,  ils  ai- 
maient tous  les  trois,  le  soldat,  le  prêtre  et  le  paysan,  autant 
l'un  que  l'autre,  avec  toute  leur  àme  et  du  plus  profond  de  leur 
cœur. 

Fontainebleau,   juin  i86g. 


LES    VA-NU-PIEDS 


UN  NOCTAMBULE 


Habillé  de  toile  au  cœur  de  Fhiver,  la  hctte  aux  reins  et  le 
crochet  aux  doigts^  il  opérait  en  grognonnant  lorsque  je  le  ren- 
contrai, par  une  nuit  glaciale,  au  quai  Voltaire^  non  loin  de 
rinstitut.  Un  âpre  vent  du  nord  soufflait  et  grondait  dans  la 
nuit  noire.  Il  gelait  à  pierre  tendre  et  Fair  coupait  comme  un 
couteau.  Pétrie  toute  la  journée  par  les  fers  des  chevaux  et  les 
bottes  des  hommes^  la  neige,  tombée  la  veille,  ne  présentait 
plus  au  long  des  quais  qu'une  ignoble  pâte  roussâtre,  durcie 
par  le  froid,  tandis  qu'elle  s'élalait  blanche  et  pure  encore  au 
faîte  des  édifices,  y  brillant  d'un  éclat  qu'elle  ne  pouvait  tirer 
que  d'elle-même,  par  ces  opaques  ténèbres  que  ne  trouait  pas 
le  moindre  rayon  astral.  On  entendait  courir  de  longues  plain- 
tes sous  les  arches  des  ponts,  et  la  Seine,  charriant  de  lourds 
et  durs  glaçons  qui  venaient  s'accrocher  aux  croûtes  de  glace 
formées  près  des  berges,  roulait,  indolente  et  pompeuse,  ses 
ondes  épaisses  si  sonores  que  l'on  eût  dit,  à  les  entendre  bruire 


UN    NOCTAMBULE 


Si  nous  uinquions  :...  (Page  Ci], 


en  leur  lit  devenu  trop  étroit,  d'un  énorme  et  continu  froisse- 
ment de  vastes  étotïes  soyeuses,  et,  parfois,  des  soubresauts 
précipités  et  lointains  d'une  cavalcade. 
«  Une,  deux,  trois  !  « 


58  LES    VA-NU-PIEDS 


L'horloge  du  Louvre  avait  résonné  pleinement  dans  la 
nuit. 

Il  était  trois  heures. 

Sur  les  quais,  personne,  si  ce  n'est  lui,  le  chiflfonnier,  et  moi. 

Tout  entier  à  sa  besogne,  il  s'acharnait  contre  un  monceau 
d'immondices  avoisinant  le  trottoir  que  j'avais  suivi  jusque-là. 
De  son  crochet  manié  avee  une  dextérité  sans  égale,  il  éventrait 
la  neige,  y  puisant  sans  cesse  toutes  sortes  de  détritus,  et  sa  lan- 
terne, ainsi  qu'une  grosse  et  lumineuse  phalène^  allait,  volti- 
geant et  planant  au-dessus  de  la  motte  d'ordures,  en  laquelle  il 
devait  faire  d'agréables  trouvailles,  car,  impossible  de  s'y  mé- 
prendre, il  ricanait  joyeusement,  l'homme  ! 

—  Eh!  sacré  Dié!  s'écria-t-il,  le  bijou  pèse  un  jaunet,  et 
même  il  est  illustré.  Pour  voir  la  marque?...  Y  est,  oh!  ça  y  est. 
Une  devise?  quien!  elle  dit  :  «  Toujours  !  »  Ah  !  je  la  connais, 
celle-là!  vieille,  bien  vieille,  mais  encore  bonne.  On  la  boira, 
cette  bague,  on  la  boira!...  Quelle  autruche  que  l'homme,  mes 
amis;  il  dure  ce  que  durent  les  roses  et  les...  litres,  et  parle 
nonobstant  comme  si  sa  carcasse  avait  un  bre.vet  d'éternité  du 
vieux  Papa  de  là-haut,  qui  devrait  bien  de  temps  en  temps 
montrer  son  bec,  si  c'était  un  bon...  sufficit  !  Ce  qu'il  est,  le 
Sempiternel,  nous  le  saurons  plus  tard,  quand  il  voudra... 
quand  je  voudrai  !  Mais,  en  attendant,  je  vas  me  réchaulier  un 
peu  l'âme  qui  se  gèle  dans  ma  peau.  Vivent  les  propres  à  rien 
et  les  bons  à  tout  ;  moi  d'abord,  car  tu  l'as  dit  et  bien  dit,  toi, 
monsieur  Ça-M'est-Bien-Égal  :  «  Charité  bien  ordonnée  com- 
mence, continue,  finit  et  recommence  par  soi-même.  »  Haïe 
donc  !  Oui,  v'ià  ! 

Telles  qu'elles  furent  alors  accentuées,  ces  paroles,  qui  son- 
nent encore  aujourd'hui  dans  mon  oreille,  éveillèrent  aussitôt 
en  moi  je  ne  sais  quelle  curiosité  qui  voulait  être  satisfaite, 
et  j'y  résistai  d'autant  moins,  que  mille  souvenirs  de 
récits  et  de  lectures  m'avaient  assailli  d'un  trait  à  la  vue 
de  cet  être,  qui  me  parut  résumer  en  sa  personne  tout  ce 
que  je  savais  et  tout  ce  que  je  me  figurais  des  individus  de 
son  espèce  ou  plutôt  de  sa  profession.  Il  fonctionnait,  ma- 
chinal, et  souriait  en  fonctionnant.  Entin  il  se  remit  en  mar- 
che après  avoir  expurgé  du  tas  immonde  la  marchandise 
ayant  cours.  «  Humph!  lit-il  en  éternuant,  ça  fleure  un  peu.  » 


UN    NOCTAMBULE  bg 


Réglant  mon  allure  sur  la  sienne,  je  le  suivis;  il  allait  d'un 
bon  pas,  l'œil  investigateur,  sa  lanterne  rasant  le  sol,  son  cro- 
chet ouvrant  la  boue  congelée  ainsi  qu'eût  fait  un  c outre  de 
charrue.  Parfois  il  s'arrêtait  sur  place  et  jetait  au  vent  des 
mots  insolites,  à  la  fois  sardoniques  et  gais.  En  passant  devant 
llnstitut:  «  Ah  !  la  belle  turne!  »  dit-il;  ensuite,  ayant  avec 
beaucoup  d'attention  examiné  les  imposantes  demeures  pala- 
tiales  alignées  sur  la  rive  droite  delà  Seine,  il  lâcha  ce  en: 
«  Baraques!  »  Une  escouade  de  sergents  de  ville  errait  sur  le 
pont  Neuf,  il  les  salua  de  la  sorte  :  «  A  votre  santé,  les  hiboux  !  » 
puis  toisant  le  Béarnais,  scellé  sur  son  cheval  de  bronze  et  à 
qui  la  neige  avait  fait  un  nouveau  panache  blanc  :  «  Adieu, 
papa,  soupira-t-il,  les  donzelles  vont  toujours  bon  train,  et  toi, 
monfiti?  »  Cela  débité  d'un  verbe. intraduisible,  à  l'instar  du 
grand  Frederick  je  parle  de  Frederick- Lemaitre),  l'homme  à 
la  hotte  traversa  le  pont  Henri-Quatre  à  grandes  jambées  et 
pénétra  bientôt  après  en  ce  pâté  de  maisons  compris  entre 
le  Louvre  et  Saint-Eustache.  Un  bouge  était  ouvert  dans  la 
rue  Tire-Chappe  :  il  y  entra  ;  j'y  entrai  sur  ses  talons. 

—  Hé  !  cria-il,  pépère  Lenfumé,  du  fort  et  du  meilleur  ! 

—  On  y  va...  Tiens!  c'est  toi,  déjà  !  La  Jugeotte? 

—  11  me  semble  que  oui.  Du  fort,  te  dis-je,  et  tope  là  ! 
Plusieurs  flacons  arrivèrent  bientôt   devant  lui.  Débarrassé 

de  ses  ustensiles,  il  lampa  d'abord  un  verre  d'eau-de-vie, 
ensuite,  coup  sur  coup,  plusieurs  canons  de  vin.  Après  s'être 
ainsi  réconforté,  déposant  à  terre  son  verre  vide,  il  envoya  un 
long  jet  de  salive  au  fond  d'une  cuvette  de  fonte  où  tremblaient 
de  rouges  langues  de  flamme,  et  dit  en  se  caressant  l'es- 
tomac : 

—  A  présent,  on  ne  va  pas  trop  mal  du  poumon  ! 

En  pleine  lumière,  debout  au  milieu  des  rayons  émis  par  une 
lampe  à  réflecteur,  il  était  là  lisible  comme  un  livre,  et  mes 
yeux  purent,  à  leur  aise,  le  parcourir  tout  entier.  Usé  jusqu'à 
l'âme,  il  semblait,  quoique  sa  taille  assez  vigoureuse  fût  bien 
au-dessus  de  la  moyenne,  tout  petit  et  très  souftreteux  ;  ses 
membres,  malingres  et  rabougris,  faisaient  mal  à  voir,  et  son 
visage,  en  dépit  de  l'éternel  sourire  qui  s'y  épanouissait  libre- 
ment, avait  quelque  chose  de  lugubre  et  montrait  cette  pâleur 
éclatante  et  livide  qui  distingue  les  fiévreux  des  marais  Pon- 


6o  LES    VA-NU- PIEDS 


tins;  inculte  et  distribuée  selon  le  goût  des  chantres  romanti- 
ques de  i83o,  sa  longue  chevelure  flottante,  sans  éclat  et  sans 
vie,  était  d'un  vieillard,  et,  néanmoins,  le  front  qu'elle  recou- 
vrait en  partie  avait  encore  un  certain  air  de  jeunesse  -,  enfin, 
trait  caractéristique,  son  nez,  effilé,  vif  comme  une  lame,  étin- 
celant  au-dessus  de  ses  lèvres  pincées,  coupait  en  droite  ligne  sa 
face  entièrement  rasée  où  sommeillaient  deux  yeux  voilés  et 
glauques  comme  le  verre  des  bouteilles. 

—  Hola  !  l'ancien,  cria-t-il,  encore  une  fiole  et  faites-moi 
bonne  mesure. 

On  le  servit. 

Ayant,  dès  les  premières  rasades,  soufflé  sa  lanterne, 
bourré  de  tabac  et  allumé  une  courte  pipe  de  terre  noire  comme 
un  charbon,  il  ne  cessait  de  fumer  que  pour  boire  rubis  sur 
l'ongle  ou  se  mirer  complaisamment  au  fond  de  son  verre. 
Une  acre  bouffée  de  vapeur  avait  irrité  ma  gorge  et  je  toussai. 
Surpris  de  n'être  pas  seul  dans  la  taverne,  il  détourna  la  tète, 
et,  m'ayant  aperçu: 

—  Tiens!  dit-il,  de  la  compagnie. 

—  Oh  !  la,  la  !  quel  temps  de  chien  !  m'écriai-je,  employant, 
afin  de  l'amorcer,  cette  langue  familière  ;  il  fait  presque  aussi 
froid  que  dehors,  ici;  ça  pique. 

Il  ne  répondit  rien,  mais  ses  épaules,  agitées  à  deux  ou  trois 
reprises,  exprimèrent  clairement  cette  réponse  : 

—  Oui,  ça  pique,  et  puis  après,  qu'est-ce  que  ça  me  fait  ? 

—  Un  tremblement,  père  Lenfumé,  dis-je  à  mon  tour  au  ta- 
vernier,  et  deux  verres,  l'un  pour  monsieur,  l'autre  pour  moi. 

Le  chiffonnier,  ému  de  cet  offre,  eût-on  dit,  se  laissa 
choir  sur  son  escabeau,  puis,  croisant  les  jambes  et  tambou- 
rinant de  ses  doigts  sur  le  comptoir  d'étain,  il  me  considéra  de 
pied  en  cap  en  silence  et  d'un  œil  éveillé  qui  s'aiguisait  de  se- 
conde en  seconde. 

—  Pardieu!  fit-il  tout  à  coup. 

11  avait  lancé  son  pardieu  !  comme  autrefois  Archimède  à 
Syracuse  avait  dû  pousser  I'Eurkka! 

^  Oui,  oui  !  reprit-il  après  une  nouvelle  pause,  en  venant  à 
moi,  j'en  suis  sûr  à  présent,  mon  bonhomme,  nous  sommes  de 
la  même  souche  ;  je  parierais  un  litre  contre  une  chopine,  moi, 
La  Jugcotte  '?. .. 


UN    NOCTAMBULE  6i 


—  Hein  !  vous  dites  ?. . . 

—  Eh  !  je  dis.,,  je  dis  que  vous  et  moi,  c'est  la  même  chose. 
A  coup  sûr,  vous  en  êtes  un  !  oh  !  c'est  clair. 

—  Un  ! . . .  un . . .  quoi  7 

—  Ben!  un  ténébreux,  un  lunatique,  un  nocturne  ! . ..  Est-ce 
que  ça  ne  se  devine  pas  à  la  coupe? 

11  restait  là  devant  moi,  tenant  toute  grande  ouverte  sa  bou- 
che interrogante  et  le  bras  droit  levé.  Je  me  mis  à  rire  de  bon 
coeur;  il  rit  de  même  et  dit  après  : 

—  Si  nous  trinquions  ? 

—  Oui. 

Nous  trinquâmes. 

—  Allons,  avouez,  reprit-il,  que  vous  êtes  un  rôdeur  de  nuit 
et  que  vous  les  aimez,  les  étoiles.  Rien,  non  rien  de  plus 
gentil  qu'elles.  Ah  !  les  mignonnes  !  Moi  !  quand  je  flaire  le 
ruisseau,  des  fois,  je  les  y  vois  luire,  et,  des  fois,  il  me  semble 
que  je  vas  les  y  piquer  avec  mon  croc. 

Chiffonnier  et  poète  lyrique,  l'homme  était  intéressant,  en 
vérité  !  Je  l'écoutais  avec  plaisir  parler  à  bâtons  rompus,  m'in- 
géniant  à  dégager  une  idée  nette  de  ses  paroles,  dont  le  tour 
elliptique  invitait  ma  pénétration.  Oh  !  certes,  il  avait  bien  rai- 
son de  dire  qu'il  avait  du  vice .  Il  me  trompait  sans  cesse  par 
des  voltes  et  des  feintes,  et  se  dérobait  quand  je  croyais  le 
saisir  enfin.  Après  maints  nouveaux  rouges  bords  bus  gaie- 
ment de  part  et  d'autre  : 

—  Or  çà,  camarade,  si  vous  allez  de  mon  côté,  dit-il,  nous 
pourrons  encore  jaspiner  un  brin.  Pour  l'heure,  je  renquille  la 
besogne.  Me  suivez-vous  ? 

—  Volontiers. 

Du  revers  de  sa  main  aux  doigts  spatules,  il  essuya  ses  lèvres 
humides  de  vin  et  de  rogomme,  ensuite  rechargea  sa  hotte,  ral- 
luma sa  lanterne,  et  tirant  sur  ses  sourcils  son  feutre  amolli 
par  l'usure  : 

—  Y  sommes-nous?...  fit-il;  oui  !  Décampons  alors. 
Sortis  de  chez  le  liquoriste,  nous  traversâmes  la  rue  Saint- 

Honoré,  les  halles,  et  suivîmes  la  rue  Rambuteau  jusqu'au 
boulevard  de  Sébastopol.  Arpentant  à  grands  pas  et  barbotant 
dans  la  neige  maculée  que  des  balayeurs  officiels  amoncelaient 
à  la  hâte  le  long  des  trottoirs,  La  Jugeotte,  pensif^  ne  soufflait 


62  LES   VA-NU-PIEDS 


plus  mot.  En  vain  le  harcelai-je  de  questions-,  pour  toute 
réponse,  il  grognait.  Tout  à  coup,  au  milieu  du  boulevard  que 
nous  remontions  côte  à  côte,  tournant  le  dos  à  la  Seine,  il  leva 
la  tête  au  ciel,  et  poussa,  rasséréné,  deux  longs  soupirs  de  sa- 
tisfaction. 

—  A  la  bonne  heure,  dit-il,  à  présent  le  couvercle  de  la  ' 
grande  marmite  est  moins  noir.  Hé  !  mon  bonhomme  !  si  nous 
regardions  un  peu  les  perles,  qu'en  pensez-vous  ? 

—  Les  perles? 

—  Oui,  les  luisantes  de  là-haut. 

—  Impossible  de  les  voir  à  travers  la  brume. 

—  Ah  bah  !  je  les  vois  bien,  sacré  Dieu!  moi.  Tenez  !  tenez  ! 
Voici  Vénus,  voici  Jupiter,  voici  Bergère,  voici  la  Grosse- 
Ourse  et  toute  la  séquelle.  Eh  bien...  vrai  !  la  main  sur  Tàme, 
vrai  comme  je  vous  le  dis  :  il  vaut  mieux  être  mangé  des  sang- 
sues et  des  vers  que  d'être  aveugle  !  Aveugle  !...  Oh!  je  m'en- 
tends. Il  ne  s'agit  pas  des  yeux  de  la  caboche,  il  s'agit,  atten- 
dez, il  s'agit...  Comment  yous  dire  ça!...  Vous  savez  bien, 
vous!  Il  s'agit,  mille  torgnoles!  il  s'agit  de  ces  prunelles  de 
l'esprit  qui  voient  de  si  belles  choses,  de  ces  prunelles  que  nous 
avons,  nous,  nous  seuls,  les  sans-façons,  nous,  la  crème  des 
bons.  Songer  à  ceci,  à  cela,  à  rien,  à  tout,  aller  comme  le  vent 
vous  pousse,  en  avant,  en  arrière,  à  droite,  à  gauche,  ici,  là, 
partout,  ailleurs,  sans  se  presser,  doucement,  à  la  _p^re5-5ez<5c% 
s'écouter  danser  le  cœur,  roucouler  l'esprit,  enfin  fainéanter, 
ah  !  je  vous  le  dis  et  vous  le  redis  :  voilà  la  liberté,  voilà  le 
plaisir  et,  dame!  mon  chéri,  c'est  ça  qui  vaut  mieux  que  de  faire 
de  la  politique!... 

Assurément  j'étais  très  loin  de  m'attendre  à  cette  singulière 
finale,  que  je  relevai  d'importance. 

—  De  quoi?  de  quoi?...  grommela  le  chiffonnier,  vous  y  dor- 
nez,  par  hasard,  vous,  dans  les  immortels  principes  de  89.  Oh 
la  la!  La  belle  ouvrage!...  De  quoi?...  vous  aimez  donc  les 
blagueurs,  ceux  qui  disent  comme  ça  :  «  Tout  pour  le  Peuple!  « 
et  qui  ne  ruminent  que  pour  eux?  Savez-vous  ce  que  je  leur- 
s-y  dis,  moi,  La  Jugeotte,  aux  baragouineurs,  je  leur-s-y  dis  : 
Zut  !  Va  leur  marchandise,  je  la  pousse  dans  le  sac,  v'ià  tout 
cru,  v'ià  !  Vous  pouvez  me  regarder  dans  le  blanc  des  yeux  et 
même  dans  l'estomac,  c'est  ça!  la  politique,  oui,  je  m'en  bats 


UN    NOCTAMBULE 


63 


Toeil.  Le  peuple  !...  Ils  sont  bien  tranquilles  là-dessus,  allez! 
ceux  qui  disent  qu'ils  Taiment  et  ceux  aussi  qui  disent  qu'ils  ne 
l'aiment  pas.  Au  tin  fond  du  torse^  ils  pensent  tous  la  même 
histoire:  «  Attends,  attends,  peuple,  ma  vieille,  nous  allons 
salir  un  peu  de  papier  et  te  vendre  nos  balançoires  le  plus 
possible,  Monseigneur  le  Souverain  !  »  Et,  pan  !  ils  rabâchent, 
rabâchent...  faut  voir.  Moi,  voyez-vous,  regardez-moi  bien, 
vous  verrez  un  homme  comme  vous  n'en  avez  peut-être  pas 
beaucoup  vu,  franc  du  collier  et  du  gueuleton,  oh!  franc... 
comme  un  Français,  quoi  !  Je  suis  pour  ceux-là,  qui  vont, 
sans  trop  se  plaindre,  leur  petit  bonhomme  de  chemin,  qu'il 
vente,  qu'il  pleuve,  qu'il  neige,  qu'il  tombe  des  rasoirs  ou  des 
violons,  qu'il  fasse  clair  de  lune  ou  noir  comme  dans  le  four 
de  la  mère  Martin,  —  qui  sont  de  cette  petite  opinion  :  «  N'y  a 
pas  !. . .  il  faut  la  couler  douce  et  laisser  piauler  comme  il  veut 
ou  comme  il  peut  ce  qu'il  y  a  par  ici...  là!  tenezl...  sous  le 
téton  de  gauche.  »  Et  pour  quant  au  reste,  aux  marchands 
d'encre  et  de  vernis,  à  la  hotte  !  à  la  hotte,  eux  et  leurs  pape 
rasses.  Oh  la  la  !  Des  paperasses  !  Ah  bon  Dieu  !  C'est  pas  pour 
me  donner  des  airs,  ça  n'est  qu'une  manière  de  parler,  mais 
avec  celles  que  j'ai  ramassées  en  ma  gueuse  de  vie,  on  ferait  un 
fameux  paquet,  oui,  par  exemple!  mon  petit  !  Hi  donc  !  j'en  ai 
trouvé  de  toutes  les  couleurs  et  de  toutes  les  grandeurs  :  des 
courtes,  des  longues,  des  moyennes;  des  commerciales,  des  jé- 
suitiques, des  guerrières;  des  bleues,  des  rouges,  des  blanches, 
même  de  tricolores,  et  là  !  foi  du  vieux  La  Jugeotte...  je  vous 
jure  que  je  les  ai  fourrées  où  je  lourrerai  toujours  celles  qui  me 
tomberont  sous  la  pince  :  à  la  hotte  !  à  la  hotte  !  ! .,,  à  la  hotte  !  !  ! 

— ^  Où  vont  aussi  sans  doute  les  fleurs  flétries  et  les  papiers 
d'amour?... 

—  L'amour  !  répéta  dun  ton  âpre  le  chiffonnier  s'eflforçant 
à  retenir  sur  ses  lèvres  crispées  son  irritant  sourire,  l'aniour  !... 
Un  moment,  mon  petit,  ne  parlons  pas  de  cet  oiseau  !...  Lais- 
sons-le voler  à  son  aise.  Il  y  a  des  nigauds  qui  s'amusent  à  le 
poursuivre  ;  moi,  pas  si  bête,  j'aime  mieux  cajoler  le  trois-six, 
neuf  ou  vieux,  ça  m'est  égal,  et  vous  ne  refuserez  pas,  que  j'i- 
magine, d'en  siroter  un  léger  setier  là-bas,  dans  cette  taupi- 
nière, mes  Tuileries  à  moi,  chiffar,  enfant  de  trente-six  pères 
ni  plus  ni  moins  qu'un  empereur. 


04 


LES  VA-NU-PIEDS 


Une  explosion  de  rires  accompagna  cette  saillie. 
En  vérité,  l'homme  avait  une  manière  étrange  de  rire. 
11  riait  amèrement...  il  riait  comme  d'autres  sanglotent  en 
pleurant. 
—  Ouvrons  encore  réqucrre^  reprit-il,  et  prenons  à  dia. 


UN    NOCTAMBULE 


Depuis  quelques  instants  nous  avions  franchi  le  boulevard 
extérieur  des  Poissonniers^  €t  nous  cheminions  à  travers  les 
tortueuses,  noires  et  fétides  rues  de  Clignancourt,  où  les  mai- 
sons inégales,  couvertes  d'une  éclatante  nappe  de  neige,  s'enle- 
vaient toutes  blanches  dans  la  nuit.  A  droite,  à  gauche,  au 
bord  des  toits  et  le  long  des  chéneaux  s'ajustaient  de  magnifiques 
gerbes  de  glace  qui  décoraient  richement  ces  pauvres  architec- 
tures. On  se  serait  cru  dans  une  ville  riveraine  de  la  Neva, 
l'hiver.  Allant  avec  l'assurance  sereine  d'un  guide,  La  Jugeotte 
me  conduisait  par  des  chaussées  bordées  de  bâtisses,  dont  les 
façades  se  baisaient  presque,  et  par  de  sombres  carrefours  où 
mes  pieds  fuyaient  sur  le  verglas.  «  Ohé  !  jeune  homme,  at- 
tention au  macadam  et  l'œil  aux  lampions,  s'écria-t-il  en  s'en- 
gageant  dans  une  sorte  de  long  boyau  boueux,  nous  sommes 
dans  la  rue  des  Rois,  mami.  »  De  distance  en  distance,  quel- 
ques gros  réverbères,  appendus  à  des  fils  do  fer,  à  hauteur  de 
premier  étage,  selon  l'ancien  mode,  épandaient  alentour  de 
maigres  lueurs  et  bavaient  sur  le  pavé  d'où  montait  une  forte 
odeur  d'huile  rance  et  de  moisissure.  «  Achetez  du  musc, 
s.  V.  p.,  1)  expectorait  le  chiffonnier,  pendant  que  nous  traver- 
sions ensemble  des  zones  de  lumière,  rares,  espacées,  trouant 
la  nuit,  et  qui,  de  loin,  ressemblaient  aux  luisants  orifices  d'un 
abîme.  «Hue  doncll!  »  Nous  marchions,  laissante  chaque 
pas  derrière  nous  et  rencontrant  toujours,  à  droite,  à  gauche, 
des  maisons  gluantes,  pelées,  cagneuses,  branlantes,  isolées 
les  unes  des  autres,  plusieurs  en  ruine,  d'autres  en  réparation 
soutenues  par  des  madriers  énormes,  certaines  reliées  entre 
elles  par  des  murs  revêtus  de  lichens  et  couronnés  de  tessons 
de  bouteilles.  Au  bruit  de  nos  pas,  quelque  dogue,  aboyant  et 
grognant,  secouait  sa  chaîne  au  fond  d'une  cour;  une  chouette 
hululait  on  ne  sait  où;  quelque  coq  enrhumé  chantait  dans  sa 
volière,  et  des  rats,  surpris  à  grignoter  l'immondice,  erraient, 
épeurés,  de  ci  de  là.  Des  soupiraux  des  caves  sortaient  de  lou- 
ches rumeurs  :  «  salut,  mitrons  !  bonjour  les  geindres  !  »  et  nous 
passions,  écoutant  peiner  à  la  tâche  les  ouvriers  souterrains. 
«  Houp-là  !  Gare  !  »  avertissait  de  temps  à  autre  La  Jugeotte, 
me  faisant  éviter  tantôt  un  camion  et  tantôt  un  échafaudage 
embarrassant  la  voie.  Et  nous  avancions  encore.. .  Inattendues, 
aux   coins  des  rues    surgissaient   à   nos  yeux   des  baraques 


66  '  LES    VA-NU- PIEDS 


foraines,  fermées  avec  un  triple  cadenas,  et  dans  lesquelles  s'in- 
stallent à  la  pointe  de  l'aube  des  cantiniers  et  des  vivandières. 
Souvent  la  monotone  complainte  d'une  fontaine  publique  arri- 
vait à  nos  oreilles  subitement  déchirées  par  les  vagissements 
des  chats  en  rut.  Et  plus  nous  nous  enfoncions  en  ces  ruelles 
obscures,  où  dormait  et  geignait  tout  un  peuple  de  meurt-de- 
faim  et  de  va-nu-pieds,  plus  la  nuit  me  paraissait  triste  et 
lourde,  et  les  choses  difformes  et  misérables... 

—  Hein  !  le  beau  site  !  Ah!  je  ne  le  troquerais  pas  contre  un 
chalet  suisse  ni  pour  un  château  en  Espagne...  Hé  donc  !  par 
ici  !  camarade  ! 

Et  La  Jugeotte,  m'ayant  saisi  sous  l'aisselle,  me  soutint 
ainsi,  tant  que  nous  longeâmes,  en  glissant,  une  humide  allée 
qui  séparait  deux  rangées  de  petites  huttes  lépreuses  enseve- 
lies sous  la  neige  et  dont  les  murailles,  effritées,  s'en  allaient  en 
bouillie. 

—  Halte  !  ordonna-t-il  bientôt-,  et,  ayant  fait  partir  une  allu- 
mette sur  sa  cuisse  tendue,  il  se  baissa  devant  une  porte  aux 
ais  mal  joints^  passa  le  bras  par  une  ouverture  chattière  en 
demi-lune  et  retira  de  l'intérieur  du  logis  une  grosse  clef  avec 
un  chandelier  en  fer-blanc  inondé  de  bavures  de  suif. 

—  Où  sommes-nous  ici  ? 

—  Chez  ma  Majesté  !  chez  moi  !  répondit -il  dès  qu'il  eut 
donné  deux  tours  de  clef  à  la  porte,  qui  s'ouvrit  toute  grande 
en  geignant  -,  entrez,  voici  le  boudoir  ! 

En  quel  palais  mis-je  les  pieds  et  chez  quel  roi  !  Se  pouvait-il 
réellement  qu'un  être  humain  vécût  dans  cette  cahute  haute 
de  deux  mètres  au  plus,  large  de  trois,  longue  de  quatre,  en- 
gloutie sous  un  toit  si  bas  qu'on  le  touchait  presque  du  front 
en  se  tenant  debout,  si  crevassé  c[u'il  laissait  filtrer  l'air  et  Tcau? 
Quelle  bauge  !  Un  sanglier  n'en  eût  pas  voulu.  Ce  n'est  que 
lorsque  mes  yeux  se  furent  familiarisés  avec  le  semi-obscur 
ambiant  que  je  pus  distinguer  les  objets  qu'elle  renfermait.  Ici, 
des  bouts  de  papier  gras,  elîilochés,  souillés  de  fange  ;  là,  des 
chiffons  de  laine,  de  soie,  de  coton,  de  fil,  de  drap,  toutes  sortes 
de  tissus-,  un  peu  plus  loin,  du  carton,  du  chanvre,  des  co- 
peaux de  bois,  des  fragments  de  faïence  et  de  porcelaine  ;  des 
brocs  de  grès,  des  boulcilles,  des  fioles,  des  llacons,  tout  cela 
béant,  horrible,  étiqueté  jadis  par  le  barbier  ou  l'apothicaire; 


UN    NOCTAMBULE 


des  plats,  des  assiettes,  des  saladiers,  des  pots,  des  morceaux 
de  cuir,  des  ustensiles  encore  maniables  et  d'autres  hors  d'u- 
sage, des  clous,  des  vis,  un  attirail  rouillé  de  quincaillerie,  des 
ferrailles  innombrables,  entonnoirs  et  crémaillères,  du  plomb, 
du  fer,  de  l'étain,  du  cuivre,  bref,  du  métal  sous  toutes  les 
formes  ;  ensuite,  du  charbon  de  terre,  du  coke,  des  sarments 
de  vigne,  des  mottes  à  brûler  faites  les  unes  avecla  crasse  et 
les  résidus  du  tan  et  les  autres  avec  de  la  bouse  de  vache  -,  puis 
de  vieilles  pièces  de  toile,  des  harnais  achetés  ou  soustraits 
peut-être  à  l'équarrisseur  :  selles  de  limon  et  selles  anglaises, 
colliers  à  la  parisienne  et  d'autres  à  la  provençale,  avaloirs, 
sous-ventrières  et  ventrières,  mors  et  gourmettes  de  bride, 
œillères  et  caveçons,  une  multitude  de  licols,  une  sous-gorge  à 
grelots  pour  ânesse  ou  chèvre  laitière,  un  bât  éventré  de  mulet  ; 
puis  encore,  auprès  de  la  porte,  épars  sur  le  carreau,  des 
éclats  de  verre  de  mille  couleurs,  depuis  le  noir  verdàtre  jus- 
qu'au blanc  diamanté  \  d'autre  part,  sur  un  chevalet  tiré  sans 
doute  d'un  atelier  de  peintre  un  monceau  de  peaux  de  lièvre 
et  de  lapin,  des  robes  de  chien  et  de  chat,  celles-ci  sèches  et 
roides,  celles-là,  fraîches-saignantes;  et,  tout  contre,  empilés, 
enchevêtrés,  montant  en  pyramide,  des  os  :  carcasses  de  bêtes, 
squelettes  d'oiseaux,  armatures  étranges,  débris  culinaires, 
miettes  équivoques,  amas  effroyable  où  vaguaient  des  sabots 
de  cheval  et  des  cornes  de  bœuf-,  et  puis  enfin,  couronne- 
ment de  l'édifice,  un  crâne  humain  entre  deux  indéfinissables 
tibias  !... 

Telle  était  la  marchandise  ;  voici  l'ameublement  : 
Un  fauteuil  chancelant  comme  un  trône,  deux  chaises.  Tune 
en  acajou,  rapiécée  de  bandes  de  zinc,  l'autre  de  bois  blanc, 
une  table  à  laquelle  un  pied  manquait,  un  bahut  vermoulu  que 
rongeaient  la  rouille  et  le  ver,  une  cruche  de  grès  fêlée,  une 
dame-jeanne  enchaînée  à  son  bouchon  et  cerclée  d'osier,  une 
marmite  de  fonte,  une  terrine,  une  grille  à  marrons,  une  jatte 
de  terre,  une  écuelle  de  bois  grande  comme  une  auge,  et,  en 
guise  de  lit,  une  paillasse  adhérente  à  la  terre  avec  un  sac  de 
soldat  pour  traversin,  et,  pour  couvertures,  deux  peaux  de 
bique  tannées.  Et  la  toilette  :  pour  lavabo  un  seau  de  sapin 
destiné  peut-être  aussi  à  d'autres  usages,  et  pour  miroir  une 
très  vieille  armoire  à  glace,  étonnée  à  coup  sûr  de  se  trouver 


68  LES   VA-NU-PIEDS 


là.  Pas  de  cheminée  et  pas  de  poêle  en  ce  chenil  -,  aux  solives, 
des  araignées  grosses  comme  le  pouce  tissant  leurs  toiles  ;  sous 
un  aiguier^  une  myriade  de  cloportes  ;  au  ras  du  sol,  des  trous 
de  rat  ;  et,  le  long  des  murs  nus  et  désolés,  des  touffes  de  mousse 
et  des  fleurs  de  salpêtre. 

—  Impérial,  le  château  !  ût  tout  à  coup  la  voix  mordante  du 
chiffonnier  ;  épatant  !  On  y  gèle,  d'accord  !...  mais  on  va  suer... 
Minute  ! 

Et  La  Jugeotte  ayant  ouvert  le  bahut  y  prit  deux  petits 
verres  à  pied,  un  carafon  aux  trois  quarts  plein  de  cognac  et 
une  large  assiette  de  faïence  égueulce  contenant  des  cigares, 
entre  autres  des  londrès. 

—  Ah  bah  !  fis-je  étonné,  d'où  tout  cela  vient-il  ? 

—  Hé!  pardieu  !  du  ruisseau.  Tâtez-y,  c'est  fameux; 
tâtez-y. 

—  J'accepte  !  répondis-je  en  allumant  un  trabucos. 

—  Oh  !  reprit-il,  on  n'en  suce  pas  comme  ça  tous  les  jours. 
C'est  pour  régaler  les  camaraux.  Quant  à  moi,  voyez-vous,  je 
ne  décolle  pas  du  brûle-gueule.  Un  vieil  ami  !  Lui,  puis  moi, 
c'est  tout  un!...  A  présent  dégustez  donc  un  peu  de  liquide, 
s.  V.  p.  11  a  vieilli  dans  la  barrique  et  n'a  pas  son  pareil  à  Paris  -, 
dégustez...  Ah  çà,  mais!  mon  bonhomme!  qu'est-ce  qui,  dia- 
ble! vous  tire  l'œil  par  ici...  Le  tonnerre  de  Dieu  me  crève  et 
me  tourne  à  l'envers,  si  seulement  vous  avez  l'air  de  m'cnten- 
dre  un  brin...  Hé  !  là-bas!  particulier,  vous  faites  le  sourd... 

11  disait  vrai,  le  chiffonnier,  très  vrai  !  Quelque  chose,  en 
effet,  captivait  mes  regards.  En  ce  repaire  ord  et  nauséabond, 
j'avais  découvert  un  point  propre,  lumineux,  délicat  :  au-dessus 
de  l'ignoble  paillasse  où  couchait  le  pauvre  sire,  un  rideau  de 
lustrine  blanc  comme  la  neige,  luisant  comme  un  pan  de  satin, 
était  tiré  sur  de  volumineux  objets  accrochés  à  la  muraille. 

—  Est-ce  qu'on  pourrait  savoir,  dis-je,  interrogeant  La 
Jugeotte  au  lieu  de  lui  répondre,  ce  qu'il  y  a  sous  ce  carré 
d'étoffe? 

—  Il  n'y  a  rien,  absolument  rien,  répUqua-t-il  avec  vivacité  -, 
si,  par  hasard,  il  y  avait  les  Diamants  de  la  Couronne,  avis  au 
public:  ils  ne  sont  pas  à  vendre!...  Eh  !  mon  Dieu,  laissons 
cela,  l'ami,  ça  me  regarde  !  Occupons-nous,  si  vous  voulez, 
de  ma  cassine  et  parlons-en.  N'est-ce  pas  qu'elle  a  bon  air? 


UN    NOCTAMBULE 


69 


Tenez  :    Voici    le  bibelot  ! (Page  71.) 


exclama-t-il  énervé,  s'efforçant  de  me  donner  le  change;  appro- 
priée comme  elle  est,  on  peut  y  vivre,  et  pourtant  je  parierais 
vingt  sous  contre  un  crachat  que  le  premier  fendant  venu  ne  se 
trouverait  pas  à  son  aise  ici.  Moi,  j'y  suis  bien  et  je  m'y  carre 
comme  un  poisson  dans  l'eau.  C'est  là  que  je  porte  ma  récolte 
et  me  fais  la  pâtée.  Heu  !  heu  !  la  pâtée,  on  aurait  tort  de  s'en 
battre  l'œil  !  la  pâtée,  entre  nous  soit  dit,  c'est  quelque  chose  ! 


LES   VA-NU-PIEDS 


A  qui  le  pain  est  assuré,  pourvu  qu'on  ail  un  trou  pour  dormir 
ou  rêver  au  paradis  perdu,  rien  ne  manque.  Ici  je  fricote,  ici  je 
niche^  ici  j'em... miellé  la  société.  Pour  les  services  qu'elle  m'a 
rendus  et  pour  le  joyau  qu'elle  m'a  volé,  La  So-ci-é-té  !  c'est 
tout  ce  que  je  lui  dois.  Si  vous  voulez  un  fameux  conseil, 
écoutez  ceci  :  méfiez-vous  d'elle.  Il  me  serait  aisé  de  vous  ra- 
conter des  histoires  et  de  vous  prouver  clair  comme  une  nuit 
de  mai  qu'on  n'est  pas  né  d'aujourd'hui-,  mais  à  quoi  bon 
gémir!  il  vaut  mieux  se  taire.  Un  chiffonnier,  retenez  ça,  sait 
plus  que  personne  qu'il  ne  faut  pas  remuer  ce  qui  sent  mauvais, 
et  pourtant...  Un  mot,  tenez  !  Si  jamais  vous  aimez  quelqu'un 
ou  quelqu'une,  ne  vous  en  vantez  pas  et  vivez  caché,  je  ne  vous 
dis  que  ça  !  Les  hommes,  voyez -vous,  on  les  connaît.  Un  tas 
de  farceurs  I  II  y  en  a  qui  font  les  fiers  et  d'autres  les  câlins, 
aucun  ne  me  chausse,  ils  sont  tous  à  peu  près  les  mêmes,  allez, 
faux  comme  des  chats,  et  le  meilleur  n'est  encore  qu'un  jésuite. 
Oh!  là,  là,  les  hommes  !  Sans  mentir,  j'aime  mieux  les  chiens. 

—  Et  les  dames,  soyez  galant,  qu'en  pensez-vous? 

—  Ah  !  bon  Dieu  !   les  femmes  ? 

—  Oui,  les  femmes. 

—  Ah  !  les  femmes  !  bourdonna  de  nouveau  le  chiffonnier 
de  sa  bouche  amère  où  tremblait  toujours  1  opiniâtre  sourire, 
les  femmes!!  Oh!  ça,  c'est  une  autre  affaire...  Les  femmes! 
c'est  subtil... 

Il  s'interrompit  et  considéra  d'un  œil  mouillé  le  rideau  de 
lustrine.  A  quels  souvenirs  se  trouvait-il  en  butte?  Oubliant 
que  j'étais  là,  ses  mains  se  joignirent,  il  regarda  singulièrement 
la  vieille  armoire  à  glace,  et  laissa,  peut-être  à  son  insu,  tomber 
ces  mots  :  «  O  toi,  joujou,  qu'o»  aimait  tant,  on  ne  se  mirera 
plus  dans  ton  miroir.  »  Après  ces  paroles,  il  courba  le  front, 
et,  s'abîmant  dans  une  profonde  extase,  il  remua  doucement 
les  lèvres  ;  on  eût  dit  qu'il  priait  Dieu... 

Lorsque  enfin  il  releva  la  tête  et  m'aperçut  debout  à  ses 
côtés,  il  tressaillit  ainsi  qu'un  homme  surpris  dans  l'accomplis- 
sement d'une  œuvre  occulte,  et  ses  traits,  adoucis  par  une 
expression  d'indulgence  sans  borne,  eurent  beau  vouloir  se 
couvrir  d'un  masque  hargneux  et  rébarbatif,  ils  restèrent  les 
fidèles  interprètes  des  sentiments  généreux  dont  son  âme  était, 
en  ce  moment,  toute  remplie. 


UN    NOCTAMBULE 


—  Hé  bien!...  quoi!...  dit-il,  qu'est-ce  que  vous  me  voulez, 
vous,  à  la  fin  des  fins,  Sacré-Dieu!...  Je  reluque  ce  qu'il  me 
plaît  ici  !  Vous  vous  figurez  sans  doute  qu'il  y  a  des  berlingots 
sous  la  toile.  Une,  deux,  trois  !  s'il  ne  faut  que  ça  pour  vous 
contenter,  pardi!  je  vas  lever  la  housse...  Allez  donc!  allez!... 
regardez-y. . .  Qu'est-ce  que  ça  me  fait,  à  moi  ! . . .  Tenez  : 
voici  le  bibelot  !... 

Et  d'une  main  violente  mais  incertaine,  La  Jugeotte,  age- 
nouillé sur  sa  couche  sordide,  écarta  ou  plutôt  arracha  le  voile 
sans  tache  :  alors  de  riches  hardes,  appendues  à  la  muraille 
avec  autant  de  symétrie^  autant  de  soin  que  les  ornements  sa- 
cerdotaux aux  parois  d'une  sacristie,  m'éblouirent,  quoique 
fanées,  de  leurs  voyantes  couleurs. 

—  Ici!  m'écriai-jeà  l'aspect  de  ces  somptueux  vêtements  dont 
quelques-uns  semblaient  pleins  encore  du  corps  superbe  de 
femme  qui  les  avait  portés,  ici  des  robes  à  traîne  et  des  man- 
teaux de  brocart? 

—  Oui,  chambres  sans  locataire. ..  on  a  déménagé  !  chambre 
à  louer  comme  la  Reine  qui,  jadis,  y  logea. 

Le  chiffonnier  avait  cessé  de  rire.  Accroupi  sur  lui-même,  il 
baisait  le  vide  avec  tendresse  et  bégayait  je  ne  sais  quels  noms 
étranges  en  adorant  ses  chères  reliques.  Soudain,  ne  se  possé- 
dant plus,  il  étendit  les  bras  et  pouçsa  un  cri  de  désespoir  : 

—  Elle  m'a  quitté,  la  chérie  !  Elle  a  filé,  la  belle^  elle  a  filé. . . 
Touché  de  le  voir  souffrir,  je  m'inclinais  vers  lui,  lorsqu'il 

retrouva  brusquement  son  rire  déchirant  comme  un  sanglot. 

—  Il  y  a,  comme  ça,  des  idées  qui  reviennent  de  temps  en 
temps. . .  oui,  mais  faut  pas  faire  attention  !  faut  pas  ! . . , 

Encore  cette  fois  il  ne  put  point  achever  ;  ses  yeux  errèrent 
hagards  et  désolés  à  travers  son  taudis  et  se  reposèrent  longue- 
ment sur  les  tapageuses  guenilles  alignées  sur  la  muraille.  Il 
frissonnait  de  pied  en  cap,  il  pâlissait  à  vue  d'œil . . .  Tout  à  coup 
il  saisit  entre  ses  doigts  la  mèche  fumeuse  de  la  chandelle  de 
suif  et  l'éteignit. 

—  Assez  et  trop  causé  !. . .  cria-t-il  dans  les  ténèbres  d'une 
voix  brutale  et  douloureuse,  salut,  bonjour,  adieu,  'mon  bon- 
homme... Assez  causé  ! 

Rucil,  septembi-e  i865. 


^l 


TRIPLE-CROCHE 

Extrait  des  Mémoires  d'un  Numismate 


|^\  En  vous  racontant  mes  combats  et  mes  victoires 
scientifiques,  c'est  à  dessein  que  je  n'ai  laissé  jusqu'ici 
transparaître  de  moi  que  le  savant  ;  il  importait 
avant  tout  et  surtout  de  vous  marquer  le  point  où  je  suis 
arrivé ,  avant  de  a'ous  découvrir  celui  d'où  je  suis  parti. 


TRIPLE-CROCHE 


73 


^^ 


=^        II  commettait  à  la  fois  une  lâcheté  et  une  faute  (Page  79). 

Mon  grand -père,  Ignace  Oméga,  natif  de  Saint-Flour, 
en  Auvergne  ,  était  chaudronnier  ambulant.  (  Vous  voyez 
que  je  chasse  de  race  :  numismate  et  chaudronnier  ambu- 
lant-, l'un  et  l'autre  opèrent  sur  le  métal.)  A  vingt  ans,  mon 


74  LES   VA-NU-PIEDS 


aïeul  avait  déjà  fait  deux  fois  le  tour  de  la  France  ,  et 
raccommodé  du  cuivre  dans  les  trente-trois  provinces  de 
la  monarchie.  Un  jour,  en  Alsace^  aux  environs  de  Colmar, 
un  paysan  le  vit  étendu  de  tout  son  long  sur  une  route, 
à  demi  mort  de  faim  et  de  soif.  Il  en  eut  pitié  et  l'amena 
dans  sa  chaumière.  Un  bon  gîte ,  du  feu ,  du  pain  :  en 
très  peu  de  jours,  mon  aïeul  paternel  se  retrouva  sur  pied 
et  travailla  pour  indemniser,  autant  que  possible,  son  sauveur. 

Harriett ,  la  fille  de  losef  Braiin ,  le  paysan  ,  aima  mon 
grand-père  qui  l'aimait  déjà.  L'amour  entre  pauvres  est  ordi- 
nairement suivi  de  mariage.  Ils  se  marièrent  donc  ,  et,  six 
mois  après,  ils  avaient  boutique  sur  rue  à  Strasbourg,  près 
de  la  cathédrale. 

Leur  unique  enfant ,  mon  père ,  naquit  en  cette  ville ,  où 
les  nouveaux  époux  ne  tardèrent  pas  à  prospérer.  Ils  y 
prospérèrent  si  bien  durant  trente  ans,  qu'en  1793,  leur  rejeton 
était  avocat  à  Paris.  Ami  de  Robespierre  et  de  Saint- Just  , 
et  comme  eux  tout  puissant  aux  Jacobins ,  il  fut  quelques 
mois  après  le  9  Thermidor  envoyé  aux  colonies. 

Chose  étrange  !  sur  le  navire  qui  le  transportait  à  la  Guyane, 
il  y  avait  aussi  Billaud-Varennes,  Billaud  hostile  à  Maximilien 
Robespierre,  antant  que  mon  père  lui  avait  été  dévoué. 

Moi,  je  suis  néjlà-bas,  dans  l'océan  Atlantique,  à  Cayenne, 
en  1801.  Celle  qui  me  donna  le  jour  au  commencement  de 
ce  siècle,  était  une  indigène  de  la  tribu  des  Roucouyénès. 
Samuel  Oméga,  mon  père,  l'avait  épousée  en  1798,  trois 
ou  quatre  ans  après  son  arrivée  à  la  Guyane.  Lorsqu'il 
mourut,  en  1809,  ma  mère  n'était  plus  :  à  peine  si  je  me 
souviens  d'elle. 

Orphelin,  seul  au  monde,  estropié  de  naissance,  bossu, 
boiteux ,  ignorant ,  je  vécus  quelque  temps  du  pain  que 
partageait  avec  moi  un  transporté  qui  avait  beaucoup  connu, 
beaucoup  aimé  mon  père.  Ce  transporté,  qui  se  nommait 
Raymond  Maisonneuve,  originaire  du   Béarn,  s'évada. 

Dès  lors  pour  moi  commence  une  ère  étrange  de  vicissi- 
tudes. Errant,  affamé,  dilibrmc ,  j'inspirais  encore  plus 
d'horreur  que  de  pitié.  Le  pain  me  manquait  deux  jours  sur 
trois,  et  je  n'avais  pas  de  gîte  et  j'étais  presque  nu.  Ne  me 
demandez  point  à  quoi  je  pensais  alors.  Est-ce  qu'une  bêle 


TRIPLE-CROCHE  jb 


affamée  pense?  Impassible  et  morne,  elle  va,  tantôt  d'un 
côté,  tantôt  de  l'autre,  au  hasard,  en  quête  d'un  asile  ou 
d'un  os. 

Un  jour,  sur  le  port,  un  trafiquant  russe  de  la  Finlande  m'a- 
borda. 

—  Veux-tu  naviguer'.'  me  demanda-t-il. 

—  Oui. 

Je  le  suivis. 

Il  m'alîubla  d'oripeaux  et  de  verroteries,  et  quand  je  ne 
voulais  pas  gambader  et  cabrioler  à  sa  guise,  il  me  rouait  de 
coups.  Oh!  je  puis  savamment  parler  du  knout,  mes  chairs 
souvent  en  ont  été  déchirées.  Une  nuit,  à  l'improviste,  pour- 
quoi'.' comment'?  je  n'en  ai  jamais  rien  su,  nous  quittâmes 
furtivement  la  Guyane,  mon  tortionnaire  et  moi;  mais  voyez 
combien  l'homme  tient  au  sol  sur  lequel  il  est  né,  je  pleurai 
toutes  mes  larmes  en  quittant  ma  ville  natale  ,  cette  terre 
martitre,  inhospitalière  et  funeste  à  tous,  même  à  ses  enfants. 
Il  est  vrai,  que  j'y  laissais  les  restes  mortels  de  mon  père,  et 
que  mon  père  et  son  ami  Raymond  Maisonneuve  m'avaient 
aimé,  ces  nobles  proscrits! 

Après  six  mois  de  mer  et  de  pirateries,  Ivan  Noaporoview^, 
mon  patron,  cingla  vers  Odessa.  Là,  je  fus  vendu,  vendu  je  ne 
sais  combien  de  roubles  au  prince  Wastimikotf  VII,  sous 
lequel  Ivan  avait  servi  plusieurs  années,  et  ce,  pendant  la 
guerre  du  Kouban.  Admirablement  bien  à  la  cour  sous  Cathe- 
rine II  et  sous  Paul  I",  le  prince  Wastimikoff  en  était  tenu 
éloigné  par  Alexandre   P',  qui  l'y  rappela  subitement. 

On  ne  désobéit  point  aux  czars! 

Indispensable  aux  enfants  de  mon  maître  qui  s'amusaient 
de  moi  comme  ils  se  fussent  amusés  d'un  chien  ou  d'un 
singe,  et  leur  père  ne  voulant  pas  les  priver  de  leur  jouet,  il 
me  fallut,  bon  gré,  mal  gré,  suivre  mes  bourreaux  à  Saint- 
Pétersbourg,  où  les  soufirances  qu'ils  me  firent  éprouver  ne 
sauraient  être  décrites.  Elles  durèrent  longtemps,  ces  souf- 
frances sans  nom,  elles  durèrent  beaucoup  trop. 

Enfin,  arriva  de  Londres  un  précepteur  envoyé  par  lord 
Bathurst,  aux  enfants  du  prince,  mon  maître.  Ah!  tant  que 
je  vivrai,  je  me  souviendrai  du  bon  Edgar  Cataym.  11  m'ap- 
prit à  hre,  à  écrire,  à  chiffrer;  il  fit  plus  :  il  m'aima.  Depuis 


76  LES    VA-NU-PIEDS 


la  mort  de  mon  père  de  France,  je  n'avais  encore  rencontré 
personne,  hormis  Raymond  Maisonneuve,  le  transporté,  qui 
sût  plaindre  mon  sort  et  l'adoucir...  Hélas!  l'homme  libre  de 
la  Grande  Bretagne  ne  put  supporter  plus  d'un  an  la  morgue 
âpre  et  despotique  du  boyard.  Edgar  Cataym  retourna  en 
Angleterre,  et  moi,  je  voulus  me  laisser  mourir  après  avoir 
perdu  cet  ami,  ce  frère  bien-aimé. 

L'on  me  fit  vivre. 

On  me  donna  des  médecins  ou  plutôt  des  médicastres.  Sans 
doute,  on  trouva  que  je  n'avais  pas  assez  souffert  ou  que  ma 
misère  était  récréative,  et  voici  ce  qu'il  advint.  Aussitôt  que 
je  fus  rétabli,  l'on  me  revêtit  de  magnifiques  habits  de  soie 
et  d'or,  et,  comme  par  le  passé,  saute,  clown  ^  aboie  et  rampe, 
serf. 

Et  les  années  passaient,  passaient,  et  nous  arrivâmes  en 
1812.  On  parlait  autour  de  moi  de  la  France  victorieuse  de 
toutes  les  nations  et  de  son  capitaine;  il  n'était  question  que 
d'elle  et  que  de  lui.  Bonaparte  venait,  disait-on,  de  quitter 
à  l'improviste  Dresde,  afin  de  prendre  le  commandement  de 
la  grande  armée. 

On  tremblait  en  Russie,  et,  tout  en  tremblant,  on  espérait 
en  Dieu.  Les  esclaves,  qui  se  ressemblent  tous,  nourrissent 
toujours  quelque  vague  espérance...  Heureusement  pour  les 
tyrans,  il  en  est  ainsi.  Cependant,  la  France  accourait,  elle 
avait  des  ailes,  elle  était  ici,  puis  là.  Le  bruit  de  ses  cohortes 
en  marche  résonnait  dans  les  neiges  de  la  Moskovie,  et  venait 
mourir  jusqu'à  Saint-Pétersbourg,  où  Sa  Majesté  le  sacro-saint 
autocrate  s'était  réfugié. 

Tout  à  coup,  grand  tumulte  à  la  cour  et  grand  effroi.  Le 
prince  Wastimikoflf  VII,  mon  maître,  est  en  toute  hâte  dépéché 
vers  Rostopchin,  gouverneur  de  Moskow.  Que  s'était -il  donc 
passé?  Le  prince  était  soucieux.  Il  nous  traînait  avec  lui,  ses 
enfants  et  moi.  Nous  franchîmes  sept  cent  vingt-huit  werstes 
en  sept  jours,  et  le  i"  juin,  à  l'aube,  nous  entrâmes  dans  la 
ville  sainte.  «  Ils  sont  là,  voici  les  Francs!  «  Ce  n'était  qu'un 
long  cri.  Des  batailles  de  Volontina  et  de  Polotsk,  Rostop- 
chin se  gardait  bien  de  parler;  après  Borodino,  savez-vous 
ce  qu'il  eut  l'audace  de  faire?  Il  fit  d'abord   chanter  un    Te 


TRIPLE-CROCHE  77 


Deum  et  placarder  ensuite  aux  quatre  coins  de  la  ville  cette 
affreuse  et  belle  proclamation  : 

«  Armez-vous  bien,  disait-il  au  peuple,  de  haches  et  de 
piques,  et,  si  vous  voulez  faire  mieux,  prenez  des  fourches  à 
trois  dents-,  le  Français  n'est  pas  plus  lourd  qu'une  gerbe 
de  blé.  Je  pars  demain  pour  me  rendre  auprès  du  vainqueur 
de  Borodino,  S.  A.  le  feld-maréchal ,  prince  de  Kutusow, 
afin  de  prendre  conjointement  avec  lui  des  mesures  pour 
exterminer  nos  ennemis.  Nous  enverrons  au  diable  ces  hôtes 
incommodes  et  nous  leur  ferons  rendre  Tàme.  Je  reviendrai 
pour  le  dîner  et  nous  mettrons  ensemble  la  main  à  Toeuvre 
pour  réduire  en  miettes  le  scélérat.   » 

Un  tel  langage  excite  partout  et  chez  tous  un  fanatique 
délire,  on  jure  de  mourir  ou  de  vaincre  encore,  et  le  même 
anathème  sort  de  toutes  les  bouches  :  «  A  bas  les  Français 
et  mort  à  la  France!   » 

Or,  tout  à  coup,  au  plus  fort  de  l'enthousiasme,  apparais- 
sent aux  portes  de  Moskow  les  débris  des  troupes  russes,  les 
derniers  débris  de  la  Moskowa.  Mon  père,  le  montagnard,  le 
républicain;  mon  père,  le  proscrit  de  Thermidor,  m'avait  dit 
en  mourant  à  deux  mille  lieues  de  sa  patrie  :  «  Enfant,  aime 
la  France.  »  A  l'aspect  des  convois  de  blessés,  oh!  je  dé- 
plorai, sans  doute,  les  horreurs  de  la  guerre;  mais  je  dois  le 
dire  aussi,  mon  âme  française  frémit  d'orgueil  en  voyant 
quels  coups  la  France  avait  frappés,  et  je  sentis  mon  cœur 
battre  et  s'élargir  dans  ma  poitrine.  Oh!  j'avais  deviné  les 
mensonges  de  Rostopchin.  «  Elle  est  là,  la  France,  me  disais- 
je,  elle  arrive  et  tu  vas  la  voir.  » 

Irrésistible  guerrière,  ailes  éployées  et  casque  en  tête,  enfin 
elle  arriva.  Le  14,  Murât  enlevait  le  Kremlin.  Une  heure  aupa- 
ravant, Rostopchin  et  Wastimikoff  VII  avaient  quitté  la  ville,  y 
laissant  leurs  incendiaires  déjà  à  l'œuvre.  Eussé-je  dû  y  finir 
carbonisé,  je  ne  serais  pour  rien  au  monde  sorti  du  coin  où  je 
m'étais  blotti  dans  le  palais  impérial  que  le  prince,  après  m'y 
avoir  fait  chercher  inutilement,  avait  abandonné  tout  en 
flammes.  Assez  de  misère  !  je  ne  voulais  plus  être  serf,  je  vou- 
lais être  libre  et  citoyen  de  mon  pays.  Et  debout,  près  du  toit, 
je  regardais  le  drapeau  tricolore  flottant  sur  les  tours  superbes 
du  Kremlin,  et  j'admirais  les  soldats  de  la  France  révolution- 


78  LES   VA-NU-PIEDS 


naire,  campes  au  milica  des  rues  et  des  places  de  la  cité 
sainte  du  pape  du  Nord...  et  j'étais  heureux!...  Soudain,  un 
grand  cri!  tout  s'ébranle,  hommes,  canons  et  chevaux-,  en 
tous  lieux  éclate  l'incendie;  Moskow  briàle.  Un  homme  im- 
passible, un  homme  de  bronze  apparaît  alors  dans  la  four- 
naise, monté  sur  un  cheval  blanc.  On  le  salue,  on  l'acclame, 
et  je  le  reconnais^  quoique  ne  l'ayant  jamais  vu^  c'est  le  Corse, 
c'est  le  Romain,  le  poudreux  général  d'Arcole  et  d'Auster- 
litz  et  d'iéna;  mais  c'est  aussi  le  grand  parricide,  le  brus- 
quiaire  infâme  de  Saint-Cloud  et  de  l'Orangerie.... 

Le  Kremlin  craque  dans  la  fumée  et  gémit  sur  ses  vieilles 
assises  de  pierre.  Ln  bas,  on  ne  voit  que  braise  et  sang  sur 
le  pavé.  Napoléon  ordonne  de  vaincre  le  feu.  Des  grenadiers 
de  la  garde  forcent  les  portes  du  palais  Wastimikolf  et  s'y 
répandent  en  tout  sens.  Sans  moi,  bientôt,  ils  y  périssaient 
tous,  le  feu  leur  barrait  la  retraite.  «  Ici,  Français!  »  Et, 
sorti  de  mou  trou,  je  les  guide  à  travers  un  passage  secret. 
Ils  sont  sauvés',  ils  sont  ivres  de  joie,  ils  sont  tout  émus, 
et  pourtant  ils  plaisantent.  Un  d'entre  eux  m'embrasse  et 
me  dit  :  «  Avoir  la  tète  emportée  par  un  boulet,  passe  ! 
être  cuit,  nenni!  Nous  te  devons  la  vie,  les  camarades  et 
moi;  que  pouvons-nous  taire  pour  te  rendre  service,  petit 
bossu,  petit  boiteux,  pauvre  citoyen   Triple-Croche? 

Hector  Cramponaire,  de  Marseille,  tambour  au  i"'  régi- 
ment des  grenadiers  de  la  garde,  Hector  Cramponaire  était 
un  esprit  jovial,  soit,  mais  un  bon  cœur  aussi.  Ne  rions  pas 
de  ces.héros  obscurs  :  ils  valent  les  idoles  ofiicielles.  Ils  savent 
vaincre  d'abord,  et  puis  ensuite  mourir  pour  la  patrie,  eux. 
Une  noble  vie  que  la  leur!  Et  nous  les  ignorons,  et  nos 
couronnes  sont  tressées  toutes  pour  les  habiles  ou  les  impurs.... 
—  Écoute ,  me  dit  le  brave  tambour  après  que  nous  eûmes 
fait  plus  ample  connaissance,  écoute-moi;  si  tu  veux,  mon 
pauvre  Triple-Croche,  je  t'adopte,  là!  J'étais  trois,  je  serai 
quatre,  voilà  tout  :  toi,  moi,  Ran-tan-Plan  et  Mouclie-la- 
Chaudelle.  Accepte  et  tope  donc;  ça  ne  fâchera  pas  Rar.- 
tan-Plan;  un  boa  garçon  de  dogue  autrichien,  qui  me  vient 
en  droite  ligne  de  la  Kartimilicker,  une  belle  particulière  de 
Vienne;  et  quant  à  Mouche-la-Chandelle,  sois  tranquille  de 
ce  côté;   s'il  miaule  et  fait  le  jaloux,  on  lui  coulera  dans  la 


TRIPLE-CROCHE 


cervelle  que ,  travaillé  en  civet ,  il  pourrait  très  bien  faire 
leffet  d'un  lièvre-,  allons,  viens-tu  avec  nous,  réponds,  ça 
te  botte-t-il,  Triple-Croche,  mon  mignon? 

Oui,  certes j  il  est  bien  peu  d'hommes  qui  croiraient  à  me 
voir  tors  et  gibbeux  que  je  suis  et  que  j'ai  toujours  été, 
qui  croiraient  que  j'étais  de  la  retraite  de  Russie,  et  qu'en 
i8i3,  de  Moskow  à  Dantzick ,  j'ai  marché  sans  cesse  avec 
la  grande  armée.  Et  telle  est  la  vérité  cependant.  «Ou  mourir 
ou  voir  la  France  ,  le  pays  des  miens  !  »  m'étais-je  dit,  et 
j'avais  suivi  de  bon  cœur  Hector Cramponaire  et  son  régiment. 
Tout  le  monde  m'aimait  aux  grenadiers  de  la  garde.  Il  y 
eut  là  j  tant  que  dura  cette  longue  déroute  à  travers  les 
neiges,  il  y  eut  toujours,  à  défaut  dé  pain,  de  la  viande  de 
cheval  pour  nourrir,  et  des  chabraques ,  à  défaut  d'autres 
couvertures ,  pour  envelopper  Triple-Croche,  le  pauvre  petit 
Triple-Croche.  On  le  tint,  lui,  constamment,  à  l'abri  du  froid 
et  de  la  faim  qui  désolaient  toute  l'armée.  «A  l'enfant  d'abord!)i 
Et  les  mourants  eux-mêmes,  oui,  les  mourants  se  dépouillaient 
pouT  moi.  Quels  géants  ,  ces  soldats  de  la  France.  Encore 
aujourd'hui,  je  frissonne  à  Tidée  de  ce  qu'ils  accomplirent  pour 
revoir  leurs  familles  et  leurs  foyers.  Pas  un  reproche  ne  s'éle- 
vait du  sein  des  légions  impériales  contre  l'auteur  de  tant  de 
maux.  «  Il  fallait  vaincre  à  Moskow!  Cette  victoire  m'eût 
donné  le  monde!  »  s'écria-t-il  plus  tard  à  Saint-Hélène-,  et, 
par  ce  mot,  s'il  déplore  Tavortement  de  son  empire  universel, 
il  est  loin  d'avoir  regret  de  ses  ambitions  personnelles  déçues 
et  ne  songe  point  à  quel  deuil  elles  soumirent  sa  patrie  adop- 
tive  et  l'Europe. 

Aux  yeux  de  ses  soldats,  en  i8[2,  il  était  encore  invaincu, 
L'on  ne  faisait  pas  remonter  jusqu'à  lui  la  responsabilité  du 
désastre;  il  était  toujours  «  l'idole.  »  Et  pourtant  en  aban- 
donnant l'armée  aux  soins  de  ses  généraux,  il  avait  commis  à  la 
fois  une  lâcheté  et  une  faute.  On  ne  vit  plus  dès  lors  la  patrie, 
dont  pour  quelques-uns  il  n'était  que  trop  devenu  l'image 
vivante  et  le  palladium.  En  proie  aux  affres  de  la  défaite,  et 
songeant  à  son  inévitable  déchéance,  il  oublia  qu'il  était  Tàme 
de  cette  grande  famille  militaire  qu'il  avait  formée,  et,  quand  il 
eut  disparu,  la  consternation  des  siens  fut  semblable  à  celle 
qu'éprouvent  les  adorateurs  du  soleil  lorsque  leur  astre  adoré  se 


8o  LES    VA-NU-PIEDS 


cache  ou  s'éclipse;  ils  marchèrent  à  tâtons;  privés  de  sa  lumière 
ils  ne  sentirent  plus  les  rayons  vivifiants  du  Dieu,  le  froid  eut 
raison  d'eux  alors;  et  les  plia.  Tant  qu'on  l'avait  vu  luire  dans 
les  neiges,,  à  la  téie  des  bataillons,  on  était  courageux,  on  était 
forts,  on  était  toujours  invincibles,  il  était  là;  le  cosaque  n'était 
rien  et  le  gel  peu  de  chose  encore  ;  mais  après,  quand  les 
yeux  le  cherchèrent  en  vain  à  tous  les  bouts  de  l'horizon  et 
qu'on  sut,  à  n'en  plus  douter,  qu'on  ne  le  reverrait  pas  éclairer 
les  bataillons  en  marche  et  marquer  au  milieu  des  canons 
tonnants  et  fumants  l'heure  des  charges  héroïques  et  celle  de  la 
victoire,  alors,  oh  !  alors,  on  trébucha  comme  des  aveugles 
dans  le  sang,  et  la  neige  et  la  mort.  Éteint  le  soleil,  à  quoi  bon 
les  satellites!  Oudinot,  Ney,  Victor  étaient  des  hommes,  mais 
il  était  Dieu,  lui,  Bonaparte.  Aussitôt  qu'il  se  fut  éclipsé,  tout  se 
démoralisa.  La  grande  ermée  eut  peur  et  se  sentit  toute  petite. 
Une  résignation  farouche  emplit  le  cœur  des  légionnaires,  et 
chacun  d'eux  ne  comptant  plus  que  sur  soi-même,  ils  perdirent 
l'espérance,  et,  la  foi  leur  manquant,  ces  lions  furent  vaincus. 
Et  pour  la  première  fois,  depuis  vingt  ans,  on  vit  la  France 
ouverte  et  1814  possible. 

Une  longue  traînée  de  mourants  et  de  morts  jalonnait  la 
route  que  nous  suivions  depuis  Moskow.  Si  loin  que  la  vue 
pouvait  s'étendre  à  travers  la  campagne  plate,  ensevelie  sous  la 
neige,  on  ne  découvrait  que  cadavres  d'hommes  et  de  chevaux 
gisant  pêle-mêle,  et  fourgons  et  canons  abandonnés.  Et  le  ciel 
sans  horizon  était  si  bas,  que  les  nuées  de  Kalmouks  et  de 
Cosaques,  sans  cesse  à  nos  trousses,  semblaient  y  galoper 
debout  sur  les  étriers  et  la  lance  au  poing.  Au  loin,  parmi  mille 
rumeurs,  on  entendait  hurler  les  loups.  Une  statistique  que  j'ai 
sous  les  yeux,  enseigne  qu'à  la  fin  de  l'année  181 2,  on  en  prit, 
en  Russie,  d'une  taille  et  d'un  poids  extraordinaires;  cela  ne 
se  conçoit  que  trop  :  ils  s'étaient  engraissés  de  la  chair  et  des 
entrailles  des  Francs.  Admirables  de  courage  et  de  lésignation, 
nos  soldats,  impassibles,  s'amollissaient  tout  à  coup  au  cri  sinis- 
tre de  ces  bêtes  fauves,  et  surtout  la  nuit.  A  l'entour  des  feux 
allumés,  que  de  fois  ai-je  vu  des  grenadiers,  qui  s'étaient  cou- 
chés sur  la  neige  avec  la  ferme  volonté  de  s'y  laisser  mourir,  se 
relever  en  sursaut  et  fuir,   éperdus,  en   entendant   les   loups 


Il  tapait  la  peau  d'âne  de  ses  foin^s  bleuis   (Page  .54). 


82  LES    VA-NU-PIEDS 


accourir  par  milliers.  Oh  !  quelles  misères  et  que  je  me  sens 
inhabile  à  les  rendre!  Affamés,  gelés,  errants,  stoïques,  cava- 
liers et  piétons,  se  serrant  les  uns  contre  les  autres,  allaient 
confondus  :  ici,  des  dragons  démontés  -,  au  milieu  d'eux,  un  vieil 
officier  à  moustaches  grises,  s'appuyant  d'une  main  sur  son 
bancal,  et  de  Tautre  étreignant  l'étendard  qu'il  fallait  sauver 
pour  l'honneur  du  corps  ;  là,  des  grognards  de  la  garde,  bonnets 
à  poil  et  cuirassiers,  témoins  d'Arcole,  de  Marengo,  de  Saint- 
Jean-d'Acre,  d'Austerlitz  et  d'Eylau,  qui,  pressentant  la  mort 
prochaine,  évoquaient,  tranquilles,  avant  que  de  mourir,  et  les 
mille  batailles  qu'ils  avaient  vues,  et  leurs  aigles  victorieuses 
secouées  dans  le  sang  et  la  mitraille,  et  les  nations  culbutées  ou 
broyées  en  courant;  et  leurs  travaux  et  toute  leur  gloire,  leur 
vie  entière,  depuis  le  jour  où,  sans  pain  et  sans  souliers,  avec 
Marceau,  Saint- Just,  Hoche  et  Kléber,  aux  chants  de  la  Alar- 
seillaise  et  du  Ça  ira,  ils  avaient  vaincu  pour  la  République  et 
bien  mérité  de  la  patrie,  jusqu'à  celui  de  leur  entrée  triomphale  à 
Paris,  sous  les  fleurs  et  dans  les  gerbes  des  feux  d'artifices,  au 
bruit  éclatant  des  tambours  et  des  trompettes,  aux  acclamations 
formidables  et  prodigieuses  d'un  peuple  en  délire,  et  sous  l'œil 
impitoyable  de  César-Dieu  :  —  puis,  enfin,  en  masses  épaisses, 
s'avançaient,  en  désordre,  les  fantassins  de  la  ligne;  eux,  jeunes 
soldats  des  dernières  levées,  eux,  qui  n'avaient  pas  vu  les 
grands  jours  de  gioire  et  de  triomphe,  les  sublimes  apothéoses 
de  la  Révolution,  ils  pensaient,  eux,  à  la  paix  profonde  du 
hameau.  Quelques-uns  sanglotaient  et  d'autres  pleuraient  en 
silence.  Adieu  les  beaux  champs  de  blé  et  de  maïs,  adieu  les 
vastes  et  verts  pâturages;  adieu,  prairies;  adieu,  vallons;  adieu, 
montagnes;  adieu,  forêts!  Adieu,  belle  Provence;  adieu,  sau- 
vage Gascogne;  adieu,  grave  Normandie;  adieu,  blanches 
Pyrénées;  adieu,  France;  adieu,  patrie;  adieu,  soleil!  Us  ne 
reverraient  plus  leurs  campagnes  fertiles,  ni  les  boeufs,  ni  la 
charrue  !  Et  l'aïeul  qui  les  avait  bénis  au  départ,  et  le  dernier  né 
de  leur  mère  qu'ils  avaient  embrassé  dans  son  berceau,  et  le 
clocher,  et  le  village,  et  le  toit  paternel!.. .  Mais  ce  n'était  là 
qu'un  moment  de  défaillance,  et  ceux  qui  survécurent  mon- 
trèrent plus  tard  l'exemple  aux  vélites  de  Bautzen  et  de  Lutzcn, 
et  les  derniers  d'entre  eux,  échappés  au  désastre  de  Leipsik, 
finirent    à   Waterloo,    tous    ayant   à    la    bouche   le   mot   de 


TRIPLE-CROCHE  83 


Cambronne,  et  le  crachant  à  la  face  exécrée  de  V Anglais;  le 
Prussien  était  encore  trop  loin. 

On  allait,  on  marchait,  et  les  rangs  s'éclaircissaient  à  chaque 
pas;  on  ne  regardait  pas  en  arrière,  on  ne  relevait  plus  le 
mourant.  Impossible  d'avoir  pitié  d'autrui  quand  on  est 
soi-même  si  misérable!...  On  allait,  on  reculait^  on  fuyait,  et 
toujours  l'étendue^  et  toujours  l'immensité  !  Le  froid  redoublait 
et  glaçait  les  membres,  et  pendant  ce  temps-là  les  entrailles 
criaient  de  faim,  et  Ton  avait  le  vertige,  et  puis  on  avait  sommeil. 
Est-ce  que  la  mort  n'était  pas  préférable  à  tant  de  souffrances, 
et  ne  valait-il  pas  mieux  se  laisser  dormir?...  Alors  on  s'a- 
bandonnait aux  Cosaques,  on  s'abandonnait  aux  loups.  Oh! 
quelles  scènes!  oh!  quels  tableaux!  Humble  témoin  de  cette 
sombre  épopée,  j'en  puis  parler,  hélas! 

Il  me  souvient,  il  me  souviendra  toujours  d'un  vieux  lancier 
polonais.  Son  cheval  tombé  gelé  roide,  il  voulut,  lui,  mourir 
aux  pieds  de  sa  béte.  11  s'étendit  à  terre,  collant  son  visage  aux 
naseaux  de  son  coursier...  et  tout  à  coup  il  bondit  sur  lui-même 
et  retomba  sur  ses  orteils.  Son  ami,  son  compagnon  de  guerre 
n'était  pas  mort-,  il  avait  henni  de  douleur  sous  les  glaives  des 
hommes  affamés  qui  cherchaient  à  le  dépecer  encore  vivant. 
Un  combat  aussitôt  s'engagea.  Le  chevau-léger  polonais  suc- 
comba vite  sous  le  nombre,  et,  dès  qu'il  fut  abattu,  l'on  mit  le 
feu  à  quelques  fourgons,  et  la  tâche  affreuse  à  laquelle  il  avait 
voulu  vainement  s'opposer  s'accomplit.  On  dévora  le  cheval 
encore  palpitant .  Ils  furent  mille  à  s'assassiner  autour  de  chaque 
lambeau. 


Le  26  novembre  1812,  la  garde  passait  la  Bérésina,  au  gué 
de  Studzianka.  Commandées  par  Wittgenstein,  Platoff,  Chit- 
chakoff^  les  masses  russes  étaient  contenues  par  Oudinot,  Vic- 
tor, et  l'intrépide  Ney  faisant  le  coup  de  feu  et  chargeant  à  la 
baïonnette  comme  un  simple  fusilier-,  à  la  Bérésina,  comme 
plus  tard  au  Mont-Saint- Jean,  la  mort  ne  voulut  pas  de  lui, 
prédestiné  qu'il  était,  peut-être,  à  expier  avec  Brune,  Labé- 
doyère.  Murât  et  les  autres,  l'assassinat  du  duc  d'Enghien  et 
tous  les  sauvages  homicides  du  Corse  ! 


84  LES    VA-NU-PIEDS 


Debout  sur  un  mamelon^  avec  quelques  grenadiers  expi- 
rants, vaincu,  mais  toujours  héroïque,  Hector  Cramponaire 
battait  la  charge,  et  ses  mains  gelées  ne  pouvant  serrer  ni  manier 
les  baguettes,  il  tapait  la  peau  d'âne  de  ses  poings  bleuis.  Son 
tambour  grondait.  Une  horde  de  Cosaques,  longtemps  intimidée 
par  les  bonnets  à  poil,  s'élança  sur  nous,  soudain. 

—  Ils  croient  nous  faire  peur,  parce  qu'il  ne  fait  pas  chaud, 
dit  Hector,  prouvons-leur  que  nous  sommes  toujours  les  coqs. 
Arrange-toi  de  ton  mieux  derrière  mon  dos  avec  Ran-Tan-Plan 
et  Mouche-la-Chandelle,  Triple-Croche,  mon  ami... 

Trois  fois  les  Cosaques  furent  reçus  sur  la  pointe  des  baïon- 
nettes et  trois  fois  ils  nous  montrèrent  le  dos.  Une  dernière  fois, 
leur  bande  décimée  et  rompue  se  reforma  tant  bien  que  mal. 

—  Les  hiboux  n'en  ont  pas  assez,  à  ce  qu'il  paraît;  enfant, 
plumons-les  dur  à  ce  coup-ci. 

Quoi  disant,  de  ses  mains  fermées  et  meurtries,  Hector  Cram- 
ponaire frappait  toujours  et  désespérément  son  tambour. 

Une  nouvelle  colonne  ennemie  parut,  tout  entière  composée 
d'Asiatiques  :  Baskirs,  Tartares  et  Mongols.  Elle  se  rua  tout  à 
coup  sur  nos  flancs,  tandis  que  la  première,  revenant  à  l'as- 
saut, nous  prenait  à  la  fois  en  tête  et  en  queue.  Nos  soldats  de 
granit,  vainqueurs  en  cent  batailles,  oscillèrent,  et  moi,  sous  le 
choc,  je  roulai  dans  la  neige,  éperdu.  Quand  je  me  reconnus, 
Hector  n'était  plus  à  mes  côtés  -,  Ran-Tan-Plan  râlait,  traversé 
d'une  balle,  et  Mouche-la-Chandelle,  affolé  d'effroi,  soufflait  et 
miaulait  tout  hérissé.  Je  me  mis  à  vagabonder  à  travers  les 
cadavres  :  «  Ohé!  Triple-Croche,  fit  une  voix  faible  et  doulou- 
reuse, holà,  hé,  par  ici!  y  Je  me  retournai.  Sa  caisse  crevée,  et 
son  bonnet  à  poil  gisant  à  ses  pieds,  son  sang  coulant  rouge 
sur  la  neige,  je  vis  le  brave  Hector  Cramponaire,  pâle  comme 
le  grand  linceul  sur  lequel  il  était  étendu  :  «  Vite,  approche, 
arrive  !  »  me  dit-il.  Et  moi,  je  me  jetai  sur  lui  de  tout  mon 
corps  et  l'embrassai  comme  un  fou!  !  !  «  Pauvre  Triple -Croche, 
reprit-il,  je  n'aurai  pas  été  ton  papa  bien  longtemps  ! . . .  Embrasse- 
moi  bien;  encore!  encore  !  aïe  !  mon  fils,  prends,  sous  ma  capote, 
une  médaille  avec  une  petite  croix.  Elles  me  viennent  de  Jean- 
nette la  blonde...  Allons,  petit,  du  courage!...  On  t'aidera. 
Connais-tu  Gaspard-Désiré  Goron,  le  vieux  Goron  des  volti- 
geurs de  la  garde?...  Dis-lui  donc  de  te  légitimer...  Ah!  sang 


TlUPLE  -  CROCHl'; 


.85 


Dieu!  voilà  que  je  file!.  Adieu,  Triple-Croche^  adieu!...  Pré- 
sent! » 
Il  expira. 


Ce  ne  fut  que  le  3  janvier  i  S 1 3  que  les  tronçons  de  la  Grande- 
Armée  commencèrent  à  se  rejoindre  à  Dantzick.  A  peine  en 
cette  ville,  j'allai  trouver  le  caporal  Goron,  et  ce  rigide  grognard 
m'accepta  comme  Théritage  d'Hector  Cramponaire,  son  ami. 
De  la  Béresina  à  la  Vistule,  il  veilla  sur  moi  avec  cette  sollici- 
tude étrange  que  les  vieux  soldats,  ainsi  que  les  vieilles  filles, 
savent  si  bien  exercer.  Il  morigénait  toujours,  mais  il  était  si 
bon!  Hélas!  blessé  à  Malo-Jaroslavetz,  sa  blessure,  irritée  par 
le  froid,  la  fatigue  et  l'incurie,  avait  pris  un  caractère  si  grave 
que  l'amputation  de  sa  jambe  gauche  fut  bientôt  jugée  néces- 
saire ;  il  y  consentit  et  succomba.  J'avais  alors  douze  ans. 

Orphelin  à  nouveau,  désolé,  seul  au  monde  et  tout  contrefait, 
inspirant  plus  de  répulsion  que  de  pitié,  qu'allais-je  devenir  et 
que  me  réservait  encore  le  sort?  Un  saltimbanque  que  je  ren- 
contrai sur  une  place  publique  de  Dantzick,  devant  l'Arthur- 
Hof,  me  proposa  de  m'enrôler  dans  sa  troupe.  «  Écoute,  si  tu 
viens  avec  moi,  me  dit-il,  je  te  ferai  teindre  en  noir  et  je  te 
montrerai  dans  les  villages  en  te  faisant  passer  pour  un  roi  du 
Congo.  » 

Pleurant  à  chaudes  larmes,  je  suivis  ce  bateleur  forain,  qui, 
m'ayant  exploité  pendant  cinq  à  six  ans,  m'abandonna  certain 
jour,  non  loin  de  la  ville  où  il  m'avait  ramassé.  Ce  fut  alors 
que  le  savant  M.  Monge,  voyageant  en  Allemagne,  me  recueillit 
sur  une  route  forestière  où  j'agonisais,  et  m'emmena  en  France 
où,  grâce  à  lui,  je  reçus  une  éducation  qui  me  vaudra  l'honneur 
de  mourir  immortel....  c'est-à-dire  académicien. 

La  Française,  mars   i8ô3. 


LE     NOMMÉ     QOU^L 


Une  belle  nuit,  on  le  surprit  à  Meudon^  dans  un  enclos  dont 
il  avait  franchi  réchalier  de  pierre. 

Accroupi,  pensif,  au  milieu  de  l'herbe,  il  avait  les  yeux  braqués 
sur  une  maison  patricienne,  à  l'intérieur  de  laquelle  on  voyait, 
au  premier  étage^  par  les  fenêtres  entr'ouvertes,  une  lampe 
allumée,  posée  sur  une  crédence,  et  l'ombre  grêle  d'une  femme 
allant  et  venant  dans  les  diverses  pièces  d'un  vaste  et  riche 
appartement. 

—  Ohé!  l'homme,  que  fais-tu  là? 

Pour  unique  réponse,  il  montra  dents  et  griffes  aux  interpel- 
lants, les  gardes-voyers,  et  s'élança  sur  eux,  agile  et  vif  comme 
un  jaguar  ; 

—  Espèces  de  punaises,  s'écriait-il  en  les  meurtrissant,  à  la 
Seine  !  à  la  Seine  ! 


LE    NOMMÉ    QOU.EL  87 


On  parvint  toutefois,  après  une  sanglante  rixe,  à  se  rendre 
maître  de  lui.  Terrassé,  lié  de  branches  d'arbre,  on  l'emporta. 
Le  lendemain  soir,  il  couchait  à  Mazas.  On  instruisit  aussitôt 
son  procès_,  et  l'affaire  vint  vite  au  rôle.  Au  tribunal,  il  fut  non 
moins  impassible  et  non  moins  silencieux  qu'il  l'avait  été  devant 
le  juge  d'instruction. 

—  N,  i,  ni,  c'est  fini,  fit-il  en  se  secouant  dans  ses  haillons, 
quand  on  lui  dit  de  se  lever  et  d'écouter  debout  le  prononcé 
du  jugement. 

Très  dédaigneux,  il  regarda  les  juges  en  face  et  leur  rit  au  nez 
en  s'entendant  condamner  par  eux  et  pour  vagabondage  à  quatre 
mois  et  demi  de  prison. 

—  Ne  suis  ni  toiirbier  (vagabondj  ni  fil-de-soie  (voleur), 
s'écria-t-il  en  sortant  de  l'audience;  et  puis... 

11  n'acheva  point  et  fit  un  geste  équivoque  en  saluant  l'audi- 
toire. 

Extrait  du  dépôt  de  la  préfecture  de  police,  il  monta,  vingt- 
quatre  heures  après  sa  condamnation,  dans  une  des  voitures 
cellulaires  affectées  au  transport  des  condamnés,  et  fut  trans- 
féré^ lui  troisième,  à  Sainte-Pélagie.  Aussitôt  qu'il  y  eut  mis  pied 
à  terre,  il  fut  conduit,  avec  ses  compagnons  de  route,  au  greffe 
de  la  maison  correctionnelle  et,  comme  eux,  immédiatement 
interrogé  par  le  greffier  qui  rédige  les  inscriptions  d'écrou. 

—  Votre  nom? 
11  répondit  : 

—  Qouœl. 

—  Votre  âge? 

Il  hocha  plusieurs  fois  la  tête  en  signe  d'ignorance , 
— Votre  état? 

—  Hein  ? 

—  On  vous  demande  qu'elle  est  votre  profession? 

—  Ah!...  j'y  suis  :  Sans  le  sou. 

—  Votre  lieu  de  naissance? 

—  Par  ci,  par  là. 

—  Votre  domicile  ? 

—  Partout. 

—  Les  nom  et  prénoms  de  votre  père? 

—  Adam,  tout  court. 

—  De  votre  mère  ? 


88  LES   VA-NU-PIEDS 


—  Eve  tout  au  long. 

—  A  combien  de  mois  de  prison  êtes-vous  condamné? 

—  Farceur!. ..  il  veut  tout  savoir,  celui-là,  tout  !...  A  quatre 
mois  et  demi. 

—  Soyez  poli,  drôle. 

—  Oui,  sire. 

•    —  Pourquoi  avez-vous  été  condamné?  Pourquoi? 

—  V'ià  :  vagabondage,  ils  ont  dit  les  juges,  ces paiitresf... 

—  Assez  ! 

Il  resta  béant. 

On  le  poussa  sous  la  toise. 

—  Est-ce  qu'il  faut  quitter  ses  bottes?  fit-il  en  regardant  ses 
pieds  sans  chaussures. 

—  Animal,  tais-toi  donc! 

On  le  toisa  brutalement.  Il  avait  juste  la  taille  de  soldat  :  un 
mètre  cinquante-six  centimètres. 

—  Achetez  des  gants,  s.  v.  p.,  murmura-t-il  encore  sous  le 
niveau. 

—  Tire-toi  de  là  ;  va-t'en. 

—  Où? 

—  Là,  dans  ce  coin. 

On  lui  montrait  une  banquette  de  chêne  scellée  à  l'angle  d'un 
mur. 

—  Un  vrai  trône,  dit-il  en  s'asscyant. 
Assis,  il  se  tint  coi. 

Puis  il  songea. 

Sa  figure  s'était  un  peu  contractée,  il  respirait  avec  elibrt,  et 
de  nombreuses  gouttes  de  sueur  perlaient  à  son  front.  Où  se 
trouvait-il?  il  paraissait  l'avoir  absolument  oublié.  Tout  le 
temps  que  dura  l'interrogatoire  de  ses  treize  compagnons,  il  ne 
fit  pas  un  seul  geste  d'impatience  ou  d'ennui,  mais  il  se  rongeait 
parfois  les  ongles,  et  jusqu'au  sang. 

—  En  route  !  ordonna  tout  à  coup  la  voix  despotique  d'un 
gardien;  eh!  le  gosse,  lève-toi! 

Qousel  se  remit  incontinent  sur  pied  et  marcha  sans  souffler 
mot... 

On  conduisit  alors  les  condamnés  au  vestiaire,  et  là,  Qouaal, 
ainsi  que  les  autres,  ayant  été  obligé  de  revêtir  le  costume  pénal, 
qui  se  compose  d'une  veste  et  d'un  pantalon  de  drap  gris  en 


LE    NOMMÉ    QOU.EL 


«9 


!1  faisait  tache  dans  ce  préau   sordide  (Page  92). 


hiver,  de  toile  blanche  en  été  (l'on  touchait  aux  derniers  jours  du 
mois  d'août\  on  consigna  sur  un  registre  ad  hoc  la  nature  des 
vêtements  dépouillés,  et  l'on  fit  ensuite  une  liste  énumérative 


go  LES    VA- NU -PIEDS 


des  divers  objets  appartenant  à  chacun  des  treize  nouveaux 
arrivants. 

Une  pièce  blanche  de  quatre  sous,  un  couteau  de  Chàtelle- 
rauh  à  manche  de  corne,  un  nœud  de  rubans  verts  et  roses^  un 
élégant  petit  livre  de  messe  à  fermoir  de  vermeil  et  doré  sur 
tranche,  telles  furent  les  singulières  chosettes,  étonnées  d'être 
ensemble,  que  l'on  trouva  dans  les  poches  de  Qouœl.  Lors  de 
son  arrestation,  hors  de  la  ville  et  même  à  Mazas,  il  avait  su 
les  soustraire  sans  doute  aux  recherches  des  agents.  Sans  diffi- 
cultés aucunes,  on  lui  abandonna  la  pièce  de  vingt  centimes, 
mais  on  lui  prit  tout  le  reste.  Affligé^  fort  allîigé  de  cette  dé- 
possession, il  supplia  très  instamment,  ayant  de  grosses  larmes 
aux  yeux  et  les  mains  jointes,  l'un  des  inquisiteurs  de  lui  laisser 
au  moins  le  «  petit  bout  de  soie  » . 

On  ne  daigna  pas  répondre  à  sa  supplique,  si  fervente  pour- 
tant... 

Habillé  de  fil  de  pied  en  cap,  visité  des  cheveux  aux  orteils, 
ayant  enfin  été  soumis  à  toutes  les  disciplines  qui  précèdent 
l'incarcération,  il  entra,  avec  on  ne  sait  quelle  gracieuse  crânerie 
toute  naturelle,  dans  la  cour  de  la  Dette,  où  les  détenus  de  son 
âge  et  de  sa  condition  l'aGCUeillirent  par  trois  hurrahs  successifs, 
ainsi  qu'ils  ont  accoutumé  de  faire  à  l'apparition  de  tout  nou- 
veau venu . 

Qouœl  n'eut  pas  l'air  d'entendre,  et  peut  être,  en  ellet,  n'en- 
tendit-il pas  ce  bruyant  salut . 

Tout  à  fait  préoccupé,  la  tète  basse,  les  mains  derrière  le  dos, 
il  alla  s'asseoir  sur  l'un  des  quatre  longs  bancs  de  bois  dont  sont 
garnis,  en  toute  leur  étendue,  les  quatre  murs  en  regard  du 
préau;  puis,  d'un  œil  distrait  en  apparence,  il  considéra  les  quel- 
ques arbres  rabougris  et  chauves  qui  parsèment  cette  cour  fétide 
et  mal  pavée,  et,  de  la  cime  des  maigres  tilleuls,  il  passa,  par 
une  transition  assez  logique,  à  l'examen  de  l'étroite  et  longue 
terrasse  qui  couronne  les  murailles  rectangulaires,  et  domine 
les  divers  promenoirs,  ainsi  que  le  mur  de  ronde  de  la  prison. 
Hautes  de  soixante  pieds  au  moins,  ces  murailles,  quoique 
perforées  sur  la  cour  d'une  foule  de  fenêtres  à  barreaux  de  fer, 
semblent  absolument  inaccessibles.  Or,  en  admettant  que,  de 
ce  côté,  par  un  prodige  d'audace  et  d'agilité,  l'on  pût,  trom- 
pant tous  les  espions,  avec  des  engins  d'escalade,  y  gravir. 


LE    NO.AIMÉ    QOU.EL  9, 


comment,  après  avoir  pris  pied  à  leur  crête,  en  redescendre  du 
côté  du  chemin  de  ronde,  aveugles  qu'elles  y  sont  et  recouvertes 
de  haut  en  bas  et  dans  tout  leur  circuit,  d'un  ciment  dur  etpoli 
comme  le  marbre? 

«  Y  a  pas  mèche  I  Antalô,  Guguste  Antalù,  qu'avait  du  nerf, 
y  a  péri  l'an  passé.  »... 

Deux  ou  trois  grognements  sourds  et  on  ne  sait  quelle 
fauve  lueur  dans  les  yeux,  ce  fut  à  cette  réflexion  intempestive 
d'un  détenu  toute  la  réponse  du  nouveau  ;  ceux  qui  Tentouraient 
reculèrent. 

Trapu,  bien  pris,  un  peu  large  d'épaules  et  très  délicat  des 
extrémités,  avec  cela  fort  pâle,  un  œil,  des  dents  et  le  poil  d'un 
loup,  Qouœl  avait  une  physionomie  intelligente  et  sauvage  à  la 
fois,  on  ne  peut  plus  frappante.  On  lui  eût  donné  plus  de  vingt 
ans,  il  n'en  avait  pas  encore  dix-sept.  Tout  en  lui  respirait  le 
courage  et  la  volonté.  Ses  lèvres  vermeilles  étaient  riches  de 
sang  et  ses  prunelles  inquiètes  ardaient,  roulant  du  feu.  Les 
novices  du  préau  lui  trouvaient  un  air  malin,  et  les  vieux  routiers 
de  l'endroit  disaient  en  détaillant  sa  bonne  mine  :  «  Il  est  rup 
comme  un  bâtard,  x 

On  l'aborda  : 

—  D'où  viens- tu? 

—  Que  fais-tu? 

—  Comment  t'appelles-tu? 

—  Vas-tu  rester  ici  beaucoup  de  temps? 

—  Y  viens-tu  pour  la  première  fois? 

Il  fut  très  bref  en  ses  réponses  et  parvint  à  satisfaire  les  cu- 
rieux, sans  cependant  leur  dire  grand'chose.  On  avait  voulu  lui 
tirer  les  vers  du  nez  ;  ce  fut  lui  qui  fît  parler  les  autres.  "  Il 
fallait  se  défier  d'un  tel  surveillant.  Tel  détenu  n'était  qu'une 
mouche  et  tel  autre  qu'un  mouton.  Avec  un  peu  depoignon^  on 
pouvait  encore  boulotter  à  Sainte-Pélagie.  Il  n'était  pas  impos- 
sible de  faire  venir  du  dehors  le  fruit  défendu  :  biscuits,  an- 
douilles  ou  bleu  l...  » 

C'était  bon,  très  bon  à  savoir,  tout  cela! 

Qouoel  écoutait  de  toutes  ses  oreilles. . .  Il  avait  appris  déjà 
beaucoup  d'autres  choses  utiles  à  connaître  lorsque,  la  cloche 
du  préau  sonnant  sept  heures,  un  grand  tumulte  se  produisit 
parmi  les  détenus.  L'heure  de  se  coucher  était  venue.  Il  faisait 


LES   VA-NU-PIEDS 


presque  nuit.  On  alla  lentement,  à  tâtons,  dans  une  sorte  d'étroit 
boyau  servant  de  corridor  et  de  loin  en  loin  éclairé,  tant  bien  que 
malj  par  de  grosses  et  sales  lanternes  appendues  à  des  murailles 
nues  et  froides,  qui  pleuraient  on  ne  sait  quelles  gluantes  larmes. 
Au  bas  d'un  vieil  escalier  à  rampes  de  fer,  dont  les  balustrades 
étaient  rompues,  on  se  mit  deux  à  deux,  et  l'on  en  monta,  sous 
Tœil  d'un  gardien,  les  marches  de  chêne  qui  cédaient  et  gei- 
gnaient sous  le  poids. 

Huitième,  il  entra,  lui  Qouœl,  dans  une  geôle  du  troisième 
étage,  assez  basse  et  dont  les  murs  jaunes  d'ocre  et  noirs  (pour- 
quoi ces  couleurs  autrichiennes?)  avaient  étérécemmentenduits 
d'une  épaisse  couche  de  colle.  On  étouffait  là.  L'air  vicié  n'y 
parvenait  que  par  une  seule  fenêtre  étroitement  grillée.  Un 
affreux  suint  tombait  du  plafond  sur  le  carreau.  Pour  tout  ameu- 
blement huit  lits  se  touchant  presque,  alignés  côte  à  côte.  Au 
milieu  de  la  pièce  un  seau. 

De  même  que  les  autres,  en  même  temps  que  les  autres, 
QoucÇl  se  coucha. 

Bien  qu'il  ne  fût  ni  superstitieux  ni  poltron,  il  avait  eu  peur  en 
entendant  grincer  les  énormes  verroux  dont  sont  garnies  les 
portes  de  toutes  les  geôles,  et  tremblé  quand  on  tira  ceux  de  la 
sienne  sur  lui.  Pourquoi  cette  crainte?  11  avait  simplement 
pensé  ceci  :  «  Que  le  feu  prenne  dans  l'une  des  mille  pièces  de  la 
prison;  avant  que  les  soldats  qui  font  sentinelle,  la  nuit,  sur  la 
terrasse,  aient  appelé  les  gardiens  et  que  les  gardiens  soient  ve- 
nus à  l'appel,  il  est  sûr  que  l'incendie,  alimenté  par  les  colles 
inflammables  dont  sont  enduits  tous  les  murs,  aura  dévoré  tout 
un  étage  du  bâtiment,  et  que  bien  des  prisonniers  auront  péri 
sous  les  verroux  et  derrière  les  barreaux.  «  Une  telle  réflexion 
avait,  à  la  vérité,  quelque  raison  d'être  et  serait  sans  doute 
venue  à  plus  d'un.  Il  avait,  d'ailleurs,  lui,  Qouœl,  une  foule 
d'excellents  motifs  pour  tenir  à  la  vie;  aussi,  très  alarmé,  ne 
dormit-il  cette  nuit-là  que  d'un  œil  et  sur  une  seule  oreille. 

A  l'aube,  il  rit  de  ses  terreurs  et  se  leva.  Le  premier  coup  de 
cloche  le  trouva  debout  et  vêtu.  Nouveau  venu,  la  corvée  lui 
incombait.  Aussitôt  il  se  mit  à  l'ignoble  besogne,  sans  faire  le 
récalcitrant.  Trois  ou  quatre  coups  d'œil  à  l'adresse  de  quelques 
railleurs  suffirent  à  le  faire  respecter  en  tout  et  de  tous. 

Or  donc,  il  opéra  sans  gêne. 


LE    NOMMÉ    QOU.EL 


A  cet  outrage    infâme,    Qouael    éclata    (Page   g5). 


Après  la  corvée^  il  descendit  avec  ses  compagnons  de  geôle 
dans  la  cour,  et,  toute  la  journée,  il  étudia  très  attentivement  les 
êtres  de  la  maison.  Entre  neuf  et  dix  heures  du  matin,  et  le  soir, 
à  quatre  heures  et  demie,  il  répondit,  ainsi  que  tout  le  monde, 
à  l'appel  nominal,  et  reçut,  après  cette  formalité  quotidienne, 
dans  sa  gamelle,  la  soupe  (mouise)  et  les  légumes  (vestiges)  qui 
constituent,  sauf  le  dimanche  et  le  jeudi,  jours  de  liesse  où  Ton 
a  droit  aux  vivres  gras  (soupe  de  viande  et  bouilli  de  bœuf), 
la  pitance  ordinaire  et  malsaine  du  détenu . 

Si  robustes  soient-ils,  les  hommes,  à  ce  régime-là,  meurent 
comme  des  mouches,  en  temps  d'épidémie.  Heureusement  le 
choléra  ne  fauche  pas  tout  le  long  de  l'an,  et  le  scorbut  ne  tra- 
vaille que  rhiver. 

«  Rester  un  mois  ici!  j'aimerais  mieux  m'y  laisser  tout  de 
suite  crever  de  faim,  »  murmura  Qousel  en  envoyant  à  droite, 
à  gauche,  en  bas,  en  haut,  de  tous  côtés,  ses  yeux  de  lynx. 


LES   VA-NU-PIEDS 


En  somme,  il  ne  lui  avait  fallu  que  quarante-huit  heures  d'é- 
tude pour  bien  connaître  tout  son  monde  et  se  mettre  au  courant 
de  tout.  Après  ce  laps  de  temps,  il  en  sut  assez  sur  les  portes 
et  fenêtres  du  lieu  pour  songer  à  se  bâtir  un  plan.  Il  y  pensa 
dès  lors.  On  ne  tarda  pas  à  le  voir  se  parler  à  lui-même  et 
marcher  seul  à  grands  pas  dans  la  cour.  Absorbé  dans  ses 
songeries,  il  se  frappait  parfois  le  front,  tout  en  marchant,  et 
parfois  s'arrêtait  tout  à  coup  et  devenait  affreusement  pâle. 
Enfin,  il  se  rasséréna,  fit  quelques  risettes  aux  gardiens  et  de- 
manda du  travail. 
On  lui  répondit  : 

—  Ta  conduite  est  bonne  jusqu'ici;  continue  à  bien  faire  et 
Ton  te  donnera  de  la  besogne. 
Une  semaine  s'écoula. 
Qoua'l  avait  été  sage  comme  une  image. 
11  fut  remarqué. 

Le  fait  est  qu'il  faisait  tache  dans  ce  préau  sordide  où 
grouillaient  pêle-mêle  toutes  sortes  de  vermines.  Il  y  en  avait 
de  tout  âge  et  de  toute  beauté.  Là,  c'étaient  de  vieux  récidi- 
vistes, les  uns  en  barbe  et  cheveux  blancs,  les  autres,  chauves 
comme  des  genoux,  qui  proféraient,  en  quel  langage,  bon  Dieu! 
les  gloires  du  bagne  et  du  bouis-bouis.  Ici,  des  adolescents 
encore  impubères  et  déjà  tout  emplis  d'hydrargyre.  Ils  repro- 
duisaient tous,  ou  presque  tous,  ces  êtres-là,  le  type  de  quelque 
animal  :  celui-ci  tenait  du  fourmilier,  celui-là  du  porc  ;  certains 
avaient  la  gueule  écrasée  et  camuse  du  boule-dogue.  On  retrou- 
vait aussi,  dans  ce  cul-de-sac  ord  et  paludéen,  toute  la  famille 
des  carnassiers  :  hyène,  vautour,  épervier  et  chacal.  Les  reptiles, 
d'autre  part,  abondaient.  Tout  ce  qui  bave  et  rampe,  et  ne 
regarde  pas  et  n'attaque  pas  en  face,  était  là.  Sur  toutes  ces  têtes 
patibulaires,  au  milieu  d'une  buée  épaisse  et  grasse,  exhalant 
on  ne  sait  quelles  senteurs  de  tabagie  et  d'égout,  on  croyait  voir 
parfois,  à  travers  le  brouillard  moins  dense,  se  balancer  et  luire 
quelque  chose  d'informe  et  d'affreux  comme  le  couteau  trian- 
gulaire de  la  guillotine. 

Entre  toutes  ces  figures,  pas  une  de  noble  en  même  temps 
que  terrible,  pas  un  lion;  un  seul  tigre,  un  seul  :  Qoua.^11 

L'entourage,   en    vérité,    le   rendait    superbe.    Il   semblait 
ravonner  sur  un  monceau  d'ordures. 


LE    NOMMÉ    QOU.EL  ()5 


En  lui  seul  il  y  avait  encore  un  peu  de  soleil. 
La  première  vacance  aux  ateliers  lui  avait  donc  été  piromise. 
On  la  lui  donna.  Admis  à  la  teinturerie,  il  fut  employé  au 
coloriage  des  abat-jour  de  lampe  et  des  écrans  :  à  ce  labeur 
forcené,  douze  heures  pleines  de  travail  par  jour,  il  gagnait  de 
quarante  à  cinquante  centimes.  Sur  ces  dix  sous  de  salaire 
quotidien,  une  moitié  revenait  de  droit  à  l'administration  de 
Sainte-Pélagie,  un  quart  allait  à  la  masse,  et  l'autre  quart, 
enfin,  était  abandonné  généreusement  au  détenu.  Celui-ci  avait 
donc  travaillé  douze  grandes  heures  pour  toucher  quoi?  de 
deux  à  trois  sous,  c'est-à-dire  un  peu  plus  de  douze  centime?, 
à  peine  de  quoi  se  payer  une  pauvre  petite  gaubette  (verre  de 
vin).  Honneur  à  la  spéculation  reine  de  l'Univers!  Elle  vole 
même  le  voleur. 

Or,  Qouœl  travaillait  sans  se  plaindre  du  matin  au  soir.  Aux 
heures  de  repas,  qui  sont  aussi  celles  de  récréation,  il  fuyait 
avec  un  égal    empressement   les  filous  et  les  cyniques.   Ses 
promenades  et  ses  conversations  avaient  lieu  le  plus  souvent 
avec  un  vieux  braconnier^  homme  très  honnête  au  demeurant, 
mais  amoureux  obstiné  de  la  liberté  de  la  chasse  et  de  la  pèche. 
On  l'appelait,  peut-être  à  cause  de  cela,  le  père  VEndurci. 
Tout  le  monde  le  chérissait.  Il  avait  jadis  rencontré  dans  les 
prisons  de  la  Seine  les  pères  des  petits.  En  trente  ans  de  sa 
vie,  il  avait,  à  diverses  reprises,  fait  au  moins  une  quinzaine 
d'années  de  prison,  et  toujours  pour  délit  de  même  nature  : 
braconnage.  «  On  meurt  comme  on  a  vécu,  disait-il  quelquefois 
avec  une  douce  résignation-,    ainsi  moi,  je  mourrai  prisonnier, 
ou  dans  les  bois,  en  plein  air.  »  11  connaissait,  aflirmait-on,  les 
Madelonnettes  sur  le  bout  du  doigt,  et  tout  ce  qui  s'était  passé 
d'important  à  Sainte-Pélagie  depuis  la  Restauration,  il  le  savait. 
Avant  i83o,  il  avait  vu,  de  ses  yeux  vu,  quelqu'un  d'illustre 
planter  le  petit  saule  qui  se  trouve  encore  aujourd'hui  dans  le 
préau  de  la  Dette,  auprès  de  la  fontaine,  et  plus  tard,  à  cette 
même  époque,  il  avait  bu,  trinqué,  chanté  Lisette  et  le  Dieu 
des  bonnes  gens  avec  ce  quelqu'un  qui  n'aimait  ni  les  calotins 
ni  les  rois.  Un  jour  même  il  avait,  dans  la  grande  geôle  du  troi- 
sième étage,  la  seule  geôle  aux  barreaux  de  fer  ronds,  la  seule 
ayant  une  telle  clôture,  il  avait  servi  de  secrétaire  à  l'ennemi 
des  lys,  à  l'ami  du  peuple,  du  vin  et  des  belles,  à  Béranger! 


q6  LES    VA-NU-PIEDS 


En  somme,  ainsi  qu'on  voit,  il  avait  sa  légende ,  le  père 
l'Endurci. 

S'il  aimait  beaucoup  QoUccl,  celui-ci,  de  son  côté,  le  lui 
rendait  bien.  Ils  étaient  toujours  ensemble  dans  le  préau,  ayant 
l'air  de  se  parler  confidentiellement.  A  peine  s'approchait-on 
d'eux,  silence.  On  trouva  bientôt  très  étrange  une  telle  amitié. 
Que  pouvaient-ils  se  dire  en  cachette  tous  les  jours,  le  vieux  et 
le  jeune?  On  jasa.  L'un  des  détenus,  espèce  de  verrat  à  face 
humaine,  osa,  lui,  crier  plus  fort  que  les  autres,  et,  dans  une 
circonstance,  il  traita  corain  populo  Qouœl  de  traînée,  de  vieille 
gaupe;  ensuite  il  fit  entendre  l'obscène  :  ]^u !  oh!  pu!...  la  plus 
sanglante  injure  en  usage  dans  les  prisons  de  la  Seine  pour 
désigner  et  flétrir  ceux  qui  s'abandonnent  avec  complaisance 
à  la  plus  honteuse  des  promiscuités.  A  cet  outrage  infâme, 
Qoucel  éclata.  Soudain  on  vit  en  pleine  cour  un  combat  au 
dernier  sang,  un  duel  sans  merci.  L'insulteur  fut  châtié.  Qoua;l 
l'eût  même  tué,  sans  l'intervention  opportune  des  gardiens,  qui 
l'arrachèrent  tout  balafré,  tout  meurtri  de  ses  mains  venge- 
resses... A  Linéique  chose  malheur  est  bon  !  Encore  hérissés  et 
tout  sanglants,,  Qouœl  et  son  ad^'ersaire  furent  mandés  dans  le 
cabinet  directorial. 
On  les  y  conduisit. 

Us  en  ressortirent  l'un  et  l'auU'e,  au  bout  d'un  quart 
d'heure,  inégalement  satisfaits  :  celui-ci  grognait  en  se  rendant 
aux  jnitcs  (au  cachot);  celui-là,  Qouii;l,  avait  beaucoup  de 
peine  à  contenir  sa  joie  :  il  venait  d'être  nommé  par  qui  de  droit 
auxiliaire  de  la  pistolc. 

Après  avoir  appris  cette  bonne  nou\ellc  à  son  ami  le  bra- 
connier, Qouœl  lui  dit  à  l'oreille  : 

—  On  va  pouvoir  manœuvrer  à  présent! 
Et  puis  il  ajouta  : 

—  Tu  me  disais  avant-hier  que  le  troisième  du  côté  gauche,  au 
n"  28,  est  scié  par  le  haut  et  qu'il  n'y  a  qu'à  le  tirer  un  peu  fort... 

—  Oui. 

—  Bon!  on  tirera! 

Sur  ce,  Qouiel  alla  rôder  en  haut,  au  }M'emier  étage,  chez 
messieurs  les  pisloliers. 

Les  nouvelles  fonctions  dont  il  était  investi,  celles  d'auxi- 
liaire de  la  pistole,  consistent  à  faire  le  ht,  le  ménage  de  certains 


Après  la  troisième  sommation,    ils   liront  tcu  (Pai;c   iuij. 


i3 


LES   VA-NU-PIEDS 


détenus  privilégiés  que  les  gens  du  préau  nomment  rupins,  car 
ils  ont  la  bourse  assez  garnie  pour  acheter  les  faveurs  que  l'on 
vend  en  tous  lieux  en  ce  monde,  au  bagne  comme  à  l'église, 
à  la  ville  comme  à  la  cour. 

Auxiliaire,  Qouœl  avait,  comme  les  pistoliers,  la  faculté  de 
circuler  à  son  aise  et  durant  tout  le  jour,  dans  les  bâtiments 
de  la  Dette,  et  de  rester  au  premier  étage  jusqu'à  la  nuit;  à 
la  nuit,  avec  les  autres  auxiliaires,  ses  collègues,  il  aidait  les 
guichetiers  à  verrouiller  les  portes,  et,  cela  fait,  tous  les  détenus 
étant  sous  clef,  il  allait  lui-même  se  coucher  au  troisième,  dans 
une  geôle  exclusivement  réservée  aux  hommes  de  service,  que 
l'on  ferme  le  soir  après  toutes  les  autres,  et  que,  le  matin,  on 
ouvre  la  première  de  toutes. 

Un  tel  régime  était,  comparativement  à  celui  que  l'on  fait 
subir  au  commun  des  prisonniers,  d'autant  plus  doux  que  tous 
ceux  de  la  pistole,  y  compris  les  auxiliaires  eux-mêmes,  avaient 
droit  à  deux  rations  de  vin  par  jour,  et  droit,  bien  entendu 
toujours  en  payant,  hormis  l'eau-de-vie,  à  toutes  sortes  de 
gourmandises,  qu'elles  vinssent  du  dehors  en  passant  par  les 
mains  d'un  commissionnaire,  ou  qu'elles  fussent  achetées  sous 
les  yeux  d'un  surveillant,  au  guichet  même  de  la  cantine. 
A  dire  vrai,  ce  n'était  point  toutes  ces  allégeances-là  que  Qoua;), 
lui,  prisait  le  plus.  .Sobre  et  rude,  il  ne  boudait  jamais  devant 
aucune  crèche  et  savait  dormir  sur  toiites  les  litières.  Avant  tout 
et  surtout  il  était  heureux  de  pouvoir  errer  et  penser  en  liberté, 
sans  témoins,  dans  les  corridors  étroits  et  semés  de  meurtrières 
de  la  Dette.  11  y  pouvait  parler,  y  dire  tout  ce  qu'il  voulait  en 
besognant;  il  y  pouvait  agir!  Au  moins,  là,  personne  ne  l'espion- 
nait; il  n'entendait  pas  bourdonner  autour  de  ses  oreilles  les 
mouches,  les  horribles  mouches,  et  pour  lui  c'était  momentané- 
ment l'essentiel.  Les  pistoliers,  gens  de  mœurs  assez  paisibles  la 
plupart,  ne  criaient  pas,  ne  disputaient  point.  Tranquille  comme 
eux  et  serviable,  il  sut  se  faire  aimer  même  de  ceux  que  le 
séjour  de  la  prison  avait  profondément  aigris,  et  se  rendre  en 
quelque  sorte  utile  à  tous.  Un  d'entre  eux  fut  toutefois  choyé 
par  lui  d'une  façon  toute  spéciale.  Il  occupait,  ce  détenu,  la 
geôle  ou  chambre  n"  28,  plongeant,  non  pas  sur  la  cour,  ainsi 
que  le  plus  grand  nombre  des  autres  chambres,  mais  sur  le 
mur  de  ronde  lui-mcmc,  si  peu  élevé  là  qu'un  chêne  voisin, 


LE    NOMMÉ    QOUiEL  99 


appartenant  à  une  propriété  attenante,  le  couvrait  à  demi  de  sa 
ramure.  En  outre,  en  montant  sur  une  chaise,  on  voyait  très 
bien,  de  l'intérieur  de  la  chambre  n°  28,  à  travers  les  barreaux 
de  la  fenêtre  et  par-dessus  la  muraille  circulaire  de  la  prison, 
un  magnifique  jardin  semé  de  haies  et  d'arbustes,  où  rama- 
geaient  tous  ensemble  un  monde  d'oiseaux.  Au  delà  du  jardin, 
il  devait  y  avoir  un  boulevard,  et  de  l'autre  côté  de  ce  boulevard 
la  gare  d'Orléans;  on  entendait  très  bien,  du  fond  de  la  prison 
de  Sainte- Pélagie,  hurler  et  mugir  les  locomotives. 

Il  ne  s'était  pas  mépris,  le  vieux  braconnier!  On  avait  bien 
raison  de  dire  qu'il  avait  compté  tous  les  trous  de  Sainte-Pélagie 
et  qu'il  les  connaisssait  autant  et  mieux  que  ceux  de  sa  poche. 
Un  ou  deux  jours  après  être  entré  en  fonctions,  Qouccl  avait,  en 
effet,  reconnu  que  l'un  des  barreaux  de  fer  garnissant  la  baie  de 
la  fenêtre  du  n°  28  avait,  à  l'une  des  deux  extrémités,  une  cas- 
sure, et  qu'il  suffirait  de  quelques  efforts  pour  le  briser  ou  le 
desceller. 

On  pouvait  donc  s'évader  par  là. 

Qouael  respirait  enfin! 

11  s'agissait,  toutefois,  de  se  montrer  prudent  et  de  bien 
combiner  son  coup.  Une  aventure  de  ce  genre  offrait  des  périls, 
et  la  risquer  était  certes  jouer  gros  jeu  :  «  Trois  ans  de  prison  et 
peut-être  encore  aussi  de  la  casse  avec.  Oui,  mais  quoi  qu'il  en 
pût  advenir^  à  l'œuvre,  en  avant  !  »  A  tout  prLx  il  fallait  d'abord 
qu'il  sortît  de  Sainte-Pélagie;  ensuite,  une  fois  sorti,  Qoucel 
avait,  ma  foi,  bien  autre  chose  à  faire. 

Un  homme  qui  part  sans  avoir  pris  ses  précautions  s'e.xpose 
le  plus  souvent  à  rester  en  route. 

Or,  du  calme  et  de  l'œil. 

A  quelle  heure  de  la  journée  et  quel  jour  de  la  semaine  agir? 
Une  telle  question  ne  laissait  point  que  d'être  fort  difficile  à  ré- 
soudre. On  pouvait,  à  la  rigueur,  s'échapper  de  prison  un  di- 
manche aussi  bien  qu'un  jeudi;  mais  il  était  moins  commode  de 
déterminer  le  moment  le  plus  propice  à  l'évasion.  Nul  moyen, 
d'ailleurs,  de  la  tenter  sans  danger.  Outre  que,  en  tout  temps, 
il  y  a,  nuit  et  jour,  hiver  comme  été,  des  sentinelles  disséminées 
dans  le  chemin  de  ronde,  au  pourtour  de  la  prison,  un  soldat 
d'infanterie  de  ligne  arrive,  arme  au  bras,  sur  la  terrasse,  tous 
les  soirs^  au  coucher  dU  soleil .  Après  une  assez  longue  faction 


LES   VA-NU-PIEDS 


en  plein  air,  la  sentinelle  est  remplacée  par  une  autre  et  celle-ci 
de  même  :  ainsi  de  suite  et  pareillement  jusqu'à  l'aurore.  Utile 
remarque  !  A  l'aube,  les  fusiliers  abandonnent  la  terrasse  et  n'y 
reparaissent  que  quelques  minutes  avant  la  tombée  de  la  nuit. 
Or,  il  y  avait  donc  lieu,  selon  Qouael,  les  circonstances  étant 
ainsi,  d'opérer,  de  deux  choses  l'une,  ou  le  matin,  au  petit  jour, 
ou  bien  encore  le  soir,  à  la  brune.  A  ces  difîerentes  heures  de  la 
journée,  il  semblait  qu'il  y  eût  un  peu  moins  à  craindre  qu'à 
tout  autre  instant.  En  effet,  à  ces  moments-là,  la  sentinelle  s'est 
déjà  retirée  de  la  terrasse  ou  n'y  a  pas  encore  paru.  Quant  à 
celui  des  factionnaires  placés  dans  le  chemin  de  ronde  et  pouvant 
avoir  vue  sur  la  fenêtre  du  n°  28,  il  en  était  trop  éloigné  pour 
bien  apercevoir  un  homme  dans  la  lumière  indécise  du  crépus- 
cule -,  en  tout  cas,  il  n'eût  pas  eu  le  temps  d'accourir  et  de  s'op- 
poser à  l'escalade  de  ce  mur  mitoyen  qui  séparait  le  jardin 
privé  de  la  maison  de  Sainte-Pélagie. 

Impassible  et  circonspect,  ayant  enfin  pesé  le  pour  comme  le 
contre  et  fait  tous  ses  préparatifs,  Qouivl,  un  beau  soir,  descendit 
à  la  cour,  après  la  gaubette.  En  quatre  mots,  il  eut  mis  au 
courant  de  ses  projets  son  intime,  le  vieux  braconnier. 

—  Un  jour  pluvieux  eût  peut-être  mieux  valu,  .fit  celui-ci 
très  inquiet;  tiens!  regarde  le  ciel  :  il  brûle,  il  flambe;  le  soleil 
est  partout  ! 

—  Tant  pis,  on  m'attend. 

—  Alors,  bonne  chance,  mignon  ! 

—  Une  dernière  poignée  de  main,  en  cas  de  malheur,  père 
l'Endurci. 

Sur  ces  paroles,  échangées  à  la  hâte  derrière  la  porte  du 
Triple-Allume  (le  chaufîoir),  ils  se  serrèrent  la  mam,  et  puis, 
s'étant  embrassés,  ils  se  quittèrent  très  émus  tous  les  deux. 

Sept  heures  sonnaient  à  l'horloge  de  la  Cour  de  la  Préfec- 
ture. 

Il  fallait  agir. 

Encore  quelques  minutes,  et  les  détenus,  pistoliers  qX  forains, 
allaient  rentrer  chacun  chez  soi. 

Qouœl  remonta  vite  à  la  pistole,  et,  sans  perdre  une  seconde, 
il  agit. 

Tout  alla  bien  d'abord. 

Anrès  avoir  descellé  le  barreau  de  la  fenêtre  du  n"  28,  Qou;ï1 


LE    NOMMÉ    QOU^L 


descendit,  à  l'aide  d'un  drap  de  lit,  tressé  comme  une  corde  et 
ne  paraissant  pas  plus  gros  qu'un  câble  ordinaire,  dans  le 
chemin  de  ronde  ;  ensuite  il  escalada,  s'aidant  toujours  du  drap 
à  l'un  des  bouts  duquel  était  assujettie  une  pelle  à  feu  tordue 
en  guise  de  crochet,  le  mur  mitoyen  qui,  sans  une  circonstance 
fortuite,  eût  été  lui-même  heureusement  franchi. 

Mais  il  y  avait  du  monde  de  l'autre  côté  de  ce  mur,  et  Qouœl 
fut  obligé  d'attendre,  à  cahfourchon  sur  la  crête  de  la  muraille 
et  tapi  dans  les  branchages  du  chêne  qui  la  surplombe,  que  le 
jardin  eût  été  évacué. 

Sur  ces  entrefaites,  une  sentinelle  advint  là-haut,  sur  la  ter- 
rasse de  la  prison.  Il  n'était  pas  tout  à  fait  nuit.  On  y  voyait 
beaucoup  encore.  Il  n'avait  pas  eu  tort  de  prétendre,  le  bra- 
connier, qu'un  jour  pluvieux  eût  mieux  valu.  De  tous  les  murs, 
blanchis  à  la  chaux,  du  bâtiment,  encore  tièdes  des  feux  du 
couchant,  émanait  une  sorte  de  réverbération  solaire  qui 
montrait  en  bosse  toutes  les  choses  d'alentour,  et  surtout  le 
feuillage  aux  reflets  métalliques  du  chêne,  dont  les  branches 
agitées  attirèrent  tout  à  coup  l'œil  de  la  sentinelle  apparue  au- 
dessus  des  toits.  Elle  crut  d'abord  apercevoir,  et  bientôt  après 
elle  aperçut  effectivement,  dans  la  pénombre  et  parmi  les  ra- 
mures de  l'arbre,  un  pied,  des  mains,  une  tète,  des  bras,  tout 
un  corps  d'homme  qui  remuait. 

^(.  Halte-lâ!  qui  vive?» 

A  cette  injonction,  accourut  le  factionnaire  qui,  placé  dans 
le  chemin  de  ronde,  n'avait  encore  rien  vu,  lui.  «  Qui  vive? 
Halte-lâ!  »  répétèrent  encore  les  deux  hommes  de  garde,  celui-ci 
d'en  bas,  celui-là  d'en  haut.  On  ne  leur  répondit  point.  Ils 
mirent  en  joue;  après  la  troisième  sommation,  ils  firent  feu. 
Qouael,  atteint  d'une  balle  à  la  hanche  droite,  dégringola  du 
haut  du  chêne  et  tomba  dans  le  jardin  attenant  à  la  prison,  sur 
la  pelouse  duquel,  une  demi-heure  plus  tard,  les  gardiens  de 
Sainte -Pélagie,  accourus,  le  ramassèrent  tout  sanglant.  On  le 
transporta  sur-le-champ  â  l'infirmerie  de  la  maison  de  force. 
Interrogé  là  de  toutes  parts  et  de  toutes  manières,  il  se  borna 
simplement  à  répondre  :  «  Anior!  anior!  »  ce  qui,  traduit  de 
la  langue  verte  en  français,  signifie  :  «  Inutile  de  me  questionner, 
je  ne  sais  rien  et  ne  veux  rien  savoir!  »  Enfin,  on  le  pansa.  Fort 
profonde,  sa  blessure  offrait  une  certaine  gravité.  Les  chairs  de 


LES    VA-NU-PIEDS 


sa  hanche  droite  avaient  été  cruellement  labourées  par  la  halle 
qui  Tavait  atteint,  et  la  halle  était  encore  dans  la  plaie.  Avant 
tout^  on  dut  l'en  extraire.  11  supporta  l'opération  sans  sour- 
ciller et  sans  dire  «  aïe  !  »  Une  fois  opéré_,  se  tournant  vers  le 
chirurgien,  rouge  de  sang  : 

—  En  ai-je  pour  longtemps?  demanda-t-il  anxieux. 

On  lui  répondit  qu'il  ne  devait  pas  s'attendre  à  marcher  avant 
un  grand  mois.  A  cette  réponse,  il  pâlit,  et  lui  qui,  sans  mot 
dire,  avait  supporté  le  choc  du  plomb  et  le  tranchant  du  bis- 
touri, ne  put  alors  retenir  ses  larmes,  et  pleura  comme  un 
enfant  qu'il  était  encore,  par  l'âge  tout  au  moins. 

11  pleura  longtemps. 

Enfin  il  s'assoupit. 

Tandis  qu'il  sommeillait,  transpirant  à  grosses  gouttes,  on 
délibérait  sur  son  sort  dans  le  cabinet  du  directeur.  Après  mille 
et  mille  tergiversations,  il  fut  enfin  décidé,  par  qui  de  droit, 
que  le  blessé  ne  serait  pas  évacué  dans  un  hôpital  de  la  ville, 
et  qu'il  serait  soigné,  jusqu'à  complet  rétablissement,  à  l'infir- 
merie de  la  maison.  On  en  était  là,  lorsqu'un  garde-malade 
arriva,  qui  fît  son  rapport  en  un  mot  :  «  Très  agité,  Qouael 
avait  une  fièvre  de  cheval  et  délirait.  » 

Il  délira  bien  davantage  le  lendemain ,  et  de  plus  en  plus, 
pendant  trois  jours  entiers  et  trois  nuits  entières. 

«  Estelle!  criait-il  parfois  et  de  toutes  ses  forces,  Estelle! 
Estelle!   » 

A  l'aube,  un  beeu  matin,  il  essaya  de  s'asseoir  sur  son  séant 
et  de  passer  ses  culottes.  Il  fallut  trois  hommes  pour  le  retenir 
dans  son  lit.  Hagard,  furieux,  inconscient,  il  rugissait,  il  écu- 
mait,  il  ruait,  il  mordait.  On  dut  lui  mettre  la  camisole  de  force. 
Un  infirmier,  espèce  de  garde-chiourme,  osa  proposer  de  lui 
«  coller  un  bâillon  sur  la  gueule,  i  On  n'en  fit  rien,  heureuse- 
ment, et  l'on  continua  comme  devant  à  recueillir  les  paroles 
incompréhensibles  que,  dans  son  effrayant  délire,  il  vociférait 
sans  cesse  ;  entre  autres  celles-ci  : 

«  Pas  un  croûton  à  s'appliquer  sous  la  dent  depuis  trois 
jours!...  Avec  cela,  crevé  de  sommeil!...  11  fait  un  froid  de 
chien!...  Notre-Dame  passe  et  me  voit  allongé  comme  un  ver 
à  ses  pieds,  sur  les  marches  de  l'église...  » 

Et  puis  ensuite  : 


LE    NOMMÉ    QOU^L 


io3 


«  Ah!  quelle  tête  elle  a,  quelle  tête!...  Une  tête  avec  des 
yeux  longs  comme  le  pouce^  et  bleus...  aussi  bleus  que  les  yeux 
des  princesses  qui  sont  dans  les  tableaux  argentés  et  dorés 
que  Ton  voit  au  Louvre;  une  tête  enlevée,  antique,  finie,  quoi! 
La  vieille  qui  l'accompagne  a  beau  lui  dire  et  lui  répéter  : 
Arrive  !  elle,  Estelle,  elle  n'entend  rien;  elle  a  du  cœur,  elle  est 
grandiose  ;  elle  me  donne  la  petite  pièce,  et  puis,  crac  !  elle  part 
en  disant  :  O  le  pauvre  petit!  » 


Et  Qouael  bondissait  sur  sa  couche  et  disait  encore  ceci  : 

«  Tiens  !  le  fafio  de  velours  et  le  paroissien  tombent  de  son 

manchon!  Ils  sont  là,  je  les  ramasse,  je  les  garde...  Oh!  non 

pas  pour  la  valeur,  oh!  non!...  » 

Et  puis  enfin  il  jetait  souvent  et  de  toutes  ses  forces  ce  cri  : 
«  Je  me  Taime,  moi  !  je  me  l'aime!  oh  !  je  me  l'aime!  » 


104  LES   VA-NU-PIEDS 


Une  crise  épouvantable,  pendant  laquelle  il  appelait  toujours 
«  Estelle^  son  Estelle,  »  faillit  l'emporter.  Il  resta  plus  de  vingt- 
quatre  heures  aussi  roide  qu'une  barre  de  fer  et  blême  comme 
de  la  cire.  On  le  crut  mort.  Tout  à  coup  il  décloua  les  dents  et 
rouvrit  les  yeux-,  un  peu  de  sang  remonta  lentement  à  ses  joues 
décolorées,  il  reprit  connaissance,  et,  fort  surpris  de  se  voir  alité 
et  dans  l'infirmerie,  il  poussa  deux  grands  soupirs  :  il  échappait 
au  tétanoSj  il  s'arrachait  à  la  mort;  il  vivait,  ressuscité. 

ft  Quoi!  fit-il  en  se  secouant  comme  une  bête  captive  dans 
les  liens  qui  l'enveloppaient,  on  avait  donc  peur  de  moi'?...  » 

Puis,  montrant  sa  jambe  invalide  munie  d'un  lourd  appareil, 
il  ajouta  : 

—  Les  lâches!  me  ficeler  ainsi!  Comme  si  l'on  pouvait  filer 
avec  ça...  sacrés  coïons!  I  donc,  hue! 

Et,  gouailleur,  il  râla  ce  monosyllabe  guttural  et  bref  que 
les  gamins  de  Paris  écrivent  à  la  sanguine  ou  bien  au  charbon 
sur  les  murs  de  la  voie  publique  et  décochent  à  tout  méchant 
ou  sot  individu 

Les  gardes-malades  lui  commandèrent  de  se  taire-,  il  leur  fit 
un  pan  de  nez,  ensuite  il  leur  montra  la  Méduse  et  le  grand 
mât. 

Il  était  sauvé. 

Dès  ce  jour,  il  alla  de  mieux  en  mieux,  et,  trois  longues 
semaines  durant,  rien  ne  vint  troubler  sa  convalescence.  11 
paraissait  résigné.  Le  médecin  de  la  maison,  qui  semblait  lui 
porter  un  très  grand  intérêt,  l'encourageait  souvent  par  de 
bonnes  paroles. 

—  Encore  un  peu  de  patience,  lui  dit-il  un  soir,  encore  un 
peu  de  patience,  et  bientôt  tu  marcheras  aussi  bien  que  moi; 
ça  te  va-t-il? 

A  cela,  Qouœl,  qui  regardait  attentivement  une  gravure  de 
modes  égarée,  on  ne  sait  comme,  au  beau  milieu  d'un  volume 
du  Magasin  pittoresque  appartenant  à  la  bibliothèque  de 
Sainte-Pélagie,  Qoua'l  ne  répondit  rien,  absolument  rien,  tout 
d'abord  -,  mais,  un  moment  après,  ses  lèvres  tremblèrent,  toutes 
blanches  : 

—  Et  dire,  s'écria-t-il  en  frappant  de  son  poing  fermé  l'es- 
tampe étalée  sur  le  livre,  et  dire  qu'il  y  en  a  d'aussi  jolies  que 
ça  qui  sont  en  chair  et  en  os  :  j'en  ai  vu  !... 


■cj  4UC  c'e.t  i.|..b  Ij.uili.s   l'un;   moi,   car   (Page  iuGj 


H 


loG  LES   VA-NU-PIEDS 


Le  docteur,  à  ces  mots,  se  pencha  sur  le  volume  grand 
ouvert. 

Alors  Qousel  rougit  ainsi  qu'une  jeune  fille  amoureuse  à  qui 
son  secret  vient  d'être  ravi  Rouge  comme  une  guigne,  il  voulut 
fermer  le  Magasin  pittoresque.  11  ne  le  ferma  pas  assez  vite. 
Entre  les  grandes  pages  du  tome,  le  docteur  avait  eu  le  temps  de 
voir  la  gravure,  représentant  un  groupe  de  femmes  vêtues  selon 
le  goût  de  1860  et  se  regardant  avec  amour  dans  des  glaces. 

—  Eh  bien,  dit-il  en  riant,  quelle  est  celle  qui  te  plaît  le 
mieux  de  toutes  celles  que  voilà? 

De  rouge,  Qoutel  devint  cramoisi-,  puis  il  balbutia,  confus 
et  farouche  : 

—  Hein!...  Est-ce  que  c'est  des  femelles  pour  moi,  ça? 

Si  brutale  qu'eût  été  celte  réponse,  elle  n'avait  qu'imparfaite- 
ment déguisé  cependant  l'émotion  à  laquelle  il  était  en  proie. 
Un  bon  médecin  sait  ordinairement  lire  jusque  dans  les  âmes  : 
celui  de  Sainte-Pélagie  avait  les  yeux  assez  fins  pour  cela.  Le 
geste,  les  paroles,  l'attitude,  la  physionomie  de  Qouœl  le  frap- 
pèrent on  ne  peut  plus.  11  s'enquit  aussitôt  des  antécédents  de 
son  blessé.  Que  pouvait-on  lui  dire  à  cet  égard?  On  ne  connais- 
sait ni  l'origine,  ni  l'âge,  ni  le  Heu  de  naissance,  ni  la  famille  du 
jeune  détenu.  Surpris  la  nuit  dans  une  propriété  privée,  dont  il 
avait  franchi  la  clôture,  il  avait  été  arrêté,  incarcéré,  jugé  et 
condamné  pour  vagabondage.  On  n'avait  jamais  pu  savoir  au 
juste  quel  avait  été  son  dernier  domicile,  ni  s'il  en  avait 
jamais  eu. 

De  tels  renseignements  si  succincts,  au  lieu  d'abattre  la  curio- 
sité du  docteur,  l'excitèrent,  au  contraire,  bien  davantage. 
Antoine,  Pierre,  André,  Paul,  Guillaume  et  Jean,  il  interrogea 
tout  le  monde,  et  finalement  il  apprit  l'existence  du  nœud  de 
ruban  et  du  petit  livre  de  messe  saisis  sur  Qouiel,  au  moment 
de  son  entrée  à  la  maison  correctionnelle,  et  déposés  au  grelfe 
de  Sainte-Pélagie;  en  outre,  deux  infirmiers  lui  répétèrent  mot 
à  mot  les  singulières  paroles  échappées  au  malade  pendant  son 
délire.  A  cette  révélation,  une  lumière  subite  inonda  l'esprit  du 
docteur. 

—  On  est  venu  réclamer  le  petit  missel  qu'on  trouva  sur  toi 
lors  de  ton  arrivée  ici,  dit-il  à  Qoua;l,  un  matin,  au  moment  de 
la  visite. 


LE    NOMMÉ    QOUiEL 


—  Eh!...  vous  dites  qu'on  est  venu  pour  le  paroissien?...  Et 
quand  cela,  s'il  vous  plaît? 

—  Hier,  mardi. 

—  Ce  n'est  pas  vrai!  s'écria  Qouœl  en  se  mettant  debout 
sur  sa  couche  et  plus  blanc  qu'un  linceul. 

Et  puis  il  ajouta  : 

«  Ohé  !  carabin-major,  me  prenez-vous  pour  un  fil  de  soie, 
vous  aussi?  » 

Le  docteur  eut  un  bon  sourire,  et,  tapant  amicalement  sur 
les  joues  de  Qouœl,  il  lui  dit  : 

—  Tu  n'es  pas  un  voleur,  oh!  non;  mais  ne  mens  pas,  tu 
es  amoureux! 

Effrayé,  Qouœl  se  boucha  les  oreilles  et  s'enfonça  sous  sa 
couverture  de  laine. 

—  Ah!  laissez-moi,  laissez-moi,  grommelait-il  en  fuyant  les 
yeux  du  devin,  laissez-moi  donc  !  Ane  que  je  suis  ! . .  Holà  !  vous 
ne  valez  peut-être  pas  plus  que  ceux  de  par  ici,  vous, 
l'homme,  qui  faites  le  bon  diable! 

Une  souff'rance  immense  et  navrante  éclatait  en  ses  yeux.  Il 
tenait  jointes  ses  mains,  et  tremblait,  comme  s'il  avait  eu  froid, 
dans  son  lit.  On  entendait  claquer  ses  dents;  il  se  mordait  les 
lèvres  et  se  les  ensanglantait.  Avec  un  mouvement  intraduisible 
de  désespoir,  il  répéta,  soudain,  d'une  voix  enrouée  et  terrible, 
ces  mots  étranges  qu'il  avait  déjà  fait  entendre  quelques  jours 
auparavant  : 

—  A  l'ourse!  à  l'ourse  !...  est-ce  que  c'est  des  femelles  pour 
moi,  ça? 

Le  docteur  fut  totalement  abasourdi  de  cette  sauvage  explo- 
sion. 

«  N'importe!  se  dit-il,  je  l'amadouerai-,  tôt  ou  tard  il  par- 
lera.  » 

Dès  lors,  entre  eux,  une  lutte  opiniâtre  commença.  Vaine- 
ment l'un  se  montrait-il  rétif  à  toutes  les  caresses  déployées  et 
réfractaire  à  toutes  les  ordonnances  prescrites ,  l'autre  ne  se 
lassait  point,  et  sa  sollicitude  restait  toujours  la  même.  Ayant 
pour  Qouœl  des  tendresses  quasi-paternelles  et  d'inépuisables 
indulgences,  il  fit  si  bien,  le  docteur,  que,  soudainement,  tout 


io8  LES    VA-NU-PIEDS 


changea  d'aspect,  et  qu'il  parut  enfin  avoir  raison  de  son 
«  enfant  gâté,  le  petit  enragé  ».  P)ientôt  même,  ils  devinrent  si 
familiers  ensemble  que  les  malades,  ne  pouvant  comprendre 
cela,  disaient  : 

—  Ils  sont,  pardieu!  tombes  de  la  même  cuisse  tous  deux, 
ça  se  voit  ! 

On  glosait  à  l'infirmerie,  on  glosait...  Et  le  docteur,  laissant 
faire  et  dire,  faisait  et  disait  lui-même  à  sa  tète.  Ordre 
avait  été  donné  par  lui  de  ne  rien  refuser  à  son  protégé. 
Comment  résister  au  carabin-major  :  il  était  le  maître!  Et  puis 
les  infirmiers  se  trouvaient  si  bien  d'obéir  en  tous  points  à  cet 
homme  si  libéral,  dont  la  bourse  n'était  jamais  fermée,  et  qui 
ne  dédaignait  point,  lui  si  grand,  de  toucher  la  main  aux  déte- 
nus, si  petits  qu'ils  fussent!  Or,  pour  plaire  au  chef,  ils  se 
mettaient  en  quatre,  quoiqu'ils  en  eussent,  et  dorlotaient  Qouœl 
à  qui  mieux  mieux.  Il  n'y  en  avait  que  pour  lui,  lui  seul.  On 
pansait  sa  plaie  avec  des  pattes  de  velours,  on  lui  donnait  des 
vivres  fins  et  gras,  une  multitude  infinie  de  friandises  et  des 
livres  autant  qu'il  en  désirait,  de  ces  livres  qui  rendent  si  curieux 
d'apprendre,  et  qui  sont  si  gentils,  si  jolis,  si  charmants,  si 
agréables  à  parcourir,  étant  pleins  d'images.  Et  Qouiel,  qui 
savait  lire  couramment,  voulait  toujours  et  toujours  s'instruire 
davantage.  Il  fit,  en  quelques  semaines,  des  progrès  vraiment 
surprenants-,  car,  infatigable,  il  travaillait  sans  cesse,  et  sa 
lampe  brûlait  jusqu'à  l'aurore.  Après  un  livre  un  autre,  et 
toujours  ainsi.  Sous  l'influence  du  travail  quotidien  auquel  il 
se  livrait  avec  acharnement,  et,  grâce  aux  soins  qu'on  lui  pro- 
diguait de  toutes  parts,  sa  nature  sauvage  s'amollit  peu  à  peu. 
Plus  de  cris,  plus  de  soubresauts,  une  grande  placidité!  Sa 
figure  féline  avait,  à  la  vue  du  docteur,  des  expressions  plus 
douces,  et  même  ses  songeries,  lorsque  par  hasard  il  avait 
délaissé  pour  un  moment  sa  besogne  favorite,  étaient  moins 
hérissées  et  moins  fauves  que  lors  de  son  entrée  en  conva- 
lescence. «  Oui,  sois  tranquille,  ne  te  chagrine  pas,  lui  disait 
alors  son  puissant  ami,  j'arrangerai  ton  affaire  d'évasion,  et, 
plus  tard,  quand  tu  sortiras  d'ici,  je  te  caserai  quelque  part  où 
tu  seras  bien,  très  bien.  «  Aces  bonnes  paroles,  qu'on  lui  faisait 
très  souvent  entendre,  Qoua'l  souriait  d'une  manière  on  ne  peut 
plus  équivoque,  et  des  lueurs  ardentes  s'allumaient  parfois  en 


LE    NOMMÉ    QOU.EL  109 


son  œil.  L'animal  s'était  fait  homme,  en  apparence,  mais  il 
n'était  pas  encore  dompté,  loin  de  là! 

Brusquement,  un  beau  jour,  la  bêle,  et  quelle  bête!  reparut 
et  rugit... 

Il  était  à  peu  près  midi.  Le  docteur  opérait  d'une  tumeur 
honteuse  à  l'aine  un  prisonnier  en  très  piètre  élat.  .\vant 
l'opération,  il  avait  échangé  quelques  mots  avec  les  uns  et  les 
autres  et  jeté  sur  le  lit  de  Qouœl  le  journal  qu'en  entrant  à 
l'infirmerie  il  avait  à  la  main.  Instinctivement  Qouœl  prit  ce 
journal  et  y  porta  les  yeux.  On  entendit  tout  à  coup  un  cri  de 
bête  féroce,  et  l'on  vit  Qouœl  s'élancer  nu  de  son  lit  et  courir 
hors  de  lui  dans  la  salle,  en  boitant.  Il  s'arrachait  les  cheveux 
et  déchirait,  en  hurlant,  ses  membres  et  sa  poitrine  horriblement 
tatouée  d'anges  ditiormes  et  de  têtes  de  mort. 

On  courut  à  lui. 

Livide,  il  écumait;  il  râlait,  éperdu.  Quels  sombres  regards 
et  cruels!  On  recula...  Dans  sa  main  droite,  il  tenait  encore 
le  journal  que  d'un  bond  de  panthère  il  alla  placer  sous  les 
yeux  du  docteur,  en  criant  de  toutes  ses  forces  et  comme  une 
victime  qu'on  égorge  : 

—  Ici,  là,  voyez-,  comment  y  a-t-il,  dites,  dites,  dites? 
Comment  y  a-t-il.'  Il  faut  me  répondre,  répondez;  comment  y 
a-t-il  ? 

Le  docteur  lut  à  haute  voix  les  deux  lignes  indiquées,  ainsi 
conçues  : 

«  Samedi  prochain  ,  en  l'église  métropolitaine  de  Notre- 
Dame,  aura  lieu  le  mariage  de  M.  le  comte  Y. -F.  et  de  made- 
moiselle E.  de  W....  » 

En  entendant  cela,  Qouœl,  assassiné,  gémit,  et,  d'une  voix 
sourde  et  rauque,  il  murmura  : 

—  J'avais  bien  lu!  bien  lu! 

Puis,  bondissant  de  rechef,  écumant,  effroyable,  il  renversa 
la  trousse  du  docteur  posée  sur  une  chaise,  et,  furtif,  il  en 
arracha,  si  vivement  que  l'on  n'en  vit  rien,  un  bistouri,  qu'il  fit 
disparaître  en  un  clin  d'œil  en  l'une  des  manches  de  sa  chemise; 
ensuite,  après  avoir  tourné  plusieurs  fois  sur  lui-même,  il  s'é- 
cria, cheveux  au  vent  et  l'œil  en  flammes  : 

—  Estelle  à  l'aristo!  non!...  non,  jamais!  à  moi,  moi  seul,  oui! 
Cela  fait,  cela  dit,  il  revint  à  cloche-pied  vers  son  lit  et  s'y 


LES   VA-NU- PIEDS 


recoucha,  tranquille  comme  Baptiste,  en  riant  d'un  rire  si 
bruyant  et  si  stupide,  que  le  docteur,  le  sagace  docteur,  trom- 
pé comme  tout  le  monde ,  eut  un  mouvement  de  profonde 
affliction,  et  dit,  navré  : 

—  Pauvre  enfant,  il  est  fou  ! 
Fou,  non,  Qouœl  ne  l'était  point. 

Très  paisible,  il  se  leva  dès  l'aube,  le  lendemain  dimanche. 
On  le  regardait  faire.  Il  s'habilla  sans  le  secours  de  personne, 
et  dit  que,  pouvant  marcher,  il  désirait  aller  à  la  chapelle 
entendre  la  messe.  A  cela,  point  d'objection,  nul  obstacle.  Or, 
en  attendant  que  la  cloche  de  la  prison  eût  sonné  l'heure  de  la 
prière,  il  fît,  en  claudiquant  très  fort,  deux  ou  trois  fois  le  tour 
de  l'infirmerie. 

Huit  heures  sonnèrent. 

11  descendit,  avec  quelques  autres  convalescents,  à  la  cha- 
pelle, et  là  on  l'entendit  très  bien  accompagner  les  chantres, 
surtout  au  Kyrie  eleison. 

Après  la  messe,  il  fendit  la  foule  épaisse  des  détenus  et  par- 
vint à  joindre,  dans  la  nef,  son  ami  le  vieux  braconnier.  Ils  se 
serrèrent  les  mains  à  plusieurs  reprises,  en  se  parlant  rapide- 
ment à  voix  basse,  et,  lorsqu'ils  se  séparèrent,  quelqu'un  crut 
voir  des  larmes  dans  les  yeux  du  père  l'Endurci. 

Quand,  une  heure  plus  tard,  le  docteur,  arrivé  dans  l'infir- 
merie, demanda  Qoua;l,  on  lui  répondit  : 

—  11  n'est  pas  remonté  depuis  la  messe;  il  doit  être  sur 
la  cour. 

On  l'appela.  Nulle  réponse.  On  le  chercha.  Rien.  Où  donc 
était-il?  Les  gardiens  ne  l'avaient  pas  vu,  les  prisonniers  ne 
l'avaient  pas  vu,  personne  ne  l'avait  vu.  De  tous  côtés,  alerte 
et  branle-bas.  On  fit  dans  toute  la  maison  des  recherches 
minutieuses,  qui,  toutes,  restèrent  inufiles.  Un  lambeau  de 
toile  blanche,  pareille  à  celle  dont  on  fait  le  costume  pénal, 
fut  cependant  trouvé,  flottant  aux  piques  de  la  grille  attenante 
au  pavillon  des  Princes,  section  des  politiques.  En  bas,  sur  le 
pavé  de  la  rue  de  la  Clef,  il  y  avait  de  larges  taches  de  sang 
qu'on  pouvait  suivre  à  la  piste  jusqu'au  milieu  de  la  rue  du 
Cardinal-Lemoine. 
A  la  nuit,  Qouasl,  introuvable,  n'avait  pas  reparu. 
Pour  tous  les  gens  de  la  prison,  hommes  de  service  et  détenus. 


LE    NOMMÉ    QOUiEL 


il  fut,  dès  lors,  évident  que  le  Fiji  du  Carabin  avait  réussi, 
cette  fois,  à  s'évader  de  Sainte-Pélagie,  et  qu'il  vaguait  en 
liberté. 
En  effet,  Qouœl  s'était  évadé. 

Très  peu  de  jours  après  son  évasion,  on  lisait  dans  la  Gaiette 
des  Gaules  cet  extraordinaire  récit  : 


«  Un  crime,  un  de  ces  crimes  qui  confondent  la  raison 
humaine  et  feraient  douter  de  Dieu,  vient  d'être  commis  à 
Meudon,  dans  le  parc  de  la  villa  Reine,  chez  madame  veuve  la 
générale  comtesse  A.-J.-P.  de  W....  Hier,  au  déclin  du  soleil, 
il  était  à  peu  près  sept  heures^  au  lieu  de  se  lever  de  table  et 
de  descendre  au  jardin,  ainsi  qu'elle  a  l'habitude  de  le  faire 
tous  les  soirs,  après  le  repas,  madame  la  comtesse,  qu'une 
forte  migraine  tourmentait  depuis  la  matinée,  rentra  dans 
ses  appartements,  non  toutefois  sans  avoir  recommandé  à 
sa  fille,  âgée  de  seize  ans,  d'abréger  autant  que  possible  la 
promenade  habituelle  qu'elles  auraient  dû  faire  en  commun. 
«  Un  ou  deux  tours  de  jardin,  maman,  et  je  suis  là  !  »  répondit  à 
cette  exhortation  mademoiselle  Estelle  deW...,  fille  unique  de 
la  comtesse  et  de  feu  le  brave  général  de  brigade  comte  de  W..., 
tué,  comme  chacun  sait,  en  Crimée,  à  la  crête  du  bastion  Kor- 
niloff,  le  jour  même  de  la  prise  de  Sébastopol. 

1  La  nuit  vint,  une  nuit  sans  étoiles,  et  madame  de  W..., 
qui  n'avait  pas  encore  vu  reparaître  sa  fille,  s'alarma  tout  à 
coup.  Envoyée  au  jardin,  une  femme  de  chambre  en  revint,  n'y 
ayant  rencontré  personne.  Aussitôt,  madame  deW...  se  leva, 
quoique  on  ne  peut  plus  soutirante,  et  descendit  à  son  tour 
dans  le  jardin  de  la  villa. 

«  Ce  vaste  jardin,  qui  s'étend  du  Coteau-des-Fleurs  au  bord 
de  la  Seine,  est  ombragé  de  grands  ormes,  dont  les  hautes 
branches  s'enchevêtrent  et  forment  au-dessus  des  allées  une 
sorte  de  dôme  mouvant,  assez  dense  pour  intercepter,  à  midi, 
dans  le  cœur  de  l'été,  les  rayons  du  soleil.  La  nuit  était  absolu- 
ment noire,  et,  par  moment,  une  bise  assez  froide  sifflait  dans 
les  grands  arbres  et  faisait  tourbillonner  leurs  feuilles  sèches 
bruyantes  que  les  vents  d'automne  avaient  presque  abattues 
toutes.  On  n'y  voyait  goutte  à  travers  les  massifs,  et  madame 


LES   VA-NU-PIEDS 


de  W...  avait  beau  crier  d'une  voix  déchirante  :  «  Estelle!  ma 
iille!  Estelle!  d  celle-ci  ne  répondait  point.  Profondément  trou- 
blée et  toute  tremblante  aux  idées  sinistres  qui  s'agitaient  alors 
en  son  esprit^  madame  de  W...  appela  d'une  voix  déchirante 
ses  gens,  qui  la  rejoignirent  bientôt  avec  des  lumières,  et  l'on 
visita  de  nouveau,  cette  fois,  avec  beaucoup  de  soin,  les  allées 
circulaires  et  les  quinconces  du  jardin. 

«  Nulle  part,  on  ne  découvrait  maderroiselle  Estelle,  et  l'on 
allait  peut-être  renoncer  à  faire  de  nouvelles  investigations  dans 
les  dépendances  domestiques,  lorsqu'un  ;;rand  cri  poussé  par 
l'une  des  femmes  de  service  attira  tout  le  monde  vers  une  sorte  de 
rond-point  bordé  dans  son  circuit  d'une  épaisse  haie  vive  de  buis. 

«  On  s'avança  précipitamment  de  toutes  parts  à  la  fois,  et 
que  vit-on,  grand  Dieu!  Derrière  la  haie,  au  pied  d'un  if,  unis, 
mélés^  confondus,  adaptés,  ne  faisant,  pour  ainsi  dire,  qu'un 
seul  et  même  corps,  deux  êtres  humains  :  un  homme,  une 
femme,  étaient  couchés  sanglants  dans  l'herbe.  On  se  pencha 
sur  eux^  et  chacun  reconnut  alors  mademoiselle  Estelle  de  W..., 
inanimée,  froissée,  tordue,  bâillonnée  avec  un  mouchoir,  humi- 
liée, flétrie,  gisante,  à  moitié  nue,  sous  le  sein  d'un  jeune 
homme  en  blouse,  imberbe  et  blond,  presque  un  enfant,  dont 
la  gorge  était  coupée  si  profondément  que,  lorsqu'on  voulut  la 
relever,  sa  tête  se  déroba  tout  à  coup  et  fût  tombée  à  terre 
aussitôt,  si  elle  n'eût  été  attachée  au  tronc  par  les  vertèbres 
cervicales. 

«  A  ce  spectacle  horrible,  un  cri  d'eflVoi  sortit  de  toutes  Jes 
poitrines,  el  madame  la  générale  de  W...  défaillit  entre  les 
mains  de  ses  gens.  Hors  d'eux-mêmes,  ceux  ci  n'osaient  point 
toucher  à  mademoiselle  Estelle,  qui  semblait  morte  i  peut-être 
vaudrait-il  mieux  pour  elle  qu'elle  le  fùtl),  inerte,  rigide,  abso- 
lument couverte  de  sang  qu'elle  était  de  la  tête  aux  pieds.  Enhn 
on  la  releva.  Le  bâillon  Cju^elie  avait  entre  les  lèvres,  ôté,  de 
l'eau  froide  ayai\t  été  répandue  en  abondance  sur  son  visage, 
elle  fit  un  léger  mouvement,  et  l'on  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir 
qu'elle  respirait  encore,  et  que,  chose  étrange!  elle  n'avait 
aucune  blessure.  Alors  on  prit  doucement  la  mère  et  la  tille, 
et,  sur  une  civière  impiovisée,  on  les  transporta  toutes  les  deux 
au  pavillon  central  de  la  villa,  tandis  que  deux  autres  personnes 
allaient  en  toute  hâte  quérir  des  médecins  et  la  justice. 


«  11  résulte  des  dernières  nouvelles  qui  nous  ont  été  trans- 
mises, cette  nuit,  que^  si  mademoiselle  de  W...  a  subi  le  der- 
nier des  outrages,  les  célébrités  médicales,  consultées,  croient 
pouvoir  répondre  de  ses  jours,  ainsi  que  de  ceux  de  sa  mère, 
madame  la  générale  de  W...,  dont  on  désespérait  absolument 
hier  au  soir  et  qui  paraît  être  bien  mieux  aujourd'hui. 


i5 


114  LES  VA-NU-PIEDS 


a  Quant  au  scélérat  défunt,  il  a  été,  par  autorité  de  justice, 
immédiatement  transporté  à  la  Morgue,  où  tout  le  monde  peut 
le  voir,  avec  l'expression  de  joie  ineffable  empreinte  sur  ses 
traits  à  peine  déformés  par  la  mort. 

«  11  paraîtrait,  si  nous  en  croyons  un  de  nos  confrères  qui 
prétend  tenir  la  chose  de  bonne  source,  qu'après  un  examen 
attentif  des  lieux  où  ce  forfait  inouï  s'est  produit,  on  a  trouvé 
sur  le  sol- du  jardin  de  la  villa  Reine,  au  plus  épais  de  l'herbe, 
un  bistouri  dont,  sans  nul  doute,  le  coupable  s'est  servi  pour 
se  couper  la  gorge. 

«  Au  moment  de  mettre  sous  presse,  nous  apprenons  encore 
qu'on  vient  d'examiner  minutieusement  les  vêtements  et  la 
chemise  ensanglantés  dont  le  cadavre  du  criminel  était  revêtu. 
Sur  la  chemise  de  grosse  toile  écrue^  on  a  fini  par  distinguer, 
marqués  à  l'encaustique,  le  numéro  matricule  i3i3,  et,  plus 
bas,  ces  lettres  effacées  à  demi  :  prisons  de  la.  seine;  enfin,  ces 
deux  initiales,  très  lisibles  : 

S.— P. 

«  On  nous  certifie  à  l'instant  même  que  l'identité  du 
coupable  a  été  parfaitement  et  légalement  établie.  Entre  huit 
et  neuf  heures  du  matin,  aujourd'hui  vendredi,  plusieurs  indi- 
vidus extraits  de  diverses  prisons  de  Paris,  et  venus  à  la  Morgue 
sous  la  conduite  d'une  escouade  de  gardes  municipaux  à  cheval, 
ont  immédiatement  reconnu,  du  premier  coup  d'oeil,  le  suicidé, 
tant  à  la  profonde  cicatrice  en  forme  d'étoile,  et  résultant  évi- 
demment d'un  coup  de  feu,  qu'il  porte  à  l'une  de  ses  hanches, 
qu'aux  singuliers  tatouages  bleus  et  rouges  (on  ne  sait  quels 
monstres  androgynes,  aux  grandes  ailes  membranées,  sem- 
blables à  celles  de  la  chauve-souris,  et  d'effroyables  crânes 
humains!)  dont  son  buste  et  ses  membres  sont  tous  parse- 
més. Enregistrons  aussi  cette  particularité,  ce  nous  semble, 
bien  digne  de  remarque  :  Outre  la  plaie  mal  cicatrisée  à  la 
hanche  droite,  outre  l'horrible  ouverture,  béante  et  saignante, 
à  travers  laquelle  on  distingue,  entre  toutes  les  fibres  du  cou 
rompues,  l'artère  carotide  et  la  trachée-artère  absolument  tran- 
chées; outre,  disons-nous,  cette  affreuse  entaille  mortelle  qui 
sépare  presque  la  tète  du  tronc  et  d'où  s'échappent  encore  quel- 
ques dernières  gouttes  de  sang,  le  corps  de  ce  malheureux, 
ramassé  mort  dans  le  parc  de  la  villa  Reine,  à  Meudon,  a  les 


LE    NOMMÉ    QOUiEL 


chairs  des  reins  très  profondément  labourées  de  déchirures, 
pareilles  à  celles  que  la  lance  ou  la  baïonnette  produit,  et  l'ab- 
domen et  les  flancs  rayés  d'une  multitude  d'excoriations  longi- 
tudinales et  transversales,  que  Ion  dirait  faites  par  des  ronces 
ou  les  fers  d'une  grille. 

«  En  vérité,  l'on  ne  saurait  trop  dire  lequel  des  deux  excite 
davantage  la  curiosité  publique,  de  la  victime  vivante  ou  de 
l'auteur  expiré  de  ce  crime. 

«  Une  foule  immense,  en  dépit  des  gardes  municipaux  qui 
s'évertuent  à  la  refouler,  erre  ou  stationne  aux  quais  Napoléon 
et  de  l'Archevêché,  sur  les  ponts  Saint-Louis,  d'Arcoleet  Louis- 
Philippe,  dans  toutes  les  rues  de  la  Cité,  surtout  autour  de 
l'église  métropolitaine.  On  va,  l'on  court,  on  se  hâte  de  toutes 
parts  vers  le  funèbre  bâtiment  de  la  Morgue,  où,  d'après  ce 
qu'on  nous  affirme  péremptoirement,  certains  hauts  person- 
nages, entre  autres  l'étrange  et  maigre  duc  de  B...,  dont  on  n'a 
pas  oublié  la  dernière  mésaventure  galante ,  et  l'excentrique 
duchesse  de  M...,  qui  règle  la  mode  à  la  cour  comme  à  la 
ville,  se  sont  rendus  incognito. 

«  Notre  numéro  de  demain  donnera  sans  faute,  en  tête  du 
journal,  les  détails  encore  ignorés  que  nous  aurons  recueillis 
cette  nuit  sur  cette  lugubre  affaire,  qui  sollicite  à  un  si  haut 
degré  l'intérêt  des  diverses  classes  de  la  société  parisienne  et 
les  passionne. 

«  Aujourd'hui,  nous  complétons  nos  informations  de  la 
journée  en  révélant  le  nom  du  triste  héros  de  ce  drame  invrai- 
semblable et  cependant  trop  vrai. 

«  C'est  un  nommé  Qouael,  âgé  de  dix-sept  à  vingt  ans, 
sans  domicile  connu,  sans  parents  avérés,  condamné  naguère 
à  quatre  mois  de  prison  pour  vagabondage  (il  avait  justement 
été  surpris,  la  nuit,  dans  le  parc  clôturé  de  la  villa  Reine), 
et,  depuis  une  semaine  à  peine  évadé  de  la  maison  correction- 
nelle de  Sainte-Pélagie.  —  /.  Z.  Ko\ieman.  » 

«  N.-B. — Certes,  en  répétant  aujourd'hui  que  le  mariage 
de  mademoiselle  de  W, ..  et  de  M.  Y.  F.,  fils  aîné  du  maréchal 
de  France  E.  P.,  devait  être  célébré  demain  à  Notre-Dame  de 
Paris,  nous  n'apprendrons  rien  à  personne,  car  nous  avons 
déjà  plus  d'une  fois,  avec  la  plupart  de  nos  confrères  de  la 
grande  et  de  la  petite  presse  parisienne,  annoncé  cette  union, 


ii6  LES   VA-NU-PIEDS 


si  bien  assortie  sous  tous  les  rapports,  à  nos  nombreux  lecteurs 
de  Paris  et  de  la  province.  —  i.  z.  k.  » 


Une  telle  histoire,  assaisonnée  à  tous  les  goûts  et  commentée 
infatigablement,  eut  bien  vite  fait  son  tour  de  France  et  gagné 
l'étranger.  On  en  causa  surtout  dans  les  prisons  de  la  capitale. 
A  Sainte-Pélagie,  il  en  fut  question  si  souvent  et  de  telle  sorte 
qu'elle  y  devint  légendaire.  On  se  représentait  Qouœl  sous  des 
traits  de  géant,  et  l'on  se  découvrait  presque  en  pariant  de  lui. 

Soudain,  sa  réputation  accrut  encore.  Un  fait  de  ses  oeuvres, 
subitement  divulgué ,  vint  lui  léguer,  aux  yeux  de  la  haute  et 
de  la  basse  pègre,  on  ne  sait  quelle  auréole  posthume,  et  l'im- 
mortalisa. 

Voici  : 

Neuf  mois,  jour  pour  jour,  après  le  fatal  événement,  un 
matin,  à  l'infirmerie,  on  vit  arriver  le  docteur  Œ...  extraordi- 
nairement  agité. 

—  Xaintrailles,  dit-il  en  entrant  au  père  l'Endurci,  qui,  l'in- 
corrigible! pour  la  centième  fois  récidiviste,  et  malade  de  la 
goutte,  était  revenu  depuis  quelques  semaines  seulement  à 
Sainte-Pélagie,  est-il  vrai,  mon  bon  Xaintrailles,  que  vous  avez 
beaucoup  connu  le  petit  Qouœl  ? 

--  Oui,  je  l'ai  beaucoup  connu,  beaucoup  aimé,  répondit 
le  vieux  braconnier,  couché  dans  le  lit  occupé  jadis  par  le  Fifi 
du  carabin. 

—  Alors,  écoutez-moi  ça,  je  vous  prie,  écoutez. 

Et  le  docteur  lut  à  haute  voix  ce  qui  suit,  imprimé  dans  une 
feuille  quotidienne  : 

«  On  se  rappelle  certainement  le  crime  effroyable  perpétré, 
«  l'an  dernier,  à  Meudon,  sur  la  personne  de  mademoiselle 
'i  Estelle  de  W.  Après  avoir  eu  pour  résultat  immédiat  de 
«  rompre  le  mariage  de  M.  Y.  F.  et  de  mademoiselle  de  W., 
«  alors  sur  le  point  de  s'accomplir,  ce  crime  insensé  vient 
«  d'avoir  un  dénoùmcnt  tout  à  fait  imprévu.  Vendredi  dernier, 
«  à  la  villa  Reine,  de  Meudon,  mademoiselle  Estelle  de  W.  a 
«  mis  au  monde  un  garçon  bien  portant,  et  ressemblant  d'une 
«  manière  extraordinaire  au  monstre  qui  l'a  si  tragiquement 
«  engendré,  » 


LE    NOMMÉ    QOUiEL 


117 


Tous  les  malades  présents  à  l'infirmerie,  après  cette  lecture, 
entendirent  tout  à  coup  de  longs  sanglots,  et  Ton  vit  le  père 
l'Endurci  qui  pleurait  à  chaudes  larmes,  comme  un  enfant. 

—  O  le  pauvre,  pauvre  petit!  s'écria- t-il  enfin. 

Et  ce  fut  là  toute  l'oraison  funèbre  prononcée  en  souvenir  de 
ce  farouche  et  misérable  vagabond  amoureux,  né  l'on  ne  sait 
où,  ayant  vécu  d'on  ne  sait  quoi,  mort  décapité  de  ses  propres 
mains,  et  qui  disait  se  nommer  Qoutel. 

Neuilly,  juillet  1S68. 


LENTERREMENT    D'UN    ILOTE 


C'était  pour  neuf  heures  ! 

Le  pauvre  brave  homme  qu'on  devait  inhumer  m'avait  dit 
l'autre  semaine,  goguenardant  : 

—  Tè,  tèj  vous^  Parisiens,  vous  n'avalez  que  de  bons  mor- 
ceaux, ce  qui  n'empêche  pas  que  vous  êtes  toujours  piètres 
comme  l'aube  ;  nous  autres,  qui  ne  sommes  pas  habillés  en 
monsieur,  nous  ne  mangeons  que  de  la  soupe  aux  choux  ou 
aux  haricots-,  et,  malgré  ça,  voyez  quelles  figures  fraîches  et 
luisantes!  A  Paris,  pays  des  fainéants  et  des  riboteurs,  on  ne 
profite  guère  et  l'on  ne  se  fait  pas  vieux.  Ici,  dans  cette  contrée, 
où  chacun  laboure  du  matin  au  soir  et  gagne  de  l'or  jaune  et 
joli  comme  le  soleil,  de  l'or  qu'on  ne  dépense  point,  nous  tra- 
vaillons encore  ferme  la  terre  et  notre  femme,  à  quatre-vingts 
ans.  Ah!  c'est  que  ça  fait  vivre  longtemps  de  se  remuer  et  de 
serrer  les  sous,  et  le  vaillant,  qui  soigne  sa  viande,  intimide  la 
mort. 

—  Vous  parlez  de  la  mort  un  vendredi,  dis-je  en  souriant; 
prenez  garde! 


L'ENTERREMENT    D'UN    ILOTE  119 


Aussitôt  le  madré  paysan  ôta  son  chapeau  à  larges  bords, 
pareil  à  ceux  que  portent  les  villageois  de  Rosa  Bonheur,  et 
s'étant  signé  très  dévotement  : 

—  Houp-là  !  la  mort  est  coionnée,  fit-il  avec  conviction  ;  au 
nom  du  Père,  du  Fils,  du  Saint-Esprit  et  de  la  Marie!...  on 
vous  souhaite  une  bonne  journée,  suivie  de  bien  meilleures; 
salut!  monsieur. 

Il  s'en  alla. 

Le  surlendemain,  quelqu'un  vint  à  passer  à  La  Lande,  qui 
me  dit  : 

—  Je  vais  à  Toco-VAse  (Touche-l'Ane)  annoncer  à  Dàrday- 
rsel,  lou  metse  (mage,  mire,  rebouteur,  empirique),  que  Sarro- 
Biassos  (Serre-Sacs)  a  bien  besoin  de  lui. . . 

—  Quel  Sarro-Biassos? 

—  Eh!  Macarit. 

—  Macarit  de  Saint-Camus? 

— ■  Oui,  Paul-Luc-Honoré  Macarit  de  Saint-Carnus  de  l'Ur- 
sinade,  autrement  dit  :  Sarro-Biassos. 

—  Ah!  bah!  nous  l'avons  vu  bien  portant  avant-hier! 

—  Il  agonise  et  trépassera  peut-être  aujourd'hui. 
Le  fait  était  exact;  il  me  fut  bientôt  confirmé. 

Bien  que  le  mage,  accouru  précipitamment  à  Saint-Carnus, 
eût  suspendu,  séance  tenante,  au  cou  du  malade  un  sachet 
contenant  de  la  bouse  de  vache  en  gésine,  une  dent  de  truie, 
l'oreille  d'une  hase,  une  patte  de  calandre,  le  fiel  d'un  jars,  le 
bec  d'une  cane,  des  soies  de  laie  et  de  verrat,  un  peu  de  corne 
de  génisse,  une  limace,  le  malade  mourut  de  la  fièvre  typhoïde. 
Invité  à  la  sépulture,  je  me  gardai  bien  d'avouer  aux  proches 
du  défunt  qui  vinrent  me  prier  de  «  conduire  la  chair  du  pauvre 
pêcheur  en  Terre-Sainte  »  que,  quelques  jours  auparavant, 
j'avais  dit  à  Macarit  qu'il  était  dangereux  de  parler  de  la  mort 
un  vendredi.  Confesser  cela!...  J'eusse  été  accusé  d'avoir  le 
mauvais  œil.  Et  gare  alors  le  fusil  et  la  faux,  et  le  pal  de  cor- 
nouiller, la  nuit  sous  bois  ou  dans  les  gorges.  La  superstition 
trône  en  Quercy  !  Guerre  à  qui  y  touche  !  Elle  est  reine  et  reine 
impitoyable.  Malheur  au  régicide  !  Grands  et  petits,  vieux  et 
jeunes,  hommes  et  femmes,  tous  frissonnent  et  pâlissent  si  une 
salière  est  renversée  sur  la  table  un  jour  de  jeûne,  surtout  en 
carême;  si  l'on  trébuche  un  i3  ;  si  le  coq  pond  des  œufs  où  il  y 


LES   VA-NU-PIEDS 


a  des  serpents  de  r  enfer  ;  si  les  chiens  aboient  à  la  lune;  si  les 
bœufs  regardent  le  curé,  les  moutons  le  maire-,  si  un  coup  de 
vent  fait  voler  un  chapeau  dans  un  vivier;  s'il  tombe  une  goutte 
de  pluie  sur  Fœil  gauche  d'un  garçon,  sur  l'oreille  droite 
d'une  fille,  sur  les  anneaux  de  mariage;  si  les  chats  aiguisent 
leurs  ongles  à  l'écorce  d'un  noyer  ou  d'un  peuplier  de  la  Caro- 
line ;  si  les  corbeaux  se  mettent  sur  le  dos  au  milieu  de  l'aire;  si 
les  pies  vous  suivent  en  longeant  les  buissons  de  la  route  ;  si  le 
porc  se  vautre  dans  l'auge;  si  une  araignée  voyage  dans  le 
bonnet  de  nuit,  un  ver  dans  les  sabots  :  oh  !  quand  une  de  ces 
choses-là  arrive,  celui  qui  en  parlerait  à  la  légère  serait  tenu 
pour  un  raillaïre  del  Drap  (avocat  du  diable)  et  traité  comme 
tel...  Halte-là! 

L'enterrement  de  Sarro-Biassos  devait  donc  avoir  lieu  à  neuf 
heures  du  matin.  Or,  bien  avant,  je  me  dirigeai  vers  les  hau- 
teurs de  Saint-Carnus  de  l'Ursinade,  et  les  gravis,  paresseux 
comme  un  ami  de  la  nature  qui  aime  entendre  les  chansons  des 
oiseaux  et  des  brises,  étudier  les  jeux  de  l'ombre  et  de  la  lumière 
à  travers  l'épaisseur  des  fourrés  et  le  long  des  chauves  collines, 
saluer,  au  détour  des  sentiers,  les  cimes  et  les  abîmes,  inter- 
roger les  cabanes  soudaines,  se  recueillir  devant  ces  splendeurs 
forestières  et  rustiques  qu'un  rien  agite,  anime,  inspire^  rend 
vivantes  sous  le  ciel  limpide ,  mais  toujours  impénétrable, 
ironique,  insolent,  éternellement  jaloux  de  dissimuler  les 
mondes  qu'il  contient,  la  force  qui  les  meut,  l'esprit  qui  les 
ordonne,  l'âme  qui  s'y  épand,  le  dieu  qui  y  est...  ou  qui  n'y 
est  pas.  Après  avoir  escaladé  les  rampes,  j'aspirai  l'air  à 
grande  poitrine,  et,  debout  sur  un  mamelon,  je  contemplai  le 
spectacle  sublime  s'oUrant  à  mes  regards  :  au  loin,  du  côté 
des  Espagnes,  ondulaient  gravement  les  blanches  Pyrénées, 
dont  les  crêtes  étincelantes  se  dressaient  au  cœur  de  l'azur-, 
au-dessous  de  moi,  les  forêts  chantaient  des  hymnes,  les  tor- 
rents crachaient  leurs  colères  et  leurs  salives  contre  la  sérénité 
des  cieux,  la  terre  soulevait  ses  intarissables  mamelles,  où 
l'homme  insatiable  est  toujours  suspendu...  Lorsque  j'essayai  de 
supputer  l'origine  de  ces  magnificences  sur  qui  je  planais,  mon 
âme  inquiète  ne  voulut  pas  s'avouer  qu'elles  étaient  sorties  du 
néant,  et  je  descendis  humble  et  pensif  l'autre  versant  de  la 
montagne.   Offusqués  par  l'éclat  des  horizons,  mes  yeux  se 


L'ENTERREMENT    D'UN    ILOTE 


reposèrent  sur  !e  vert  mat  et  doux  des  trèfles,  où  se  détachaient 
les  corsages  et  les  ailes  omnicolores  des  papillons  et  des  demoi- 
selles. A  chaque  pas  nouveau  que  je  faisais,  la  nature  me  sou- 
riait et  sa  voix  profonde  me  disait  :  «  Arrête-toi!  »  J'obéissais, 
écoutant  les  plaintes  de  l'air  et  de  l'eau,  regardant  tomber  les 
feuilles  et  se  mourir  l'été.  Des  deux  côtés  du  sentier  herbu  que 
je  suivais  à  pas  lents^  superbe  et  germée  sur  un  sol  dont  les 
poussières  calcaires  brillaient  aux  rayons  du  soleil  comme  les 
paillettes  que  roulent  les  eaux  californiennes,  une  vigne  immense 
projetait  en  désordre  ses  pampres  inextricables  et  touffus  qui 
s'en  allaient  rampant;  et  cette  riche  ramure,  encore  chargée 
des  rosées  aurorales,  resplendissait  ainsi  qu'une  végétation  de 
cristal  et  de  feu.  Partout^  ici,  là,  des  vendangeurs  en  braies  et 
sayons  de  toile,  nu-pieds,  tête  et  poitrine  nues,  riaient  en  cou- 
pant le  raisin-,  parfois  ils  interrompaient  leur  besogne  pour 
lutter  amoureusement  avec  de  brunes  filles  uniquement  recou- 
vertes de  jupons  de  cotonnade  plus  succincts  et  moins  ornés 


ib 


LES    VA-NU-PIEDS 


assurément  que  ceux  des  danseuses  de  TOpéra.  Voyageant  en 
Quercy,  la  Censure,  à  l'aspect  de  ces  nymphes  court  vêtues,  eût 
peut-être  provoqué  quelque  décret  déterminant  ce  que  Tétoffe 
doit  cacher  et  ce  qu'elle  peut  laisser  voir.  Ensemble,  ou  tour  à 
tour,  elles  venaient  vider  leurs  paniers  d'osier  remplis  de  grappes 
vermeilles  dans  des  cuviers  maintenus  par  des  câbles  sur  le  char 
à  bœufs,  et  le  char,  abrité  du  soleil,  roulait  lentement  sous  les 
grands  arbres  dont  le  vignoble  était  environné.  Ce  soleil  rayon- 
nant la  vie  sur  la  terre,  cette  terre  toujours  en  travail  et  toujours 
saillie,  ces  gars  maigres  et  hâlés  qui  '  ressembleraient  à  des 
moines  de  Ribeira,  si  les  moines  de  Ribeira  savaient  rire;  ces 
vierges,  augustes  comme  des  druidesses  coupant  le  gui  sacré, 
mais  qui  ne  sont  que  de  belles  femelles  curieuses  et  peureuses 
du  mâle;  ces  bœufs  ruminant,  solennels  et  calmes  comme  des 
olympiens  digérant  l'ambroisie;  ces  ormes  et  ces  châtaigniers 
bi-séculaires,  si  vivaces,  secouant  leurs  panaches  de  verdure 
et  faisant  danser  comme  un  voile,  à  l'entour  de  leurs  troncs, 
l'ombre  de  leurs  bras  innombrables  :  toute  cette  poésie  et 
toute  cette  majesté  m'avaient  ému,  et  j'avais  oublié  où  je 
devais  me  rendre . . . 
Un  passant  cria  : 

—  Ohé!  Farminières,  ohé!  tu  vendanges!...  Tu  ne  vas  donc 
pas  à  l'enterrement  de  Sarro-Biassos? 

Le  vendangeur  répondit  : 

—  Je  n'ai  pas  le  temps;  le  raisin  est  mûr,  il  faut  le 
couper. 

—  Eh  bè!...  Toi  qui  étais  emmanché  au  cadavre!...  car,  je 
ne  crois  pas  me  tromper,  vous  viviez  toujours  ensemble,  vous 
étiez  grands  amis,  je  suppose,  et  même  un  peu  cousins,  qu'en 
dis-tu? 

—  Nousjétions  amis  et  cousins  par  les  mères,  tu  dis  la  vérité. 
Nous  avons  fait  la  première  communion  le  même  jour,  nous 
avons  tiré  au  sort  la  même  année,  nous  nous  sommes  mariés 
la  même  Saint-Martin;. . .  mais  le  raisin  est  mûr.  Encore  si  je 
pouvais  faire  revenir  Sarro-Biassos,  je  me  dérangerais  bien  une 
petite  heure  ou  deux. . .  mais  à  quoi  bon?  notre  compagnon, 
décédé,  ne  ressusciterait  certainement  pas.  11  faut  laisser  les 
morts  vivre  tranquilles. 

Après  avoir  entendu  ce  dialogue,  je  m'acheminai  tristement 


L'ENTERREMENT    D'UN    ILOTE  i23 


vers  la  maison  du  défunt.  Quand  j'y  arrivai,  une  quarantaine 
de  personnes,  hommes  et  femmes,  y  étaient  réunies  en  deux 
groupes. 

Les  hommes  disaient  : 

—  Ce  pauvre  Macarit  n'avait  pas  encore  vendu  sa  ré- 
colte. 11  en  aurait  eu  un  joli  denier.  Ses  maïs  sont  les  plus 
beaux  qu'il  y  ait  à  vingt  lieues  à  la  ronde  et  son  blé  est  si  crâne 
que  ça  fait  trembler.  11  quitte  nonante  doubles  cartonnats  de 
terre.  Son  affaire  marchait  bien.  Il  ne  devait  rien  à  personne. 
Ah!  ses  héritiers  peuvent  se  caresser  le  ventre  et  l'estomac; 
ils  sont  bien  heureux.  11  y  en  a  beaucoup  qui  voudraient  être 
à  leur  place. 

Les  femmes  gémissaient  : 

—  Que  le  bon  Dieu  repose  Sarro-Biassos!  C'était  un  homme 
comme  il  faut,  et  des  premiers.  C'est  lui  qui  ne  jetait  pas  les 
argents  par  les  fenêtres  !  On  ne  le  voyait  jamais  au  café  ni  au 
cabaret.  Il  aurait  partagé  un  liard  par  le  milieu.  Il  n'a  jamais 
donné  un  grignon  de  pain  à  qui  que  ce  soit.  Il  n'aimait  pas  les 
mendiants,  qui  sont  des  bayeurs  aux  pies  et  des  galopeurs  de 
merles  blancs.  Chacun  pour  soi,  disait-il.  Quel  brave  homme! 
Les  mauvais  restent  et  les  bons  partent.  Il  serait  mort  de  faim 
pour  économiser.  Il  n'avait  pas  encore  cinquante  ans.  Peccaïre  ! 
que  la  sainte  Vierge  et  les  anges  du  paradis  ne  le  laissent  man- 
quer de  rien  là-haut. 

Une  charrette,  attelée  d'une  vieille  mule  noire  piteusement 
harnachée,  laquelle  avait  des  traces  de  feu  à  une  épaule  et  à  ses 
quatre  jambes  arquées  et  fourbues^  vint  se  placer  entre  la  mare, 
où  barbotaient  effarouchés  et  trompetants  des  canards  et  des 
oies,  et  le  bâtiment  en  terre  crue  où  gisait  le  mort.  Tout  le  monde 
se  tut  aussitôt  et  chacun  se  rangea  sous  le  hangar,  au  seuil  de 
la  maison,  où  la  bière,  faite  de  voliges  de  sapin,  apparut  portée 
à  bras  par  quatre  vieillards  solides  et  droits  comme  des  I .  Vêtu 
des  pieds  à  la  tête  de  siamoise  bleue,  son  chapeau-matelot 
entouré  d'un  crêpe  tout  au  plus  large  de  deux  centimètres,  un 
jeune  homme,  alors,  s'approcha  de  l'enfant  teigneux  qui  con- 
duisait la  charrette,  et  cria  quatre  ou  cinq  noms  ;  les  gens  qu'il 
appelait  se  détachèrent  du  groupe  où  ils  péroraient  et  vinrent 
à  lui.  Grand  conseil.  Il  s'agissait  de  hisser  la  bière  sur  la  char- 
rette. Une  discussion,  ou  plutôt  une  dispute  éclata.  Les  planches 


,24  LES    VA-NU-PIEDS 


en  bois  blanc  du  cercueil,  fort  minces  et  mal  jointes,  laissaient 
filtrer  du  sang,  du  pus,  la  pourriture  du  corps  qui  avait  craqué 
et  se  désagrégeait;  on  devait  d'abord  obvier  à  cela-,  ce  ne  fut 
qu'après  de  très  hurlantes  controverses  que  l'on  décida  enfin 
qu'il  fallait  mettre  de  la  paille  dans  le  lit  de  la  charrette  et  la  bière 
sur  la  paille.  Non  loin  de  la  mare^  il  y  avait  une  meule  de 
chaume  de  seigle  non  haché.  Un  homme  y  courut.  11  en  reve- 
nait chargé,  lorsqu'il  fut  apostrophé  de  la  sorte  : 

—  Es-tu  fou,  Pacard  !  que  nous  portes-tu  là  ?  On  voit,  aux 
yeux  voyants,  que  ce  n'est  pas  ton  bien  que  tu  gaspilles.  Laisse- 
là  cette  paille  fraîche.  Va  dans  l'étable.  Prends-y  des  fanes 
dont  nous  faisons  litière  au  bétail.  Elles  seront  bien  assez 
bonnes  pour  ce  que  nous  en  voulons  faire. 

Celui  qui  parlait  ainsi  était  le  fils  aîné  du  mort. 

On  obéit  à  ses  injonctions,  et,  la  bière  hissée,  on  se  mit  en 
route. 

La  charrette  mortuaire,  flanquée  de  deux  grands  chiens  de 
garde  éfiques  déchirant  l'air  de  leurs  sauvages  complaintes 
(  témoignage  de  douleur  plus  sincères  que  nombre  de  De  pro- 
fundis  que  j'ai  entendus!,  la  charrette,  qui  criait  sur  son  essieu 
à  chaque  tour  de  roue,  ouvrait  la  marche,  et,  derrière  le  cer- 
cueil bruyamment  carrossé,  hommes  et  femmes  se  suivaient  à 
la  queue  leu  leu.  Nous  dévalâmes  d'abord  un  étroit  chemin 
raboteux,  tout  gercé  de  crevasses  et  de  fondrières,  bordé  de 
haies  derrière  lesquelles  apparaissaient  tout  à  coup,  accroupis 
comme  des  sphinx,  de  grands  bœufs  blancs  ou  bruns  meuglant 
immobiles.  On  avançait  pas  à  pas  et  fort  difficilement.  Glissant, 
trébuchant,  acculée  à  l'avaloire,  tant  la  pente  était  escarpée,  la 
mule  dégringolait.  Le  fer  de  ses  sabots  faisait  à  la  terre  d'iné- 
gales et  longues  déchirures.  Cahotée  en  tous  sens,  la  caisse  se 
cognait  aux  ridelles  du  chariot,  et  le  cadavre,  on  entendait  cela, 
se  cognait  aux  parois  de  la  caisse  !  Sans  faire  la  moindre  atten- 
tion à  cet  insignifiant  détail,  les  paysans  causaient  paisiblement 
de  la  taille  de  plus  en  plus  lourde  et  des  batteuses  à  vapeur,  qui 
ne  valent  pas  les  fléaux.  D'une  voix  dolente,  les  paysannes  se 
racontaient  que  les  dernières  inondations  du  Lambous,  du 
Lemboulas  et  de  l'Anet  avaient  enlevé  presque  tout  le  chanvre 
du  pays  :  on  était  ruiné;  le  moment  était  venu  de  ne  pas 
dépenser  un  denier  mal  à  propos.  A  cet  égard,  une  d'entre 


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nerrière  le  cercueil  bruyamment  carrossé,   hommes  et  femmes  se  suivaient. 


126  LES   VA-NU-PIEDS 


elles  insinua  que  «  c'était  bien  désagréable  de  perdre  unjoiirnal 
pour  accompagner  un  mort  dans  l'autre  monde.  »  Il  fut  répondu 
à  ces  sages  discours  que  la  perte  de  la  journée  serait  atténuée 
par  la  mangeaille  qui  serait  offerte,  après  verbes  et  chansons, 
par  les  héritiers  de  Sarra-Biassos^  à  tous  les  assistants,  mâles 
et  femelles,  sans  qu'il  en  coûtât  à  personne  le  moindre  rien  de 
la  poche.  On  avait  fait  bouillir  du  riz  avec  une  cuisse  de  la  vache 
du  Palissaïre,  morte  la  veille  en  vêlant;  une  pipe  de  vin  avait 
été  mise  en  perce'.  On  aurait^  au  retour  du  cimetière,  de  quoi  boire 
et  de  quoi  manger  tout  son  soûl  :  inutile  de  s'inquiéter  à  ce  sujet. 
Forcé  d'écouter  tout  cela,  j'étais  dans  une  situation  d'esprit  que 
je  ne  saurais  analyser  sans  péril,  parce  qu'elle  côtoie  le  gro- 
tesque. Ainsi,  moi  qui  ne  crois  pas  à  Satan,  je  me  disais  que 
je  voudrais  bien  l'être,  et  que^  si  je  l'étais,  je  fouetterais  avec  des 
verges  de  fer  rougi  toutes  ces  brutes  jacassant  autour  de  moi, 
insultant  à  la  solennité  de  la  mort  par  leur  cynisme,  blasphé- 
mant Dieu  en  le  faisant  intervenir  à  tout  bout  de  champ  dans 
une  question  de  semailles  ou  de  placements  sur  première  hypo- 
thèque à  5  pour  loo;  puis  je  me  demandais  si  je  n'errais  pas 
dans  un  cauchemar  où  roulaient  confondus  une  foule  de 
spectres  :  nains  désarticulés,  griffus,  velus,  noirs,  horribles,  se 
dévorant  les  uns  les  autres;  géants  bouffis  et  visqueux,  à 
mains  incalculables,  s'arrachant  les  yeux  et  se  mangeant  réci- 
proquement les  boyaux. . . 

—  Es  aqtii!  dit  une  voix  perçante  au  bas  de  la  montagne,  au 
moment  même  où  nous  débouchions  dans  la  plaine  ensoleillée  : 
Es  aqui.,  loii  capela! 

Ces  paroles  m'éveillèrent,  et  je  rouvris  les  yeux. 
Au  beau  milieu  du  chemin  qui  bifurquait,  et  non  loin  d'un 
vétusté  piédestal  en  maçonnerie,  où  pourrissait  une  grande  croix 
de  bois,  se  tenait  un  prêtre  en  dalmatique  noire  lamée  d'argent, 
le  goupillon  d'une  main,  le  rituel  de  l'autre.  Le  premier  rustre 
venu,  affublé  d'une  soutane,  d'un  surplis,  d'une  étole,  d'une 
chasuble,  eût  présenté  la  même  physionomie  que  ce  prêtre,  et 
cela  s'explique  à  merveille.  Aujourd'hui,  le  clergé,  surtout  le 
bas  clergé,  se  recrute  en  pleins  champs;  le  paysan,  de  même 
qu'il  vise  une  métairie  à  fils  unique  pour  sa  fille,  qu'il  déshéri- 
tera après  l'avoir  bien  placée,  vise  pour  ses  fils  cadets,  qu'il 
s'agit  d'évincer  à  tout  prix  de  la  famille,  afin  d'assurer  à  l'aîné 


LENTERREMENT    D'UN    ILOTE  127 


tout  le  patrimoine,  un  ou  deux  presbytères  de  la  contrée  ;  or  il 
est  tout  simple  que  l'on  retrouve,  chez  la  plupart  des  desser- 
vants des  paroisses  rurales,  presque  tous  d'origine  campagnarde, 
cet  esprit  astucieux  et  retors  si  profondément  empreint  sur  les 
traits  du  laboureur  ou  du  pâtre  qui  les  engendra  !  Conduit  par 
monsieur  le  curé,  le  sombre   convoi   gagna   rapidement   un 
hameau  voisin,  pénétra  dans  une  église  toute  délabrée,  que, 
n'eussent  été  ses  lourds  triglyphes,  ses  architraves  portant  sur 
quatre  piliers  en  tuiles  cuites,  et  son  clocher  plat  triangulaire, 
perforé  et  garni  d'un  beffroi  et  de  deux  petites  cloches  à  carillon, 
j'aurais  prise  pour  une  grange  ou  une  caserne  de  banlieue,  et 
là,  brusquement,  sous  mes  yeux,  se  produisit  une  chose  singu- 
lière. A  peine  eurent-elles  passé  le  seuil  du  temple^  les  femmes 
toutes  ensemble  se  mirent  à  pousser  des  lamentations  déréglées 
que  je  ne  savais  aucunement  m'expliquer,  eu  égard  à  la  par- 
faite indifférence  qui  jusque-là  ne  les  avait  point  abandonnées. 
Soudain,   à  ces  cris,   qui  pouvaient  bien  être   un  signal,   les 
hommes,  écarquillant  les  yeux,  s'agenouillèrent,  et  bientôt  leur 
visage  revêtit  un  effarement  qui  m'eût  inquiété  si  je  n'avais  enfin 
découvert  que  la  grimace  qu'ils  avaient  si  bien  effectuée  et 
immobilisée  sur  leurs  faces  n'était  autre  chose  que  l'expression 
congrue  des  âmes  profondément  affligées,  tel  qu'il  convient, 
non  pas  qu'elles  le  soient,  mais  qu'elles  le  paraissent  dans  la 
maison  du  Seigneur  Tout-Puissant,  lequel  tient  dans  une  main 
les  océans  pour  noyer  les  céréales,  et  dans  l'autre  les  soleils 
pour  tout  mettre  à  feu  et  à  flamme,  à  la  grande  peur  et  ruine 
des  pauvres  paysans  innocents,  bons  comme  des  moutons, 
sages  comme  des  images,  qui  vont  se  confesser  à  la  Toussaint, 
à  la  Noël,  à  Pâques,  à  la  Pentecôte,  et  toutes  fois  et  quantes 
qu'on  veut  bien  les  absoudre  d'avoir  laissé  crever  de  faim  leurs 
femmes ,  leurs  enfants,  «  qui  mangent  trop  et  ne  gagnent  pas 
assez,  »  et  les  mendiants,  «  qui  pourraient  travailler,  mais  qui 
préfèrent  se  chercher  les  puces  et  les  poux  à  l'ombre  des  chênes, 
ces  fainéants  !  alors  que  ceux  qui  ont  bien  gagné  ce  qu'ils  ont 
labourent  et  fauchent,  et  bêchent  et  piochent,  et  rament  la 
galère  à  la  rage  des  midis. . .  »  Spectacle  indicible!  A  voir  ces 
polichinelles  dont  les  visages,  conventionnellement  contractés, 
affichaient  une  douleur  qu'ils  ne  ressentaient  point;  à  entendre 
ces  chipies  qui  poussaient   des   croassements  de  corbeau  et 


128  LES  VA-NU-PIEDS 


pleuraient  des  larmes  de  crocodile,  je  me  sentis  mal  à  mon  aise, 
et  voulus  sortir  de  ce  lieu  où  tous  mentaient,  hormis  les  chiens  du 
mort,  accroupis,  fauves^  éperdus,  hagards,  effarés,  galeux,  for- 
midables, magnifiques,  Tun  à  gauche,,  l'autre  à  droite  du  cer- 
cueil. Braves  bêtes, — vrais  amis, —  elles  avaient  une  âme,  elles, 
du  moins! 

Écœuré,  je  me  retirais,  lorsque  mes  yeux  furent  arrêtés  par 
un  tableau  placé  dans  le  chœur,  à  la  droite  de  Tautel.  Loin 
d'être  nulle  ou  médiocre,  cette  toile  avait  réellement  de  la  valeur 
et  le  dessin  en  était  fort  correct.  Examinant  l'œuvre  plus  atten- 
tivement, et  de  très  près,  je  ne  tardai  pas  à  me  convaincre  que, 
lorqu'il  l'avait  exécutée,  l'ouvrier  en  était  à  chercher  sa  manière  : 
si  l'emphase  des  tons,  la  chaleur  du  coloris,  l'audace  des  touches, 
l'exagération  bizarre  des  ombres,  l'antithèse  sarcarstique  des 
personnages  me  disaient  clairement  qu'il  s'était  enrôlé  sous  le 
drapeau  romantique,  je  ne  pouvais  pas  non  plus  ne  pas  recon- 
naître qu'il  avait  dû  pratiquer,  à  une  époque  antérieure,  selon 
les  règles  d'une  autre  époque,  car  je  retrouvais  dans  son  travail, 
un  peu  partout,  certaines  lignes  académiques  si  chères  au  vieux 
David,  et  peut-être  plus  encore  au  grand  artiste  contemporain 
dont  le   pinceau  sculpte   au   lieu  de  peindre,  et  qu'on  sur- 
nomme tantôt  sentencieusement,  tantôt  épigrammatiquement  : 
Raphaël  II.  Au  bas  de  ce  tableau,  sorti  d'une  obscure,  mais 
spirituelle  palette,  éclatait  cette  singulière  légende  :  Apparition 
de  Madame  Marie  à  Sa  Majesté  Très-Chrétienne  le  Roy  de 
France  et  de  Navarre  Louis  XV  le  Bien- Aimé .  Je  n'oserais 
pas  affirmer  que  la  toile  de  Saint-Carnus  de  l'Ursinade  soit  une 
satire  dirigée  par  un  facétieux  rapin  contre  l'auteur  du  Vœu  de 
Louis  XIII,  je  dirai  seulement  que,  roide  comme  un  Romain 
aux  pieds  d'une  Sabine,  le  roi  paillard,  couvert  du  manteau 
fleurdelisé,  à  genoux  devant  la  Vierge  des  vierges,  me  fit  songer 
obstinément  au  catholique  lils  du  royal  parpaillot  implorant  la 
Mère  de  Dieu,  qui  fut  pour  lui  très  gracieuse  et  très  miséricor- 
dieuse, comme  on  sait.  En  vain,  je  cherchai  minutieusement, 
sur  les  murs  blanchis  à  la  chaux  de  l'église,  un  pendant  à  la 
peinture  du  romantique  anonyme,  je  ne  sus  y  découvrir  qu'un 
grand  crucifix  et  un  chemin  de  la  Croix.  IJEcce  Homo  du  cru- 
cifix ne  saurait  être  décrit  que  par  un  professeur  d'ostéologie. 
Quant  au  Chemin  de  la  Croix,  un  charpentier,  sans  doute,  ou 


L'ENTERREMENT    D'UN    ILOTE  120 


un  «  entrepreneur  de  bâtisses,  »  en  avait  peinturluré  les  Stations. 
Gigantesque,  barbu  et  chevelu  comme  Mérovée,  le  Nazaréen 
s'y  mouvait  au  milieu  de  cinq  ou  six  légionnaires  nés  en  Lilli- 
put.  En  vérité,  on  se  demandait  comment  ces  homoncules, 
plus  brefs  que  leurs  boucliers  et  moins  lourdsque  leurs  casques, 
avaient  réussi  à  garrotter,  comment  ils  conduiraient  auGolgotha 
le  colossal  Emmanuel ,  bien  autrement  taillé  que  Gulliver,  dont 
la  capture  exigea  pourtant  les  efforts  de  tout  un  million  de  pyg- 
mées.  Comme  parfois  la  pensée  vagabonde!  A  force  de  consi- 
dérer les  XIV  Stations  de  la  Croix,  j'en  arrivai  à  les  comparer 
aux  Xll  Travaux  d'Hercule.  Eh!  ce  n'était  pas  ma  faute,  c'était 
celle  de  l'entrepreneur  de  bâtisses  :  Alcide  ne  portait  pas  plus 


'7 


LES    VA-NU-PIEDS 


fièrement  sa  massue  et  sa  peau  de  lion,  que  Christ  ne  portait 
sa  croix  et  sa  tunique.  Et  puis  le  fils  d'Alcmène  et  le  fils  de 
Marie  procèdent  l'un  et  l'autre  de  deux  pères  éternels  :  Jupiter 
et  Jéhovah.  Ainsi  disais-je,   comme  retentit  le  Dies  irœl  Le 
curé  et  son  clerc,  petit  gars  presque  nu,  sale,  haut  sur  pattes^ 
avaient  des  voix  si  variables,  qu'en  moins  d'une  minute  je  crus 
entendre  dix  soprani  et  dix  contralti  divers.  A  chaque  verset  du 
terrible  psaume,  les  voix  alternaient,  furieuses.  Si  la  Marguerite 
du  docteur  Faust,  elle  qui  se  plaignait  que  ce  cantique  «   la 
déchirait  jusqu'au  fond  du  cœur,  «  eût  entendu  le  Dies  irœ  à 
Saint-Carnus  de  l'Ursinade,  la  divine  fille  du  pays  harmonieux 
des  Gœthe,  des  Beethoven  et  des  Mozart,  se  fût  assurément 
donné  quelque  bosse  de  rire  à  l'audition  de  l'inexorable  chari- 
vari qui  me  brisait  le  tympan.  Enfin  les  chantres  se  turent  et  le 
tapage  cessa.  La  messe  était  dite.  Debout  sur  la  troisième  marche 
d'un  escalier  de  pierre,  —  laquelle  est  de  plain-pied  avec  les 
dalles  du  chœur,  séparé  de  la  nef  par  une  grossière  balustrade  de 
chêne  peinte  à  l'ocre  rouge^ — le  prêtre,  un  plateau  d'étain  d'une 
main,  un  crucifix  d'ivoire  de  l'autre,  attendait  qu'on  se  pré- 
sentât au  baise-croix.  Un  mouvement  marqué  d'hésitation  se 
manifesta  parmi  la  compagnie.  Ordinairement,  avant  tout  service 
funèbre,  chacun  des  assistants  reçoit  du  sacristain,  et,  à  défaut 
de  sacristain,  des  mains  du  curé  lui-même,  un  sou  pour  donner 
à  l'otîrande  \  or  cette  distribution  préalable,  toujours  aux  frais  des 
parents  ou  héritiers  du  mort,  cela  va  sans  dire,  n'avait  pas  été 
faite...  «Ah!  b...igre!  »  Le  prêtre  avait  beau  s'agiter,  les  paysans 
n'avançaient  pas.   11  étendit  les  mains.  Personne  ne  bougea. 
Seuls,  comme  s'ils  eussent  compris  les  signes  réitérés  et  le 
suprême  appel  du  curé,  les  deux  chiens  de  garde  rampèrent 
jusqu'à  lui.  Ma  parole  d'honneur!  j'eusse  donné  le  Christ  à 
baiser  à  ces  chiens,  si  j'avais  été  ce  prêtre  catholique!  Bientôt, 
à  bout  de  patience,  il  ne  put  comprimer  son  indignation  plus 
longtemps  et  s'écria  : 

—  "Venez  donc!  Ça  ne  vous  coûtera  rien.  Je  vous  dispense 
du  sou  ! 

Tout  confits  en  pleurs,  anguleux,  félins,  obliques,  ambigus, 
louches,  béants,  hideux,  atroces^  exécrables,  baragouinant  et 
mâchant  des  patenôtres  et  des  ave  romano-gascons,  hommes 
et  femmes,  ils  s'approchèrent  enfin,  et  la  plus  épouvantable 


L'KN  FERREMENT    D'UN    ILOTE 


comédie  eut  lieu  :  tour  à  tour,  ils  coUaieiir  leurs  bouches  sur  le 
Crucifié,  comme  s'ils  allaient  expirer  dans  le  ravissement  et 
l'extase,  ces  imposteurs  !  rendre  l'âme  en  béatitude,  ces  infâmes  I 
Une  grosse  demi-heure  durant,  ils  tirent  toutes  sortes  de  mome- 
ries,  et,  la  pantomime  finie,  ils  allèrent  se  ranger  au  fond  de  la 
nef.  Après  cela,  —  mes  entrailles  grondaient  de  colère  et  ma 
tète  brûlait  ! — après  cela,  six  d'entre  eux,  à  l'aide  de  deux  barres 
passées  horizontalement  en  des  rondelles  d'osier  assujetties 
aux  quatre  planches  de  sapin,  soulevèrent  le  cercueil,  et,  dirigés 
par  l'abbé,  marchèrent  pesamment  vers  le  portail  de  l'église, 
ouvert  à  deux  battants.  Un  bossu,  Quasimodo  subit,  cram- 
ponné aux  cordes  qui  mouvaient  les  cloches,  alors  s'élança. 
Comme  une  plume  enlevé  du  sol  et  y  retombant  comme  une 
masse,  à  chaque  branle,  il  remontait  et  redescendait  en  un  clin 
d'oeil  ;  les  loques  dont  il  était  revêtu  faisaient,  en  volfigeant  dans 
l'espace,  on  ne  sait  quels  bruits  d'ailes,  et,  tandis  qu'il  planait 
au-dessus  des  tètes,  il  poussait  des  clameurs  pareilles  à  des  cris 
de  détresse  vraiment  terrifiantes,  qui  me  glaçaient  le  sang  dans 
les  veines.  En  toute  hâte  et  péle-mèle,  nous  sortîmes  de  l'église 
au  son  des  cloches  branlées  à  toutes  volées,  et  nous  gravîmes 
avec  peine  un  monticule  ardu  derrière  lequel,  encaissé  profon- 
dément entre  deux  roches  à  pic,  gît  le  pauvre  cimetière  du 
hameau.  La  terre  était  toute  détrempée.  Il  avait  plu  à  torrents 
la  veille.  Ceux  qui  portaient  le  corps  s'enfonçaient  dans  la  boue 
jusqu'au  ventre.  Il  fallut  que  le  fossoyeur  prît  sur  son  échine 
le  prêtre  et  le  déposât  sur  une  pile  de  cailloux.  Là  fut  dit  le  der- 
nier De  Profundis.  Pendant  la  psalmodie,  les  chiens  du  mort, 
nageant  dans  la  fange  liquide,  tentèrent  en  vain  de  s'engager 
dans  la  fosse  à  moitié  pleine  d'eau  jaunâtre,  où  la  bière,  pénible- 
ment maniée,  disparut  bruyamment  en  faisant  rejaillir  sur  nous 
une  pluie  d'éclaboussures.  «  Amen!  »  Et  chacun  se  retira.  Seul, 
avec  les  chiens  douloureux  et  fidèles,  quon  avait  inutilement 
essayé  d'arracher  au  défunt,  je  restai  là,  muet,  immobile,  pensif 
devant  la  tombe  de  ce  malheureux  que  personne  n'avait  jamais 
aimé  :  ni  l'aïeul,  ni  l'aïeule,  ni  le  père,  ni  la  mère  !  que  personne 
ne  regrettait  :  ni  l'ami,  ni  le  frère,  ni  l'enfant,  ni  la  femme!  Et^ 
malgré  moi,  je  sondai  du  regard  ce  dôme  de  nuées  où  sommeille, 
où  se  cache,  où  doit  être  l'ÉterneLle  Justice;  mais,  hélas!  le  ciel 
ne  laisse  rien  voir,  rien  pénétrer,  rien  ! 


LES   VA-NU-PIEDS, 


Encore  en  quête  de  Dieu,  je  sortis  enfin  du  cimetière,  à  la 
porte  duquel  je  vis  trois  hommes  en  pourparlers. 

L'un  d'eux,  habillé  de  noir  et  cravaté  de  blanc,  avait  cette 
allure-Loyola  que  Chilly  prête  à  Rodin  : 

—  Voilà  ce  que  c'est,  dit-il;  oui,  mes  amis,  c'est  ainsi,  tout 
à  fait  ainsi  ! 

—  Monsieur  le  notaire,  répondit-on,  quant  à  moi,  je  sais 
bien  que  je  n'ai  pas  la  moindre  confiance  en  l'Aîné;  et  toi, 
Second?... 

—  Ni  moi  non  plus,  monsieur  le  notaire,  je  ne  lui  fierai 
pas...  tenez,  la  moitié  d'une  demi-liarde  coupée  en  trente-six 
milliards  de  morceaux. 

—  Eh  bien,  que  voulez-vous,  mes  pauvres  enfants?  s'écria  le 
notaire,  il  faut  agir;  vous  devez,  selon  moi,  faire  mettre  les 
scellés,,  il  en  est  temps  encore... 

—  Oui,  sans  nul  doute;  mais,  c'est  que  ça  coûte  beaucoup, 
les  scellés  ! 

—  Si  vous  préférez  qu'on  vous  vole  tout. . .  ça  m'est  égal,  à 
moi. 

—  Mettons  les  scellés! 

—  Il  y  a  des  formalités...  nous  les  mettrons  demain. 

—  Aujourd'hui!  aujourd'hui!!  aujourd'hui!!! 

L'ombre  vacillante  d'un  style,  projetée  sur  les  lignes  d'un 
antique  cadran  solaire  fixé  par  des  boulons  de  fer  au  fronton 
de  l'église,  marquait  midi;  le  ciel  versait,  sur  les  champs 
magnifiques  dont  j'étais  environné,  des  torrents  de  lumière  et 
de  feu;  je  m'enfuis  épouvanté,  trouvant  lugubre  la  terre  et  noir 
le  soleil! 

La  Française,  août  1862. 


-"^ 


^^«A> 


Une  terrible  bête  que  c^  tigre!    (.l'âge   i  .ô . 


ERAL    LE    DOMPTEUR 


Elle  faisait  fureur,  Andréa.  Tout  Paris  était  allé  la  voir  et 
l'applaudir.  On  parlait  d'elle  à  la  cour  comme  à  la  ville;  on  en 
parlait  aux  Tuileries^  au  Jockey-Club;  on  en  parlait  aux  guin- 
guettes Saint-Antoine,  au  quartier  Latin,  à  Mouffelard,  à  la 
Bourse,  à  Breda-Street;  on  en  parlait  ici,  là,  partout.  Tous  les 
hommes,  ceux  de  boulevard  et  ceux  de  faubourg,  en  raffolaient 
également  :  il  est  vrai  qu'elle  n'avait  pas  plus  d'yeux  pour  le 
bon  bougre  en  blouse  que  pour  le  petit  crevé  en  veston;  toutes 
les  femmes,  celles  de  plaisir  et  celles  de  devoir,  la  portaient 
également  aux  nues  :  il  est  vrai  qu'elle  évitait  la  cocotte  décol- 
letée jusqu'au  poitrail  autant  que  la  sainte-n'y-touche  boutonnée 
jusqu'au  cou.  Qui,  quoi  donc  aimait-elle,  Andréa  la  dompteuse  ? 
Elle  aimait  ses  bêtes;  ses  bêtes,  et  voilà  tout.  Il  faut  dire  qu'elles 
le  lui  rendaient  bien  et  faisaient  sa  gloire.  En  effet,  impossible 
de  se  la  représenter  autrement  qu'en  plein  cirque,  assise  indo- 
lente au  milieu  de  ses  lions  échevelés,  ou  fière  et  debout, 
ordonnant  à  son  tigre  royal.  Les  trente-six  trompettes  de  la 


i34  LES   VA-NU-PIEDS 


Renommée,  v  compris  le  fifre  du  Figaro^  l'avaient  chantée 
ainsi.  Bien  des  gens,  à  propos  d'elle^  s'étaient  souvenus  d"Om- 
phale  et  de  Circé.  Le  Ruggieri  de  la  Liberté  lui  tira  quatre  ou 
cinq  feux  d'artifice,  et  le  premier  jésuite  de  France  et  de  Navarre, 
Cardinal  honoraire,  fit  éclore  pour  elle  une  fîeur  mystique  des- 
tinée à  prendre  place  dans  le  deuxième  pot  des  Odeurs  de  Paris. 
Enfin,  on  ne  sait  quel  Adrien  indiscret  la  trahit,  un  beau  jour, 
en  ces  termes  : 

«  Andréa,  la  séduisante,  la  belle,  l'intrépide,  la  chaste,  l'in- 
comparable, la  sublime  Andréa  que  Paris  idolâtre  et  va  fêter 
chaque  soir,  Andréa  n'est  autre  que  la  fille  naturelle  du  dernier 
et  fameux  duc  de  X...,  lord  Z...,  mort  Tannée  dernière  à  Rich- 
mond,  en  Virginie  (États-Unis  d'Anr-érique:  ;  Andréa,  miss 
Andréa  que  chacun  encense,  hélas!  en  vain  et  qui  mériterait 
haut  la  main  d'être  couronnée  rosière,  est  née  aux  Grandes- 
Indes,  en  1848.  )) 

Trois  ou  quatre  jours  après  cette  mirobolante  indiscrétion 
parisienne,  qui  fut  lue  et  relue  et  commentée,  apparut  sur  tou.4 
les  murs  de  la  capitale  une  grande  afliche  écarlate ,  bordée 
de  jaune,  avec  ces  mots  en  grosses  lettres  mi-parties  de  noir 
et  de  blanc  : 

Aujourd'hui  Ditnanche  S  mai 
REPRÉSENTATION    EXTRAORDINAIRE 

ADIEUX 

DE 

MADEMOISELLE     ANDRÉA 

POUR    I.A    PREMIÈRE    ET    DKRNIKRE    FOIS 

M.    ÉRAL 

entrera  dans  la  cage  du  grand  Tigre  royal. 

Le  soir  venu,  le  tout  Paris  des  spectacles  solennels  assaillit 
les  portes  du  Cirque-Napoléon.  Une  immense  queue  de  gens 
s'allongeait  sur  le  boulevard  du  Temple.  A  tout  instant  arri- 
vaient en  foule  des  voitures,  entre  lesquelles  se  faufilait  quelque 


ERAL    LE    DOMPTEUR  ii5 


amateur  impatient  d'atteindre  au  bureau  de  location  assiégé. 
Les  gardes  de  Paris  à  cheval  et  les  sergents  de  ville  avaient 
beaucoup  de  peine  à  contenir  le  flot.  On  forçait  le  passage,  on 
franchissait  les  balustrades,  on  prenait  d'assaut  tous  les  guichets. 
Il  s'agissait  de  trouver  place,  coûte  que  coûte,  au  pourtour  du 
Cirque.  On  se  souciait  très  peu,  vraiment,  du  dompteur 
inconnu,  sur  l'affiche  prônée;  mais  on  voulait  absolument  la 
revoir  une  dernière  fois,  elle,  Andréa,  qui  n'avait  subi  jamais 
un  maître,  et  qui  bientôt,  ô  miracle!  allait  quitter  Paris, inviolée, 
immaculée,  aussi  blanche  qu'elle  y  était  parvenue,  absolument 
intacte  ! 

En  vérité,  ce  soir-là,  la  diva  de  la  grande  ville  ne  fut  ni  la 
Miolan-Carvalho,  ni  la  Nilsson,  ni  la  Patti,  ni  Sax,  ni  Schneider, 
ni  même  aucune  Thérésa.  Les  amoureux,  tous  les  amoureux 
avaient  délaissé  Marguerite,  Rosine,  Ophélie,  et  la  duchesse  de 
Gérolstein,  et  l'Africaine,  et  la  Femme  à  barbe.  Infidèles  cha- 
cun à  sa  reine,  ils  avaient  accouru,  ceux-ci  du  pôle  nord,  ceux- 
là  du  pôle  sud;  ils  étaient  venus  des  quatre  points  cardinaux, 
et  bientôt,  tous  ensemble,  ils  allaient  se  rencontrer  aux  pieds 
de  l'universelle  adorée. 

On  causait,  on  gesticulait,  on  s'agitait  sur  les  gradins,  en  l'at- 
tendant. 

Il  n'était  pas  encore  huit  heures,  et  le  cirque  était  déjà  rempli 
jusqu'aux  frises.  Une  rumeur  énorme  ondoyait  dans  le  bâti- 
ment. II  y  avait,  ce  soir-là,  quelque  chose  dans  l'air;  on  ne 
savait  trop  quoi...  quelque  chose.  On  se  montrait  du  doigtât 
de  l'œil  la  cage  du  tigre  royal  placée  au  milieu  de  l'arène  et  re- 
couverte d'une  sorte  de  voile  épais  et  noir.  Une  terrible  bètc 
que  ce  tigre  !  Avec  lui,  pas  de  plaisanterie  :  il  fallait  le  surveiller 
sans  cesse  !  Un  jour. . . 

Huit  heures  sonnèrent. 

Enfin  ! 

Andréa  parut. 

Une  immense  acclamation  l'accueillit.  Insensible  à  la  louange, 
elle  regarda  face  à  face  tout  son  peuple  en  délire  et  le  calma 
d'un  seul  geste,  ainsi  qu'une  infante  apaise  son  amant  eii- 
sorcelé. 

L'on  fit  silence. 

On  la  contempla. 


130  LES    VA-NU- PIEDS 


Brune,  svelte,  élégante,  un  visage  pâle  et  froid ,  de  beaux 
traits  aquilins,  un  œil  orgueilleux  de  déesse. 

On  la  salua.  Très  hautaine  et  très  charmante  dans  sa  vaste 
tunique  blanche  étoilée  d'argent,  elle  secouait  sa  riche  chevelure 
noire  avivée  de  mailles  scintillantes  d'acier  et  montrait  à  tous, 
en  souriantj  son  redoutable  sceptre  magique  :  un  simple  épi 
de  blé. 

Pour  toute  arme,  un  épi  de  blé  ! 

Le  peuple  aime  l'esprit  autant  que  le  courage.  Il  se  donne 
avec  passion  à  qui  possède  les  deux.  Andréa  savait  peut-être 
cela. . . 

Tandis  que  toutes  les  têtes  s'inclinaient,  elle  pénétra,  rhyth- 
mique  et  lente,  dans  la  cage  du  tigre  royal  accroupi,  somnolent 
sur  un  simulacre  d'ouaiiie  égorgée . 

—  Yago!  fit-elle. 

Il  dilata  ses  claires  prunelles  semées  de  mille  étincelles  d'or, 
et,  s'étant  dressé  sur  ses  gritfes,  il  la  reçut  au  seuil  de  la  cage 
en  ronronnant  comme  un  matou.  Le  superbe  animal!  Adulte,  il 
était  très  haut  sur  pattes  et  fort  bien  charpenté.  Sous  la  soie  et 
le  velours  de  sa  robe,  aux  poils  jaunes  et  noirs,  admirablement 
tavelée  et  mouchetée,  un  peu  sombre  sur  le  dos  et  d'une  blan- 
cheur de  neige  au  bas-ventre,  on  suivait  de  l'œil  le  jeu  puissant 
et  souple  de  sa  musculature,  et,  rien  qu'à  le  voir  errer,  rouler, 
étendre  ou  ramasser  ses  flexibles  vertèbres,  bondir  en  tous  sens 
et  retomber  d'aplomb  sur  li  pointe  de  ses  orteils,  on  compre- 
nait très  vite  et  fort  bien  l'admiration  des  poètes  qui  l'avaient 
magistralement  chanté  dans  la  grande  presse,  et  la  bienveillance 
des  chroniqueurs  ou  des  reporters  qui  ne  l'avaient  pas  du  tout 
rasé  dans  la  petite. 

—  Yago!  répéta  la  dompteuse. 

11  bâilla...  Sesdents  aiguëset  luisantes  apparurent  enchâssées 
en  de  rouges  gencives,  et  l'on  vit  sa  langue  âpre,  rugueuse 
comme  une  lime,  et  toute  sa  gorge.  Après  avoir  bien  bâillé, 
dame!  il  s'étira.  Ses  ongles  valaient  ses  dents.  Outillé  comme  il 
l'était,  il  pouvait  nuire,  ce  monsieur.  Rien  en  lui  qui  ne  fût  très 
respectable . 

—  Hop  !  hop!  fit  Andréa,  qui  le  chatouillait  avec  l'épi  de  blé, 
debout! 

Yago  s'arc-bouta  sur  son  train  de  derrière,  et,  se  délectant 


ssâËi^ 


ainsi  qu'un  homme,  il  baisa  fort  tendrement  sa  maîtresse  aux 
yeux,  aux  lèvres... 

A  propos  de  cet  exercice,  une  plume  légère  et  mondaine 
avait  écrit,  je  ne  sais  où,  que  beaucoup  de  lions  parisiens, 
assez  jaloux  du  tigre,  avaient  à  cœur  d'agir  aussi  bien  que  lui. 
C'était,  ma  foi,  vrai,  très  vrai,  cela  I  Plusieurs  Excellences,  une 


i38  LES    VA-NU-PIEDS 


Grandeur,  une  Éminence,  une  Altesse  et  deux  ou  trois  Sires 
intronisés,  épris  de  la  dompteuse,  avaient  daigné  se  mettre, 
eux  et  leurs  richesses,  à  ses  genoux.  Elle  avait  répondu  poli- 
ment à  ce  bataillon  sacré  d'adorateurs  qu'elle  n'avait  absolu- 
ment rien  à  leur  vendre.  Ils  insistèrent  de  toutes  les  taçons.  Son 
dernier  mot  l'ut  celui-ci  :  «  Quoique  très  pauvre,  je  me  doamerai 
gratis  tout  entière,  avec  tout  ce  que  l'on  trouve  en  moi  d'ado- 
rable et  de  divin,  à  celui  d'entre  vous  qui  m'aimera  assez  pour 
tenir  compagnie,  un  simple  petit  quart  d'heure,  à  mon  tigre 
royal.  ■»  hiutile  d'affirmer  que,  à  partir  de  ce  moment-là,  les 
nobles  prétendants  s'évanouirent-,  ils  courent  encore.  Entre 
tant  de  princes,  il  ne  se  trouva  point  un  seul  homme  :  Andréa 
resta  ...  demoiselle. 

...  On  la  regardait  passionnément,  tandis  que  son  amant 
fauve,  éperdu,  la  couvrait  de  caresses,  et,  certes,  on  était  obligé 
de  convenir  qu'il  n'était  au  monde  aucune  vertu  si  bien  gardée 
et  si  bien  léchée. 

—  Yago!  lui  disait-elle,  ainsi  qu'on  dit  Azor  à  son  chien, 
Arthur  à  son  chat-,  et  lui,  mignard  et  lascif,  entr'ouvrant  et 
refermant  tour  à  tour  son  œil  rétractiie,  lui,  le  traître,  ^  ago  le 
bien-nommé,  se  mourait  délicieusement  aux  pieds  de  la  vierge 
langoureuse  qui,  sans  nulle  appréhension,  le  traitait  comme  un 
simple  angora... 
«  Joli,  très  joli!  » 

Fort  émerveillé,  le  public  applaudissait  à  tout  rompre  et 
pâmait  d'aise.  Ah!  c'est  que  vraiment  ils  étaient,  le  tigre  et  la 
femme,  aussi  ravissants  l'un  que  l'autre!  11  semblait,  lui,  si 
soumis,  elle,  si  paisible^  que  l'on  oubliait  presque  d'avoir  peur. 
Et  cependant!...  11  avait,  ce  tigre-roi,  dévoré  déjà  plusieurs 
belluaires,  un  à  Londres  et  deux  autres  à  Bruxelles;  en  un  clin 
d'œil  ils  avaient  péri  déchirés,  broyés,  hachés  menu  par  sa 
grilfe  et  ses.  crocs.  Si  depuis  lors  il  s'était  amadoué,  rien  ne 
prouvait  qu'il  ne  pût  faire  encore  quelque  mauvais  coup.  Un 
sournois  de  cet  acabit  est  toujours  à  craindre  :  Andréa  ne  se 
défiait  peut-être  pas  assez  de  lui?  Bah!  bah!  ce  jésuite  quadru- 
pède trouvait  la  mariée  trop  belle  pour  songer  un  seul  instant 
à  la  défigurer... 
«  Ah!  diable!  » 
Un    rugissement    soudain    venait    d'apprendre    à    tous    les 


ÉRAL    LE    DOMPTEUR 


spectateurs  que  la  bête  avait  toujours  ongles  et  dents  et  n'était 
pas  de  carton,  ainsi  que  certains  saint  Thomas  feignaient  de  le 
croire.  Agacée  enlin,  elle  manifestait  quelque  humeur  et  ne  fai- 
sait plus  patte  de  velours. 
Elle,  Andréa,  souriait. 
—  Allons,  dit-elle,  saute,  Yago! 

Trois  fois  on  vit  le  tigre  s'asseoir  sur  ses  jarrets,  agiter  con- 
vulsivement sa  queue,  lécher  en  grognant  ses  babines...  et  trois 
fois  on  le  vit  aussi  bondir  et  retomber  à  terre,  inotlénsif  et  ram- 
pant. Il  se  pouvait  que  ce  ne  fût  là  qu'un  jeu,  mais  quel  jeu 
scabreux  !  Une  touche  un  peu  trop  expressive  de  l'animal  per- 
fide, et  c'en  était  fait  de  l'exquise  et  frêle  créature  qui  le  gouver- 
nait. En  une  minute  on  passa  par  mille  alternatives  de  crainte 
et  de  plaisir;  enfin,  on  se  rassura  :  le  tigre  ronronnait  de  nou- 
veau. Comme  pour  demander  pardon  de  son  accès  de  furie,  il 
s'allongea  sur  le  dos,  émoussa  doucement  ses  ongles,  sourit 
des  lèvres  et  des  yeux,  et  se  fit  petit,  petit,  tout  petit.  11  avait, 
ma  foi,  l'air  d'un  pauvre  agneau.  Les  pieds,  les  mains,  tous 
les  membres,  le  corps,  la  tète  d'Andréa,  toute  Andréa  lui  roula 
lentement  entre  les  dents,  entre  les  griffes.  On  était  charmé  non 
moins  qu'ému.  Quelle  puissance  magnétique  avait  donc  cette 
femme!  Avant  elle  on  avait  vu  bien  des  dompteurs,  oui,  mais 
quelle  difiercnce!...  Ils  paraissaient,  ils  étaient,   eux,  ces  bel- 
luaires,  plus  fougueux  et  plus  sauvages  que  leurs  bètes;  elle, 
au  contraire,  avait  une  douceur  d'ange,  et  sa  douceur  faisait 
peut-être  sa  force  irrésistible.  Yago,  loin  de  se  courber  devant 
elle  avec  terreur,  ainsi  que  le  font  ordinairement  les  bètes  fauves 
subjuguées  par  ces  hommes  brutaux,  l'embrassait  avec  on  ne 
sait  quelle  infinie  tendresse.  On  eût  dit  une  étreinte  amoureuse. 
Elle  était  la  femelle,  elle,  Andréa;  il  était  le  mâle,  lui,  Yago!  Ne 
pouvait-il  pas  y  avoir  réellement  de  l'amour  entre  eux  deux?... 
A  ce  sujet,  un  célèbre  mystique  avait  beaucoup  parlé  de  Vcternel 
fciniiiin,  et  puis  il  avait  hautement  avoué  que,  pour  sa  part,  il 
ne  pouvait  s'expliquer  autrement   que  par  la  différence  des 
sexes  l'étrange  influence  d'Andréa  sur  son  tigre  et  la  servilité 
complète  et  persistante  de  celui-ci.  Quelques  espriLs  mouton- 
niers ayant    adopté   cette  manière  de   voir,    ils  la   prônèrent 
aussitôt  a  bouche  et  plume  que  veux-tu.  Le  bon  public  laissa 
ratiociner  ces  docteurs  et  pensa  :  «  Qui  sait.'  ehi. . .  peut-être! 


,40  LES    VA-NU- PIEDS 


ii  y  a  des  choses  si  cocasses  ! ...  »  En  tout  cas,  ei  quoi  qu'il  en 
fût,  il  avait,  Yago,  des  colères  violentes,  et  ses  colères  se  pro- 
duisaient tout  à  coup,  par  crises. 

11  venait  de  rugir,  il  rugit  encore. 

Ah  !  cette  fois,  il  s'était  exprimé  de  façon  à  donner  froid  aux 
cheveux  à  ces  placides  sceptiques  qui  ne  s'émeuvent  de  rien,  ne 
trouvant  jamais,  en  quelques  conjonctures  que  ce  soit,  qu'il  y 
ait  le  moindre  danger...  pour  autrui. 

—  'Vite,  vite,  le  feu  !  dit  Andréa. 

Tout  le  monde,  à  ce  cri,  s'interrogea  du  regard.  «  Du  feu! 
Pourquoi  faire?. . .  » 

—  Allons  donc,  le  feu!  répéta-t-elle,  impatiente. 

On  lui  fit,  à  travers  le  barreau  de  la  cage,  passer  un  brasero 
tout  rempli  de  charbons  ardents. 

Elle  y  jeta  son  épi  de  blé,  qui  fut  aussitôt  consumé:,  puis  elle 
y  prit  une  tige  de  fer  incandescente. 

Hé  là!  bon  Dieu!  miss  Andréa!. . .  Qu'allait-elle  faire  donc? 
Ce  feu,  cette  arme  enfiammée,  oh  !  cela,  c'était  de  l'inédit,  de 
rinouï,  de  l'imprévu.  Le  tigre  tournait  et  virait  de  toutes  parts. 
Ses  reins  avaient  des  ondulations  serpentines  ;  ses  yeux,  hypo- 
crites et  clignotants,  lançaient  des  rayons  qui  faisaient  pâlir  la 
braise  du  brasier;  il  semblait  qu'il  eût  soif  de  sang  et  faim  de 
chair  fraîche,  et  c'est  ce  moment  qu'Andréa  choisissait  pour 
le  braver  avec  la  flamme  et  le  fer!  Était-elle  devenue  idiote  ou 
folle,  Andréa?  Point.  Imperturbable  et  toujours  souriante,  elle 
précipita  l'aiguille  de  fer  rougi  qu'elle  tenait  à  deux  mains  vers 
les  prunelles  offusquées  de  son  tigre  royal. 

—  Avance! 
11  obéit. 

—  Encore  ! 

11  s'approcha  d'elle  davantage. 

—  Encore,  encore. .  .  encore! 

11  avait  la  tige  brûlante  au  ras  du  museau.  Tout  à  coup  il  sauta 
brusquement  en  arrière  et  s'accrocha,  pantelant  et  grommelant, 
aux  lourds  barreaux  de  fer  de  la  cage  qui  gémirent,  tourmentés. 
«  Assez!  »  s'écria-t-on  sur  tous  les  gradins.  Impertinente, 
Andréa  répondit  à  ce  cri  par  un  pttit  geste  moqueur  et  par  une 
jolie  moue  qui  voulaient  dire  évidemment  :  Etes-vous  bétes!  » 
On  devina,  l'on  comprit  enfin  toute  son  intention  :  «  Où  faut-il. 


Nous  causerons,  votre  bile  et  moi,  quand  vous  voudrez  (Page  1-^3]. 


OÙ  voulez-vous  que  je  le  marque?  «  avait-elle  Tair  de  demander 
avec  ses  grands  yeux  noirs  intelligents. 

—  Assez!  assez! 
Elle  n'écoutait  point. 

Tous  les  regards  se  détournèrent. 

Un  hurlement  fou  retentit,  et  puis  un  frais  éclat  de  rire. 

On  risqua  un  coup  d'œil,  et  que  vit-on?...  Un  peu  de  fumée^ 
et  dans  la  fumée  Yago  rugissant,  écumant  et  montrant  sa  croupe 
endolorie  et  roussie. 

—  Hop  !  hop  !  hop  ! 
11  se  rua  sur  elle. 

—  A  bas  ! 

Elle  mit  un  de  ses  pieds  sur  la  plaie  vive  du  tigre,  et  lui... 
(  parole  d'honneur!  il  faut  voir  cela  pour  le  croire  j  il  fit  encore 
le  gros  dos. 

Un  tonnerre  d'applaudissements  accu  cillit  ce  coup  de  théâtre- 


142  LES    VA-NU-PIEDS 


—  Andréa! — Bravo,  bravissimo!  — Superbe!  —  Insensé! 
—  Fameux,  admirable,  incroyable!  —  Andréa!  Andréa! 

Le  cirque  ébranlé  croulait.  Un  orchestre  de  cuivres  avait 
associé  ses  déchirantes  clameurs  métalliques  aux  cris  tumul- 
tueux de  la  foule,  et,  terrifiant,  terrifié  derrière  les  grilles  de 
sa  prison,  Yago  hurlait  épouvantablement.  Alors,  aux  éclats 
suraigus  et  prolongés  des  trompettes,  miss  Andréa,  mathéma- 
tique et  glaciale,  sortit  de  la  cage,  fit  deux  fois  le  tour  de  la- 
rône-,  ensuite,  ayant  adressé  de  la  main  un  petit  bonjour  au 
public  enthousiasmé  d'elle  et  de  ses  travaux,  elle  se  déroba, 
dédaigneuse,  à  l'ovation. 

«  Hommes,  après  avoir  vu  Montés,  on  ne  doit  pas  voir  II 
Cuchillo.  » 

Cela  se  disait  de  l'autre  côté  des  monts,  dans  toutes  les  FZs- 
pagnes,  au  beau  temps  de  la  tauromachie  ;  et  l'on  partait  en 
masse  de  la  Pla/^  avant  la  fin  des  Corridas,  si  les  dernières 
estocades  ne  devaient  pas  être  envoyées  au  taureau  par  le  plus 
grand  des  matadores. 

Éral  après  Andréa,  quelle  plaisanterie!  11  était  inconnu,  cet 
Éral.  Et  puis,  d'ailleurs,  un  homme!  Allons  donc!  Est-ce  qu'ils 
sont  jamais  gracieux,  séduisants,  intéressants,  agréables  à  voir, 
les  hommes'.'...  On  se  disposait  de  tous  les  côtés  à  déserter  le 
cirque,  lorsqu'une  rumeur  on  ne  peut  plus  singulière  arriva, 
circula  sur  les  banquettes  :  «  Eral,  le  dompteur,  était  loin  d'être 
le  premier  venu.  Certes,  on  pouvait  s'attendre  à  quelque  chose 
de  rare!  Une  scè  e  empoignante  allait  avoir  lieu!  Les  peureux 
feraient  bien  de  déguerpir,  etc.,  etc.,  etc....  »  H.  D....,  le  plus 
convaincu  de  tous  les  spirites,  s'agitant  à  sa  place,  au  milieu  de 
la  fashion  et  de  la  littérature  en  alerte,  s'usait  les  poumons  à 
répéter  :  «  On  me  l'a  dit,  et  c'est  vrai!  »  Tout  le  monde  savait 
que  celui  qui  s'écriait  ainsi  n'avait  pas  son  pareil  en  racontars, 
et  qu'il  était,  parce  que  sorcier  sans  doute,  le  chroniqueur  le 
mieux  informé  de  France  et  de  Brabant.  On  l'écouta,  chacun 
se  rassit,  et  bientôt  après  ceci  fit  au  galop  le  tour  de  l'amphi- 
théâtre : 

"  Etienne  Éral,  le  dompteur  inconnu,  n'était  autre  qu'un 
bon  diable  sans  sou  ni  maille  du  faubourg  Saint -Antoine. 
Amoureux  d'Andréa  comme  un  riche,  il  s'était,  un  beau  jour, 
rendu  chez  elle,  et  là,  sans  y  mettre  beaucoup  de  malice,  il  axait 


ÉRAL    LE    DOMPTEUR  143 


déclaré  très  respectueusement,  mais  très  galamment,  qu'il 
aimait  et  voulait  être  aimé.  La  réponse  que  reçut  de  miss 
Andréa  ce  petit  du  faubourg  ne  différa  pas  beaucoup  de  celle-ci, 
faite  autrefois  par  la  blanche  dompteuse  à  plusieurs  grands  de 
la  terre  qui  briguaient  Fhonneur  de  la  flétrir  :  «  Allez  causer 
un  instant  avec  Yago,  puis  nous  verrons.  »  Eral  s'attendait-il 
à  cette  exigence?  11  ne  caponna  point,  lui.  «  Bien!  avait-il 
riposté,  nous  causerons,  votre  bête  et  moi,  quand  vous  vou- 
drez; aujourd'hui,  demain,  ça  m'est  égal!  »  Étonnée,  la  belle 
Andréa  ouvrit  de  grands  yeux.  «  Êtes- vous  fou?  »  fit-elle. 
«  Oui,  Mademoiselle,  je  suis  fou,  fou  d'amour!  »  11  était  très 
sérieux,  on  ne  peut  pas  plus  sérieux.  Elle  s'émut?  Avait-elle 
enfin  rencontré  quelqu'un?  Un  homme  aime  réellement  la 
femme  pour  laquelle  il  consent  à  risquer  ses  jours.  Elle  hésita. 
Donner  en  pâture  à  son  tigre  royal  un  tel  cœur?  En  trouve- 
rait-elle jamais  un  autre  aimant  et  dévoué  comme  lui?...  Pour 
la  première  fois  de  sa  vie,  Andréa  se  dit  que  tous  les  hommes 
n'étaient  pas  ridicules  et  lâches,  et  qu'il  y  en  avait  de  vraiment 
aimables.  Elle  voulut  le  dissuader.  Il  ne  se  laissa  point  abattre, 
et  n'écouta  ni  mais  ni  si.  La  chose  eniin  fut  convenue.  Andréa 
se  chargea  de  lever  tous  les  obstacles  qui  pouvaient  en  empêcher 
l'exécution.  Elle  mentit  à  l'administration  du  Cirque,  elle  mentit 
à  l'autorité  municipale,  et  l'on  permit  sans  trop  de  difficultés 
au  brave  Eral,  présenté  par  la  dompteuse  comme  un  homme 
du  métier,  de  paraître  en  public  avec  le  tigre  et  les  lions.  Enfin, 
le  moment  arriva.  Toute  la  journée,  .A^ndréa^  mortellement 
triste,  avait  beaucoup  réfléchi.  Deux  heures  avant  la  représen- 
tation, elle  avait  fait  appeler  Eral.  11  en  était  temps  encore  :  il 
pouvait  reculer.  Elle  eut  beau  dire  et  beau  faire,  elle  ne  l'ébranla 
nullement.  «  Yago,  lui  répondit-il,  me  dévorera,  soit!  je  ne  dis 
pas  non;  mais  si,  par  le  plus  grand  des  hasards,  j'en  réchappe, 
il  est  bien  entendu  que  vous  devenez  madame  ma  femme  gros 
comme  le  bras.  »  Un  si  beau  transport,  une  si  grande  flamme, 
était-ce  possible?  Andréa  n'en  revenait  point.  Elle  était  profon- 
dément remuée,  et,  chose  étonnante!  elle  avait  peur  pour  lui. 
«  S'il  y  meurt!  il  y  mourra  certainement!...  »  Un  moment  elle 
eut,  ma  foi,  grande  envie  de  l'embrasser  et  de  lui  dire  que,  le 
dispensant  de  l'épreuve,  elle  la  tenait  pour  bel  et  bien  accom- 
plie... Oui,  mais  une  femme  écoute  presque  toujours  le  second 


14-1  LES    VA-NU- PIEDS 


mouvement  et  ne  suit  jamais  le  premier,  qui  pourtant  est  le 
meilleur.  Elle  se  contenta  donc  de  lui  faire  cadeau  d'un  joli 
kriss  malais  à  lame  torse  et  de  lui  souhaiter,  en  1>;  lui  donnant, 
une  excellente  entreprise  :  «  Avec  ce  petit  poignard  et  votre  grand 
courage,  il  vous  reste,  mon  cher,  une  chance  sur  mille  de  vous 
en  tirer  sain  et  sauf;  tirez-vous-en,  et  puis,  parole  d'honneur! 
je  vous  le  jure...  »  Ici  la  belle  Andréa  leva  l'un  des  doigts  de  sa 
main  gauche  et  reprit,  ayant  sur  les  lèvres  un  sourire  à.  damner 
un  saint...  «  On  y  ncttra  Fanncau.  » 

Telle  était  l'histoire  en  circulation  au  pourtour  du  cirque.  Lu 
peu  de  patience  donc,  et  on  allait  voir  quelque  chose  qu'on 
n'avait  encore  jamais  vu!... 

Neuf  heures! 

11  était  neuf  heures  précises. 

Eral  se  montra. 

Tout  le  monde  se  tut  aussitôt  et  considéra  l'audacieux 
conquérait. 

11  avait,  l'homme,  une  singulière  tournure,  et  sa  bonne  lace 
insolente  rayonnait.  Oh!  ne  pas  croire  pour  cela  qu'il  eût  l'air 
d'un  soleil!  En  lui^  rien  de  majestueux.  Une  petite  taille  de 
fantassin,  un  vrai  zig  du  faubourg,  une  de  ces  tètes  comme  on 
en  voit  beaucoup  les  jours  de  justice  populaire.  11  ne  fallait  pas 
y  regarder  à  deux  fois  pour  se  convaincre  qu'il  sortait  de  cette 
race  plébéienne  où  se  recrutent  tant  d'hommes  d'audace,  tant 
d'hommes  d'action.  A  coup  sûr,  il  n'était  pas  né  loin  de  la 
Seine!  On  le  reconnaissait  tout  de  suite  pour  un  de  ces  gamins 
de  Paris  qui,  de  leur  voix  goguenarde,  crient  souvent  aux  sal- 
timbanques mitres  ou  casqués  dont  Paris  regorge  :  «  Assez  de 
rengaines!  »  et  disent  aux  rois  :  «  Silence,  César!  »  Etriqué, 
grêle,  chétif,  pesant  tout  mouillé  quatre-vingts  livres  peut-être, 
il  était  de  cette  famille  de  nains  qui,  de  temps  en  temps,  afin  de 
rire  un  peu,  traitent  en  petites  filles  les  géants  en  bonnet  à  poil 
et  les  tranche-montagne  en  cuirasse.  Indolent  et  tranquille 
comme  Baptiste,  en  maillot  noir  collant,  le  torse  nu,  les  pieds 
chaussés  du  cothurne,  l'une  de  ses  mains  occupée  aux  crocs 
de  ses  claires  moustaches  brunes,  et  l'autre  appuyée  à  la  garde 
historiée  d'un  poignard  passé  dans  sa  ceinture  rouge  à  franges 
d'or,  il  souhaita  le  bonsoir  à  l'honorable  compagnie  et  rôda  pas  à 
pas  autour  de  l'arène,  cpi.c,  dévoré  des  yeux  de  la  foule,  toujours 


ERAL    LE    DOMPTEUR 


U-"^ 


avide  de  savoir  comment  est  fait  un  héros.  Après  examen, 
on  constata  que,  s'il  manquait  de  prestige  et  ressemblait  au 
commun  des  mortels,  il  avait  néanmoins  quelque  désinvolture 
et  différait  d'autrui  par  plusieurs  signes  particuliers  :  r  il  lou- 
chait un  peu;  2"  il  avait  le  sourire  à  la  fois  canaille  et  distingué; 
3"  ses  tempes,  lisses  comme  le  marbre,  étaient  ornées  chacune 
d'un  bel  accroche -coeur  artistement  tordu;4°un  tic!  les  muscles 
de  sa  face,  se  convulsant  très  fréquemment  et  lui  tirant  la  tète 
de  droite  à  gauche,  il  ouvrait  la  bouche  toute  grande  et  semblait 
crier  à  quelqu'un  d'invisible,  au  loin  :  «  Ohé!  là-bas,  approche 
ici!  »  Tout  craché,  le  voilà.  Mal  fichu,  quoique  ou  parce  que, 
il  plaisait  tel  quel.  La  lice  explorée,  il  vint,  flegmatique,  se 
planter  sous  le  lustre,  au  beau  milieu  de  la  circonférence,  et,  là, 
du  même  ton,  exactement  du  même  ton  dont  il  eût  dit,  en  par- 
lant de  certaine  Majesté  temporelle  et  spirituelle  infaillible  : 
«  Espèce  de  calotin  !  »  et  des  trônes  en  général  :  «  En  v'ià-t-il 
des  chaises  percées!  »  il  dégoisa,  grasseyant,  en  toisant  Yago, 
ces  mots  bien  sentis  :  «  Sacré  rococo!  grand  propre  à  rien!  » 
ensuite,  ayant  haussé  deux  ou  trois  fois  les  épaules  à  la  façon 
de  Paulin  Ménier,  rôle  de  Choppart  du  Courrier  de  Lyon^  il 
entra  tout  naturellement  dans  la  cage  du  monsieur  : 

—  Eh!  bonjour! 

Yago,  couché,  le  salua  d'un  long  et  rauque  rugissement. 

—  Tiens!... 

En  homme  poli  qui  se  pique  de  l'être  et  qui  Test,  Éral  inclina 


10 


14*3  LES   VA-NU-PIEDS 


la  tête  et  porta  la  main  à  son. . .  chapeau.  Le  tigre  parut  forte- 
ment étonné.  Bien  certainement,  il  n'avait  jamais  vu  personne 
s'ortrir  à  lui  de  la  sorte.  Et  ce  petit  homme  sec  et  nerveux  qui 
l'abordait  ainsi  le  troubla  beaucoup... 

—  Parfait!  Très  bieni  II  est  splendide,  ce  garçon I 

Éral  I  Etienne)  s'était  déjà  gagné  la  faveur  du  public.  On  trou- 
vait qu'il  méritait  vraiment  d'être  connu.  Diable!  il  avait  une 
méthode  tout  à  fait  personnelle,  une  manière  à  lui!  Quelle  assu- 
rance et  quelle  jovialité I  Bien!  ah!  très  bien!  Il  possédait  la 
verve  comique,  ce  vaillant  gringalet!  il  allait  au  feu  comme  un 
vrai  Français,  en  riant.  Arnal  ou  Ravel  entre  des  mâchoires 
sauvages  et  carnassières:  s"était-on  jamais  fait  une  idée  de  cela? 
Le  courageux  et  gentil  compère!  Une  catastrophe  dût-elle  avoir 
lieu,  Ton  serait  presque  forcé  d'en  rire  au  milieu  des  pleurs.  Il 
était  vraiment  drôle,  ce  dompteur,  si  drôle  que  Yago,  comme 
tout  le  monde,  s'en  donnait  à  cœur  joie,  oui,  lui-même,  ce  bon 
et  doux  Yago!...  N'avait-il  pas  déjà  modifié  son  style  et  fait 
plusieurs  cabrioles,  ainsi  qu'une  bête  domestique  bien  dressée'.' 
Amusant,  lui  aussi,  très  amusant!...  Eral  lui  décochait  de  tous 
côtés,  en  veux-tu  en  voilà,  des  risettes  tout  plein  aimables  et 
cherchait  à  lui  marcher  sur  le  bout  de  la  queue...  11  y  réussit 
enfin.  Assez  plaisanté!  Doucement!  Yago  ne  voulait  pas  de  ça. 
Quoi!  manquer  ainsi  de  respect  à  Sa  Majesté','... 

Le  public  approuva. 

Blessée  au  vif.  Sa  Majesté,  jusque-là  débonnaire  et  très 
commode,  huma  l'air,  entr'ouvrit  sa  gueule  impériale  et  royale 
et  se  mit  avec  sévérité  sur  son  séant.  Oui,  mais  le  petit  citoyen 
du  faubourg  Antoine  n'avait  nulle  peur  des  ogres  ni  des  rois. 
Sans  sourciller  le  moins  du  monde,  il  s'assit  à  terre  en  face  de 
Sa  Majesté,  puis  il  la  tutoya.  Quelle  scène!  Il  lui  lit  lever  tantôt 
la  patte  gauche,  tantôt  la  patte  droite,  en  les  tapant  l'une  et 
l'autre,  alternativement.  Allez  donc  vous  fâcher  avec  un  réjoui 
pareil!  Il  faut  par  force  s'égayer  comme  lui,  rigoler  comme  lui. 
Puisqu'il  était  de  si  bonne  humeur,  elle  allait  aussi  se  divertir 
un  peu,  la  bète.  Avez-vous  vu  quelquefois  un  chat  s'ingéniant 
à  marteler  de  ses  ongles  un  objet  quelconque  qu'on  lui  présente 
et  retire  tour  à  tour'.'  Eh  bien,  ainsi  lit  Yago,  solidement  établi 
sur  son  dos  lustré,  ne  perdant  pas  de  vue  les  mains  qui  lui 
fouettaieijt  à  tout  instant  le  mufile  et  le  poitrail.  Heureusement, 


ÉRAL    LE    DOMPTEUR  147 


Éral  était  très  leste  et  savait  se  dérober  à  point.  Tout  lui  défen- 
dait d'être  maladroit.  Il  fallait  qu'il  eût  V œil  américain.  Une  mala- 
dresse? 11  eût  été  pris  en  pleine  chair  et  les  griffes  de  l'autre 
eussent  emporté  le  morceau.  «  Pas  de  ça^  minet,  pas  de  ça.  » 
Sans  mentir^  elle  dura  plus  de  dix  minutes,  cette  cruelle  partie 
de  main-chaude.  Après  quoi,  fatigué  sans  doute  de  cette  amu- 
sette,  il  donna,  l'homme,  un  bon  coup  de  pied  quelque  part  au 
tigre,  et  lui  marcha  dessus  sans  se  gêner.  Une  telle  audace!  On 
en  eut  la  chair  de  poule.  Eh  !  c'était  la  première  fois  que  ce  hardi 
compagnon  affrontait  la  béte  féroce!...   Un  couard  et  lui  ne 

faisaient  point  la  paire,  et,  certes,  il  pouvait  se  dire  Gaulois 

Sacrebleu!  quel  aplomb!  Bon  Dieu!  quel  toupet!  Il  était  fou, 
cet  Éral,  il  était  totalement  fou.  Quoi!  Voyons!  Yago  tenait 
grande  ouverte  sa  gueule,  et  tout  en  lui,  son  œil  torve  en  cou- 
lisse, ses  babines  qui  se  contractaient,  ses  moustaches  droites 
et  roides  sous  le  nez  froncé,  le  jeu  de  ses  muscles  et  de  ses  nerfs, 
le  frissonnement  électrique  de  ses  poils  ras  et  drus,  ses  oreilles 
en  arrière  et  sa  queue  en  sursaut,  tout  en  lui  criait  le  carnage 
et  la  férocité,  la  fureur  et  la  trahison,  et  voici  que  maître  Éral 
entreprenait  une  nouvelle  folie!. . .  11  étendit  ses  bras,  appela  le 
tigre  :  infirme!  feignant!  andouillelet  lui  donna  la  main  droite  à 
lécher.  Elle  fut  happée  à  l'instant  même,  cette  main  téméraire,  et 
cependant  l'étrange  dompteur  ne  changea  pas  de  visage.  Ils 
restèrent  là,  tous  les  deux,  face  à  face,  attentifs  et  fermes, 
l'homme  et  la  bête.  On  les  eût  dit  métamorphosés  en  pierre. 
Une  fois  encore,  Éral,  l'incorrigible,  eut  le_courage  de  plaisanter. 
«  As-tu  fini,  rossard!  »  dit-il,  et,  redoublant  d'irrévérence,  il 
souffla  dans  les  narines  d'Yago,  dont  les  yeux  s'allumaient... 
En  ce  moment,  au  seuil  de  l'arène,  à  la  bouche  du  passage 
couvert  par  où  entrent  et  sortent  écuyers,  amazones,  clowns, 
funambules,  gymnastes  ou  dompteurs,  troupe  héro'ï-comique 
vouée  au  noir  Destin,  apparut,  cachée  à  demi  sous  un  rideau 
couleur  de  feu,  la  tète  pâle  d'Andréa.  Muette  et  glacée,  elle 
s'était  sentie  mourir  d'elïroi,  la  valeureuse  enfant,  envoyant 
Éral  accroché  par  le  tigre.  A  quel  malheur  allait-elle  assister? 
Elle  ne  respirait  plus.  Subitement,  elle  tressaillit  :  Yago,  qui  renâ- 
clait, axah  tordu  sa  queue  annelée  et  roidi  ses  courtes  oreilles... 
«  O  Dieu!  jadis  à  Londres  et,  plus  tard,  à  Bruxelles,  il  s'était 
ainsi  rasé!  Même  mine  cauteleuse  et  sanguinaire!  A  quoi  se 


14^  LES    VA- NU-PIEDS 


priJparait-il?...  »  Une  ride  difforme  lézarda  son  front,  et  les 
barbes  argentées  et  rares  qui  pendaient  au-dessous  de  son 
museau  frémirent,  a  Ah!  la  bête  se  fâchait,  holà!  »  Prompt 
comme  la  foudre,  Éral  leva  son  bras  libre  et  la  souffleta,  vli- 
vlam!  Eut-elle  peur,  Sa  Majesté  tigrée?  On  ne  sait.  Au  lieu  de 
bondir  sous  Toutrage  et  de  rendre  horion  pour  horion,  elle  des- 
serra les  mâchoires,  s'accroupit  honteusement,  baissa  le  pavillon, 
et  Ton  vit  la  main  droite  du  faubourien  sortir  épargnéed'entre  les 
dents  énormes  où  l'on  s'attendait  à  la  voir  rester  tout  entière... 

—  Oh  !  bravo  !  cria  la  foule  soulagée,  Éral,  Etienne  Éfal,  bravo! 
Mais  un  autre  exercice  avait  déjà  suivi  la  fantaisie  insensée 

du  joyeux  dompteur  qui,  sifflant  un  air  de  barrière,  s'était  mis 
à  quatre  pattes  sur  le  carreau.  Là,  campé  de  la  sorte,  il  porta 
d'un  seul  coup  en  avant  sa  tète  gouailleuse,  et  ses  regards  étin- 
celants  et  toujours  narquois  s'enfoncèrent  jusque  dans  le  crâne 
d'Yago,  lequel  recula  lentement,  très  lentement.  Ils  firent  ainsi 
trois  fois  de  suite  le  tour  de  la  cage,  l'animal,  esbroulfé,  rétro- 
gradant, et  l'homme,  arrogant,  s'avançant  sur  ses  mains  et  sur 
ses  genoux.  En  dépit  du  plaisir  que  l'on  éprouvait  à  suivre  cette 
frasque  si  folichonne,  on  ne  pouvait  toutefois  s'empêcher  de 
reconnaître  que  cela  prenait  une  fort  mauvaise  tournure,  et  l'on 
eût  vivement  désiré  que  tout  fût  fini.  Vrai!  ce  qui  se  passait 
alors  dans  l'arène  était  plus  émouvant  encore,  ii  fallait  en  con- 
venir, que  les  tours  habiles,  si  périlleux  cependant,  exécutés 
une  heure  auparavant  par  la  dompteuse  et  son  monstre  asiatique. 
En  définitive,  Andréa  n'avait  qu'à  vouloir,  elle  était  aussitôt 
obéiedesa  bête  amoureuse  et  câline,  si  courroucée  lût-elle.  Éral, 
au  contraire,  ne  triomphait  d'Yago  qu'à  force  de  nerf  et  de  gaîté. 

—  Dompteur,  cria  tout  à  coup  une  voix  stridente,  prends 
garde  à  toi! 

—  N'y  a  pas  de  danger,  répondit  Éral  en  riant  ;  tenez,  il 
Jlanche. 

Une  telle  fanfaronnade,  accompagnée  de  la  plus  exhilarante 
des  grimaces,  dérida  tout  le  monde,  mais  personne  ne  fut  ras- 
suré. Le  tigre,  on  ne  le  voyait  que  trop,  essayait  de  réagir  et 
ne  s'iiumiliait  que  bien  malgré  lui.  Tyranniques,  les  yeux  du 
bon  drille  le  fascinaient  et  le  mataient  ^  il  était  mu  par  eux  et  par 
eux  paralysé.  Comme  il  rampait!  avec  quelle  rage  sourde!  En 
lui,  maintenant,  plus  rien  du  courtisan  empressé  de  se  sou- 


ERAL    LK    DOMPTEUR 


149 


mettre;  tout  de  l'esclave  astreint  à  plier.  Oh  !  ce  n'étaient  plus  des 
caresses  de  velours,  c'était  la  mort  qu'il  y  avait  dans  sa  grilie. 
Au  moins  dix  fois  il  voulut  se  révolter,  surgir,  assaillir,  il  ne 
put,  les  pupilles  éblouissantes  et  lourdes  du  maître  le  clouaient 
à  terre.  Indescriptible  duel!  Éral,  on  le  sentait,  Eral  était 
émietté  si  son  œil  déviait  tant  soit  peu.  La  moindre  distraction 
et  bonsoir  à  la  compagnie!  adieu  le  «  sans  pareil!  »  11  avait  le 
droit  de  se  faire  appeler  ainsi,  jamais  surnom  ne  fut  mieux 
mérité.  La  tille  hautaine  des  lords  était  éclipsée,  on  pou- 
vait bien  le  dire ,  par  cet  humble  enfant  de  Paris.  A  lui 
l'honneur  et  le  rameau!  Lui  seul,  Éral,  avait  réellement 
vaincu...  pas  encore,  hélas!  pas  encore!...  Ayant  aperçu  la 
bien-aimée,  anxieuse  et  blême,  qui  d'une  main  fébrile  soule- 
vait et  froissait  les  plis  de  la  rouge  draperie,  au  seuil  de  l'arène, 
il  lui  sourit  et,  pour  mieux  être  vu  d'elle  et  la  mieux  voir,  il  se 
détourna,  l'imprudent  !  Tout  aussitôt,  ne  sentant  plus  peser  sur 
lui  le  regard  intiexible  et  dominateur  de  l'homme, ''l'ago  bondit... 
—  Éral  est  perdu! 

Cette  pensée  avait  à  peine  germé  dans  l'esprit  du  public, 
qu'un  rauquement  affreux  et  prolongé  se  lit  entendre.  Effroya- 
ble, le  tigre  royal,  ayant  enfin  secoué  la  force  accablante  qui  l'avait 
tenu  courbé  comme  sous  un  joug,  s'était  dressé  de  toute  sa 
hauteur  sur  ses  orteils,  et,  debout,  il  grondait,  dardant  à  son 
tour  sur  son  adversaire  annihilé  les  éclairs  de  ses  chaudes  et 
sanglantes  prunelles  Un  cri  d'épouvante  s'échappa  de  toutes 
les  poitrines.  Échevelée,  Andréa,  d'un  seul  élan,  atteignit  le 
centre  du  cirque.  «  Yago  !  cria-t-elle,  Yago  !  »  Le  tigre  ne  se 
retourna  même  point  à  cette  voix  impérieuse,  jusque-là  si 
influente  sur  lui;  mais,  en  l'entendant,  sa  colère  devint  furie  et 
5a  furie  épilepsie.  Il  tremblait,  il  écumait,  il  bavait.  Tout  à  coup, 
il  rugit  et  rua  comme  s'il  eût  été  dans  ses  jungles  natales,  et  l'on 
eut,  à  le  voir  ruer  et  rugir  de  la  sorte,  on  ne  sait  quelle  vision 
des  pays  indoustaniques  où,  parmi  les  floraisons  gigantesques 
et  les  entrelacements  inextricables  et  prodigieux  des  arbres,  se 
précipite  et  clame  une  population  de  grandes  bétes  félines 
chassées  par  l'homme,  assis  inaccessible  sur  le  dos  monstrueux 
de  l'éléphant...  Tout  le  monde  ferma  les  yeux;  on  n'osait  pas 
regarder  davantage  :  Éral  allait  périr!  c'en  était  fait  de  lui! 
—  Pitié!... 


LES    VA- NU- PIEDS 


Quel  tumulte  à  ce  cri  suprême  d'Andréa,  tombée  à  genoux, 
palpitante,  sur  le  sahle,  et  puis  quel  silence  d'angoisse!  Un 
esprit  calme  eût  très  bien  compris^  à  cette  heure  poignante,  la 
justesse  de  cette  phrase  si  banale  :  «  Il  est  des  instants  qui 
durent  des  siècles.  » 

Acculé  contre  les  barreaux  de  fer,  l'épique  voyou  souriait 
encore^  mais  il  louchait  terriblement,  et  ses  doigts  s'étaient 
crispés  sur  la  garde  du  kriss  malais  qu'il  portait  à  la  ceinture  ;  il 
dégaina  brusquement.  Éperdue  et  toujours  prosternée,  Andréa 
joignit  alors  ses  mains  éloquentes  et  supplia  la  foule  assistant 
impuissante  "et  terrifiée  à  l'agonie  d'un  homme  intrépide...  Un 
rugissement  inouï  retentit  et  roula  dans  le  vaste  édifice.  Aussi- 
tôt, Éral,  enlacé,  disparut  presque  tout  entier  entre  les  bras 
velus  et  griffus  de  la  formidable  bête  sauvage,  dont  les  prunelles 
enflammées  éjaculaient  des  lueurs  phosphorescentes,  et  soudain 
une  pluie  de  sang  arrosa  les  dalles  de  la  cage,  au  milieu  de 
laquelle  apparurent,  adhérentes  et  tourbillonnant  ensemble, 
une  flamboyante  gueule  carnassière  couronnée  de  poils  fauves 
qu'un  grand  vent  semblait  tordre,  et  des  chairs  humaines  hor- 
riblement empourprées 

—  Sus  au  tigre!  s'écrièrent  quelques  âmes  énergiques;  au 
secours  du  dompteur! 

On  se  dressa  sur  les  gradins,  on  franchit  la  balustrade  qui 
sépare  l'amphithéâtre  de  l'arène  -,  on  entoura  la  cage  où  des  gro- 
gnements sourds  et  brefs  se  succédaient,  on  en  tordit  le  grillage, 
on  en  broya  l'armature,  et  quand,  après  avoir  forcé  les  barreaux 
de  fer,  on  y  pénétra,  plus  rien  n'y  remuait,  ni  l'homme  ni  la 
bête.  Étendus  sur  le  flanc,  côte  à  côte,  leurs  corps  embrassés 
baignaient  immobiles  dans  une  mare  éoarlate.  Andréa,  blanche 
comme  un  linceul  et  se  mouvant  automatiquement,  allongea 
vers  eux  ses  mains  frémissantes  et  dit,  d'une  voix  étranglée,  en 
les  palpant  tous  les  deux  ; 

—  Ils  sont  morts  ! 

Elle  se  trompait  :  un  seul  de  ses  amants  a\'ail  succombé  dans 

la  lutte. 

On  les  examina  quelque  temps  en  silence  de  très  près  l'un  et 

l'autre. 

Yago ,   les  yeux  vitreux   et   ïe   poitrail  déchiqueté,  portait, 
enfoncé  dans  son  cicur  jusqu'à  la  garde,  le  poignard  à  lame 


ÉRAL    LE    DO.MPTEUR 


torse  du  dompteur  ^  Éral,  le  buste  déchiré,  rouge  de  sang  de  la 
tête  aux  pieds,  gisait  inanimé,  lui  aussi;  mais  se  ravivant  sous 
les  talons  maladroits  qui  le  meurtrissaient,  il  exhala  deux  légers 
soupirs  et  ses  paupières  palpitèrent... 

—  Il  a  bougé!  cria-t-on;  de  Tair  1  de  Tairl  de  l'air!  il  bouge, 
il  respire! 

Un,  deux,  trois  médecins  accoururent.  On  voulut  le  relever. 
11  était  déjà  debout.  Encore  étourdi  des  chocs  impétueux  qu'il 
avait  reçus,  il  se  tàta  les  membres  ainsi  que  la  poitrine  et  mur- 
mura : 

—  Petit  bobo!  ça  passera! 

Ce  disant,  il  repoussa  du  bout  de  sa  botte  le  tigre  royal 
expiré  ;  mais  lui-même,  épuisé  par  la  grande  perte  de  sang  qu'il 
avait  laite,  il  dut,  pour  ne  pias  tomber  par  terre,  se  retenir 
défaillant  au  cou  d'Andréa  qui,  belle  et  tragique,  les  yeux  écla- 
tants d'admiration  et  damour,  l'entraîna  doucement  hors  de 
la  cage  dans  l'arène  où  tout  le  monde  put  s'assurer  que,  quoique 
assez  profondes,  les  blessures  nombreuses  du  petit  belluaire, 
haut  en  ce  moment  de  cent  coudées,  étaient  loin  détre  mor- 
telles-, s'il  fut  chaudement  félicité,  Dieu  sait!  Toujours  enjoué, 
toujours  aimable  et  toujours  reconnaissant  des  bons  procédés, 
il  remercia  le  public  qui  l'acclamait  avec  transf)ort,  et  le  public, 
heureux  de  le  voir  revenu  de  si  loin,  ne  sut  réprimer  une  der- 
nière explosion  de  bravos  et  de  rires  en  l'entendant  bour- 
donner sous  ses  moustaches,  encore  aussi  hérissées  qu'elles 
l'étaient  au  fort  du  combat  : 

—  Ah!  ma  foi,  je  l'ai  descendu  tout  de  même,  il  a  son 
compte,  il  est  fout... 

Une  main  mignonne  et  brûlante  lui  ferma  la  bouche.  Il  eut 
alors  un  beau  regard  d'orgueil  avec  un  geste  triomphant. 
Ecoutez  donc!  Avoir  tué  le  tigre  et  dompté  l'indomptable 
dompteuse,  il  pouvait  bien  se  rengorger  un  peu...  Passionnée 
et  farouche,  ayant  dans  les  yeux  et  dans  le  cœur  tout  le  feu  qui 
ptétille  au  fond  des  entrailles  d'une  jeune  lionne  amoureuse, 
Andréa  la  Pucelle  lui  dit,  en  l'emportant  avec  jalousie  loin  de 
la  foule  importune  : 

—  O  toi,  vois-tu,  Éral,  tu  es  l'homme!  le  lion!  et  je  te 
veux! 

Barfleur,  avril   iS68. 


LA    CITOYENNE    ISIDORE 


—  La  citoyenne  Isidore! 

—  Encore  elle  !  dit  le  sénateur  baron  Lois  à  Thuissier  qui, 
depuis  huit  jours,  annonçait  régulièrement,  à  cinq  heures  de 
laprès-midi,  cette  solliciteuse  tenace  qu'on  n'avait  jamais  daigné 
recevoir  ;  encore  cette  femme-là  I  D'où  vient-elle  et  que  veut- 
elle  doncV...  Ogé,  le  savez- vous'.' 

—  Hier,  dans  l'antichambre,  en  présence  de  M.  le  général 
comte  de  Ko-Tsin  et  de  M.  le  conseiller  d'Etat  Aulquetèbre, 
hier  soir^  elle  a  déclaré  que,  puisqu'on  s'obstinait  ici  à  lui  tenir 
les  portes  fermées,  elle  se  procurerait  des  clefs  ;  elle  arrive  avec 
deux  ou  trois  lettres  d'introduction  aujourd'hui. 

—  Ces  lettres,  où  sont-elles  ?  Donnez-les-moi. 

—  Les  voici. 

—  Voyons  !... 

«  Prière  à  tJioii  excellent  collègue  le  sénateur  baron 
M.  F.  Lois  d'accorder  un  moment  d'audience  à  madame 
Isidore.  «   henry, 

duc  de  la  kochc-Aiguillon,  stnjtcur.  •■ 


i54  LES    VA-NU-PIEDS 


«   Et  celle-ci  ?  Même  formule  à  peu  de  chose  près  et  signée 

«    EUSTACHE    ASPACHIN, 
député  du  Nord  au  Corps  législatif.  » 


«  Et  cette  dernière,  de  qui?... 

«    MAGLOIRE    SOUILLAU, 

rédacteur  en  chef  du  Catholique.  » 

...Ah!  diable!  introduisez  immédiatement  cette  femme, 
Ogé. 

—  La  citoyenne  Isidore  1 

Annoncée  une  seconde  fois  ainsi,  la  solliciteuse  entra,  front 
haut,  dans  le  cabinet  sénatorial,  où  se  mouraient  les  frileux 
rayons  d'un  soir  de  Noël. 

Le  sénateur  baron  Loïs,  podagre  et  chiragre,  assis,  au  coin 
du  leu,  devant  un  grand  bureau  d'ébène  incrusté  d'or,  avait 
pris,  tandis  qu'elle  s'avançait  à  pas  lents,  un  air  on  ne  peut 
plus  affairé.  Savantes  comédiennes,  ses  mains  fouillaient 
bruyamment  un  monceau  de  papiers  derrière  quoi  son  visage 
disparaissait  à  demi... 

—  Dites,  interrogea,  debout  au  centre  du  salon,  la  citoyenne 
Isidore,  serrée  en  une  longue  robe  noire,  étroite  et  collante, 
assez  semblable  à  celles  que  Ton  adopta  sous  le  Directoire,  et 
que  l'on  portait  encore  à  la  fin  de  la  Restauration  ;  dites,  s'il 
vous  plaît,  est-ce  vous.  Monseigneur,  qu'on  nomme  le  séna- 
teur baron  Lois? 

Il  leva  sa  tête  etïarée  et  frémit  à  l'aspect  de  cette  femme,  dont 
la  voix  l'avait  déjà  fait  tressaillir. 

—  Est-ce  vous  le  sénateur  baron  Lois  ?  demanda-t-elle 
de  rechef;  est-ce  bien  vous  ? 

—  Oui,  répondit-il  enfin,  en  montrant  toute  sa  vieille  face 
chauve  et  cruelle,  aux  yeux  d'oiseau  de  proie,  et  qui  rappelait 
à  s'y  méprendre  celle  de  ce  sinistre  drôle  que  Napoléon  Bona- 
parte osa  faire  duc  d'Otrante;  oui,  le  sénateur  baron  Lois,  c'est 
moi-même. 

—  Ah!  c'est  vous  !... 

Et  la  citoyenne  Isidore,  ayant  passé  sa  main  droite  dans  ses 
grands  cheveux  blancs  qui  moutonnaient  sous  un  vaste  bonnet 
de  crêpe  noir,  alla  silencieusement  vers  une  sorte  de  chaise 


LA    CITOYENNE    ISIDORE  i55 


curule   et  s'y  laissa  choir  avec  un  intraduisible  sourire  aux 
lèvres. 

—  On  est  très  bien  ici,  reprit-elle  en  le  toisant  de  bas  en 
haut;  il  y  a  de  beaux  meubles  et  de  beaux  livres,  il  y  a  de  Ter 
et  du  blason  partout  :  au  plancher  et  sur  le  carreau.  Vécût-il  six 
mille  ans  comme  Mathusalem,  un  brave  ouvrier  n'économisL- 
rait  pas,  sa  vie  durant,  assez  de  sous  pour  se  bâtir  une  teîle 
niche. . .  Peste  ! 

Il  la  regardait  fixement,  interdit,  très  sérieux  et  de  plus  en 
plus  troublé. 

Grande,  maigre,  osseuse,  altièreet  tranquille,  elle  était  encore 
robuste,  bien  qu'elle  fût  au  moins  octogénaire,  et  ses  vives  pru- 
nelles allaient  et  brillaient  sous  son  front  respecté  par  le  temps, 
avec  une  hardiesse,  un  éclat  tout  à  fait  extraordinaires  chez  les 
vieillards  de  sa  caste  et  de  son  âge .  Autant  le  baron  Lois,  non 
moins  âgé  qu'elle-même,  paraissait  usé,  flétri,  caduc,  louche, 
avili,  fuyant  et  rampant,  autant  elle  se  distinguait,  elle,  la 
citoyenne  Isidore,  par  un  regard  loyal  et  direct,  une  attitude 
fière  et  familière  à  la  fois,  et  surtout  par  ce  geste  sobre  et  su- 
perbe que  certaines  femmes  du  peuple  ont  ou  trouvent  sans 
recherche,  naturellement. 

—  Ainsi  donc,  continua-t-elle  en  laissant  rayonner  son  œ  1 
lumineux  et  viril,  me  voici  dans  la  caverne. . .  enfin.  Oh  !  c'est 
qu'on  n'entre  pas  ici,  sénateur,  comme  on  entre  chez  un  hon- 
nête homme. 

Il  lit  un  haut-le-corps  et,  saisissant  un  cornet  acoustique  à 
la  portée  de  ses  mains,  il  en  mit  le  bec  dans  l'une  de  ses 
oreilles,  après  en  avoir  tourné  le  pavillon  vers  la  citoyenne 
Isidore. 

—  Ah  !  reprit-elle,  entre  autres  infirmités,  vous  êtes  sourd  ; 
heureusement  j'ai  la  voix  bonne,  on  vous  en  prévient,  messire  ! 
et  je  crierai. . . 

—  Plaît-il,  madame? 

—  Il  m'appelle  madame  !  Et  puis  elle  ajouta,  l'examinant 
bien  en  face  :  On  dit  et  je  crois,  monsieur  le  sénateur,  que  les 
durs  d'oreilles  tels  que  vous  entendent  très  bien  les  ordres  de 
leur  maître. 

A  ces  mots,  il  approcha  ses  doigts  tremblants  d'un  cordon  de 
sonnette  et  murmura,  courroucé  : 


i56  LES  VA-NU-PIEDS 


—  Je  m'étonne  vraiment  que  M.  le  duc  de  La  Roche-Aiguil- 
lon envoie  ici  des  gens . . . 

—  ...  Si  francs!  interrompit-elle,  écrasante  de  dédain,  n'est- 
ce  pas^  jésuite? 

—  Enfin,  s'écria-t-il  hors  de  lui,  qui  donc  ètes-vous  et  que 
me  voulez-vous  ?. . . 

Souriante  encore,  elle  considéra  par-dessus  l'épaule,  en  leurs 
cadres  magnifiques,  les  ingrates  effigies  des  grands  dignitaires 
du  bas  empire,  éparses  sur  les  riches  tentures  d'azui  et  de 
pourpre  dont  les  murailles  étaient  entièrement  revêtues,  et  dit 
en  les  montrant  : 

—  Tous  les  illustres  chamarrés  sont  là  !  La  belle  famille  !  On 
appelle  ces  espèces  des  autoritaires?  Selon  moi,  ce  ne  sont  que 
des  valets,  sénateur. 

Il  s'élança  vers  elle  à  petits  pas  précipités,  et,  levant  ses 
mains  séniles  au  ciel,  il  la  supplia  : 

—  Parlez  moins  haut,  oh  !  je  vous  en  prie,  un  peu  moins 
haut! 

—  Tiens!  dit-elle,  ironique,  il  n'est  plus  sourd!  Ensuite, 
ayant  croisé  ses  bras  sur  sa  poitrine,  elle  poursuivit,  superbe 
en  sa  misérable  robe  noire  reprisée  à  plus  d'un  endroit  :  Il  m'a 
fallu  la  signature  de  quelques-uns  de  vos  pareils  afin  de  péné- 
trer ici;  je  les  ai,  non  sans  peine,  arrachées,  ces  signatures, 
mais  enfin  me  voilà  !  Qui  je  suis?  Soyez  tranquille,  on  vous  le 
dira.  Ce  que  je  veux?  oh  !  ma  foi,  peu  de  chose  !  Uniquement 
te  dire,  pardon,  vous  dire  ce  que  j'ai  sur  le  cœur  depuis  trop 
longtemps.  Soyez  paisible,  je  vous  prie.  Il  faut  que  vous  m'é- 
coutiez,  puisque  vous  m'avez  fait  l'honneur  insigne  de  me  re- 
cevoir chez  vous.  Et  d'abord,  rasseyez-vous,  de  grâce.  A  votre 
âge,  comme  au  mien,  il  est  d'autant  plus  pénible  de  se  tenir 
debout,  que  c'est  pour  certains  une  habitude  depuis  lofigtemps 
perdue;  allez,  allez,  ployez- vous  donc!  Cela  doit  vous  être  fa- 
cile, à  vous,  qui  vivez  chez  les  princes,  sénateur.  Je  vous  dis- 
pense d'être  galant,  et  même  poli.  Pourquoi  le  seriez-vous  ?  Il 
n'y  a  pas  lieu  de  l'être,  il  n'y  a  vraiment  pas  lieu.  Je  suis  une 
femme  du  peuple,  moi  ;  vous  êtes  un  homme  de  qualité,  vous  ! 
Or  vous  avez  parfaitement  le  droit  de  me  recevoir  allongé  sur 
le  ventre  ou  sur  le  dos,  si  bon  vous  semble.  Allons,  Excellence, 
allongez- vous  ! 


LA    CITOYENNE    ISIDORE  ibj 


'  Il  s'assit,  tout  frissonnant,  à  côté  d'elle,  et,  tandis  qu'elle  con- 
tinuait à  l'injurier  de  l'œil,  il  égratigna,  pour  se  donner  une 
contenance  sans  doute,  le  grand  cordon  de  la  Légion  d'honneur 
qu'il  portait  en  sautoir 

—  Ah  !  oui,  dit-elle,  inexorable,  ça,  c'est  la  marque  !  Oh  !  je 
le  savais,  monsieur,  vous  êtes  marqué. 

Le  sénateur  baron  Lois,  à  ce  nouvel  outrage  dont  elle  le  souf- 
fleta tout  à  coup  en  pleine  figure,  essaya  bien  de  se  redresser 
indigné,  mais  ses  forces  le  trahirent  ;  il  retomba  près  d'elle, 
anéanti. 

—  Pauvre  homme  !  il  est  ému  !  murmura-t-elle  en  raillant 
toujours,  et  puis  après  une  pause  elle  reprit,  d'une  voix  acerbe  : 
Oh  !  certes,  je  pense  bien  que  vous  ne  vous  attendiez  pas  à  ma 
visite,  à  la  visite  de  la  «  citoyenne  Isidore.  »  A  dater  d'aujour- 
d'hui, baron,  m'est  avis  que  vous  croirez  aux  revenants.  Il  est 
même  possible  que  vous  deveniez  encore  un  peu  plus  invisible 
que  vous  ne  l'êtes.  Adieu  les  audiences!  On  ne  vous  trouvera 
plus  chez  vous.  Ah  !  je  ne  viens  pas  ici,  moi,  vous  féliciter  de  la 
sublime  harangue  que  vous  avez  prononcée  il  y  a  quelques 
jours  au  palais  du  Luxembourg.  Grand  orateur,  en  termes  élo- 
quents et  du  hjiut  de  la  tribune,  vous  avez  merveilleusement 
parlé,  j'en  conviens,  du  souverain  providentiel  que  vous  servez, 
et  même,  afin  de  rehausser  encore  l'éclat  de  son  nom  et  de  sa 
couronne,  il  vous  a  paru  décent  et  semblé  fort  digne,  avant  que 
de  revenir,  au  bruit  des  applaudissements  et  des  louanges, à  votre 
banc  de  sénateur;  il  vous  a  paru,  dis-je,  on  ne  peut  plus  hon- 
nête et  de  bon  goût  de  montrer  le  peuple  gorgé  de  libertés  et  de 
franchises,  ingrat  envers  le  gracieux  monarque,  et  prêt,  aujour- 
d'hui comme  demain,  à  se  ruer  sur  le  Louvre  et  les  Tuileries  ; 
et  puis,  évoquant  à  votre  manière  48  et  gS,  indigné,  menaçant 
et  suppliant  tour  à  tour,  vous  avez  levé  vos  mains  épouvantées 
et  vous  avez  frémi  d'horreur  en  montrant  au  loin,  à  l'horizon, 
un  spectre  évadé  du  tombeau,  le  spectre  rouge  !  Ah  !  baron,  le 
beau  spectre  que  c'est  là  !  Sans  lui,  votre  discours  ratait.  Heu- 
reusement il  était  là,  le  bon  spectre,  et  vous  avez  pu  le  présenter 
à  la  docte  Assemblée  et  dire  en  finissant  que  le  moment  était 
venu  de  prouver  à  tous,  hommes,  enfants  et  femmes,  que  l'Élu 
de  sept  millions  de  Français  était  plus  fort  que  jamais  et  qu'il 
pouvait  et  devait  une  fois  de  plus  sauver  la  société  chancelante 


i58  LES   VA- NU-PIEDS 


sur  ses  bases^  sauver  le  pays,  sauver  la  France  à  coups  de  fusil,- 
à  coups  de  sabre,  à  coups  de  canon,  à  coups  d'emprisonnements 
à  Mazas,  à  coups  de  transportations  à  Cayenne,  à  coups  d'mter- 
nements  à  Lambessa.  Baron,  cher  baron,  ah  !  vous  avez  bien 
parlé.  Saint-Arnaud,  votre  ami  d'autretois,  et  Morny,  votre 
compère  en  5i,  ont  dû  tressaillir  de  joie  er,  leurs  tombes,  et 
vous  avez  fait  le  bonheur  des  autres  complices  du  coup  d'État, 
encore  vivants  ;  oui,  vous  avez  réjoui  ceux  de  vos  excellents 
confrères  qui,  n'ayant  rien  à  perdre  au  2  décembre,  y  gagnèrent 
tout  !  Ah  ça,  mais  pour  parler  ainsi,  vous  êtes  donc  bien  payé? 
Curiosité  de  ma  part,  direz-vous  ?  Soit  !  Il  me  plairait  en  outre 
de  savoir,  Excellence  -,  il  me  plairait  de  savoir  de  vous,  qui  tapez 
si  fort  sur  le  petit  peuple  et  demandez  à  grands  cris  un  concert 
de  chassepots,  il  me  plairait  de  savoir  de  quelle  race  auguste, 
impériale  ou  royale  ou  papale,  vous  êtes  sorti  ?  Voyons,  séna- 
teur, répondez  ! 

Et  la  citoyenne  Isidore,  austère  et  sévère,  scrutait  du  regard 
le  sénateur  baron  Lois,  honteux  et  prostré  comme  un  criminel 
en  présence  du  juge.  Après  de  vains  etîorts,  il  parvint  enfin  à 
se  relever,  et,  tandis  qu'il  la  buvait  des  yeux,  il  eut  un  fris- 
sonnement indicible  qu'elle  surprit. 

—  Oui,  dit-elle  en  se  dressant  de  tout  son  haut,  tu  ne  te 
trompes  point. 

11  recula. 

Mais  elle,  alors,  écartant  ses  cheveux  blancs  et  se  baissant 
jusqu'à  lui  : 

—  C'est  moi  !  me  reconnais-tu  ? 
Nulle  réponse. 

—  Eh  bien? 

Il  voulut,  mais  ne  put  proférer  un  mot. 

—  Ah  !  lit-elle,  à  ton  trouble,  à  ta  honte,  je  vois  que  tu  me 
retrouves  sous  mes  rides.  Il  y  a  soixante-dix  ans  que  nous  ne 
nous  sommes  parlé,  toi  et  moi.  Demain,  aujourd'hui  peut-être, 
il  nous  faudra  partir,  car  nous  sommes  l'un  et  l'autre  mûrs 
pour  la  mort,  je  pense  ;  il  était  temps,  n'est-ce  pas,  de  venir  te 
demander  des  comptes?  Je  n'ai  pas  voulu  mourir  sans  le  faire, 
renégat  ! 

11  frémit  de  fond  en  comble,  et  quelque  peu  de  sang  vermil- 
lonna  les  pommettes  de  ses  joues  si  blafardes  et  si  parcheminées. 


LA    CITOYENNE    ISIDORE  159 


—  Écoutez-moi,  balbutia-t-il  enfin;  ô!  de  grâce,  écoutez- 
moi... 

—  Silence  I  Après  m'avoir  entendu,  tu  plaideras,  si  tu  veux 
ou  si  tu  peux  plaider  alors.  Il  est  juste^  ce  me  semble,  que,  par 
ma  bouche,  le  peuple  te  parle  un  moment  à  toi  et  de  toi,  qui 
depuis  cinquante  ans  parles  au  peuple  et  du  peuple.  Excellence. 
Allons,  la  paix  !  et  de  l'humilité!  Ce  que  je  vais  te  dire  ici,  sans 
emhages  aucuns,  est  de  l'histoire,  de  l'histoire  authentique, 
ancienne,  il  est  vrai,  mais  ma  mémoire  est  stricte  et  je  n'ai  rien 
oublié,  rien  de  ce  qu'il  faut  que  je  te  rappelle.  Ouvre  l'oreille, 
je  commence  : 

«  En  94,  au  10  thermidor,  Abel  Lois,  chapelier  au  faubourg 
Antoine,  orateur  aimé  des  clubs,  s'attendait  à  périr  sur 
l'échafaud  avec  les  hommes  de  la  Commune  et  les  convention- 
nels de  la  Montagne,  vaincus.  On  lui  fit  grâce.  Au  lieu  de 
mourir  en  thermidor  avec  Couthon,  Saint-Just  et  ies  deux 
Robespierre,  il  mourut,  après  Prairial,  en  l'an  III,  avec  Sou- 
brany,  Romme  et  les  autres,  les  derniers  Montagnards.  En 
succombant,  il  fit  entendre  ce  cri  :  «  Vive  la  République  !  » 
affirmant  une  fois  de  plus  par  cette  suprême  parole  les  samtes 
passions  de  sa  vie  entière.  Abel  Lois  est  un  aïeul.  Un  vrai  titre 
de  noblesse,  sénateur  baron,  est  d'être  issu  du  sang  de  ce  prolé- 
taire, de  cet  homme,  car  ce  fut  un  homme,  lui-  Des  deux  enfants 
que  sa  mort  rendit  tout  à  fait  orphelins,  ils  avaient  déjà  perdu 
leur  mère  -,  de  ces  deux  enfants,  Hélène  et...  r^4î//re,âgéseng5, 
celui-ci  de  neuf  ans,  celle  là  de  sept,  il  y  aurait  beaucoup  de 
choses  à  dire,  si  j'en  avais  le  loisir  et  la  volonté,  mais  je  ne  veux 
et  ne  peux  aujourd'hui  que  récapituler  les  actes  divers  de  la  vie 
de  chacun  d'eux.  Hélène,  la  plus  jeune,  recueillie  ainsi  que  son 
frère,  du  reste,  par  une  famille  de  jacobins,  épousa  sous  l'em- 
pire un  ouvrier  du  faubourg  Marcel,  Hector  Isidore.  Il  aimait 
sa  patrie,  ce  plébéien.  Aussi,  quoiqu'il  souhaitât  ardemment  la 
chute  du  Corse,  il  alla  combattre,  en  18 14,  avec  Moncey  sur  les 
buttes  Montmartre.  Hélas  !  obscur  soldat,  il  tomba  sous  la 
mitraille  russe,  et  son  dernier  cri,  qu'entendirent  les  Cosaques 
et  les  Kalmoucks  qui  venaient  restaurer  les  Bourbons,  fut  le 
même  que  celui  poussé  sur  l'échafaud  par  Abel  Lois  expirant. 
Ils  se  seraient  bien  aimés  l'un  l'autre,  s'ils  se  fussent  connus, 
ces  deux  hommes  de  cœur,  embrasés  par  la  même  foi  !...  Faille 


ibo  LES   VA-NU-PIEDS 


du  républicain  mort  sous  le  couteau  pour  la  liberté,  femme  du 
républicain  mort  sur  les  remparts  pour  la  patrie,  Hélène  éleva 
ses  deux  enfants  mâles,  dont  le  dernier  était  encore  à  la  mamelle, 
selon  l'honneur  et  selon  la  vertu.  Tout  ce  qu'elle  savait^  tout  ce 
qu'elle  croyait,  elle  le  leur  enseigna.  Le  fond  de  leur  éducation 
fut  celui-ci  :  «  Tout  ce  que  les  tyrans  prennent,  le  peuple  le 
perd  !  »  Un  enfant  qui  sait  cela  vaut  plus  qu'un  homme  qui 
l'ignore;  aussi,  quand  i83o  arriva,  Maxim.ilien,  le  fils  aîné 
d'Hélène,  ne  fut-il  pas  le  dernier  à  courir  sus  aux  Tuileries. 
Ainsi  que  son  aïeul,  en  l'an  III,  ainsi  que  son  père  en  1 8 14,  il 
fit  son  devoir,  et,  comme  eux,  en  fut  la  victime.  Il  repose  au- 
jourd'hui sous  la  colonne  de  Juillet,  et  je  sais  l'endroit  précis 
où  son  nom  est  gravé  dans  le  bronze.  A  jamais  soit  béni  ce  vail- 
lant entre  les  vaillants  !  Sa  mère  le  pleura...  Que  si  sa  mère  le 
pleure  encore  aujourd'hui,  toujours  est-il  qu'elle  peut  dire  de 
lui,  non  sans  quelque  orgueil  :  «  Il  fut  de  ceux  qui  chassèrent  à 
jamais  les  Bourbons  !  »  Oh  !  celui-là  ne  fit  pas  mentir  le  pro- 
verbe :  «  Tel  père,  tel  fils  !  »  et  la  femme  qui  le  conçut  a  bien  le 
droit  d'être  fière  de  ce  brave  qui  mourut  vainqueur  de  la  tyran- 
nie..., en  cela  plus  heureux  que  son  jeune  frère,  hélas  !  Ardent 
à  marcher  sur  les  traces  de  ses  devanciers  et  républicain  comme 
tous  ceux  de  sa  race,  Camille,  le  second  fils  d'Hélène,  après 
avoir  été  blessé  dans  les  rangs  du  peuple,  en  48,  après  avoir 
contribué  de  son  sang  à  la  ruine  des  d'Orléans,  périt  à  son  tour, 
sur  les  barricades,  le  2  décembre  i85  r,  en  brûlant  sa  dernière 
cartouche  pour  la  République  trahie  et  violée  par  ce  bâtard  ! 
digne  du  nom  de  Bonaparte  qu'il  porte,  bien  que  ce  nom  ab- 
horré ne  lui  appartienne  pas...;  mais  passons.  Seule,  c'est-à- 
dire  veuve  et  sans  enfants,  Hélène  était  condamnée  à  survivre 
à  tous  ceux  qu'elle  avait  tant  aimés.  Fille,  femme  et  mère  de 
martyrs  de  la  Liberté,  toute  chargée  d'ans  et  de  deuils,  elle 
résida,  comme  par  le  passé,  dans  son  faubourg  natal,  et  là,  soli- 
taire et  douloureuse,  elle  songea  sans  cesse  à  cette  Immortelle 
pour  qui  tous  les  siens,  hormis  un  seul,  le  lâche  !  avaient  péri. 
Depuis  dix-huit  ans,  elle  espère,  elle  croit  que  le  jour  viendra 
de  la  victoire  définitive  du  peuple  sur  les  tyrans  !  Si  l'heure  du 
grand  combat  sonne,  Hélène  se  lèvera.  N'ayant  plus  d'enfants 
à  sacrifier  à  la  République,  elle  ira  mourir  elle-même  pour 
la  République;  elle  ira,  ne  pouvant  plus  combattre,  mourir 


I  n  se 


Elle  passa  devant  le  coupable  (Page    io5). 


avec  les  combattants  :  il  est  toujours  bon  que  le  sang 
des  vieux  immortalise  et  consacre  le  triomphe  des  jeunes. 
Amante  invariable  de  la  Liberté,  telle  fut   et  telle  est  encore 


i62  LES   VA-NU-PIEDS 


Hélène,  la  fille  d'Abel  Lois,  le  Montagnard,  décapité  en  l'an  III 
de  la  République  française.  Et  quant  à  ï Autre ,  le  premier 
enfant  d'Abel  Lois  !  oh  !  celui-là,  son  aventure  est  bien  ditîé- 
rente  !... 

—  Hélène  !  s'écria  tout  à  coup  le  sénateur  baron  Lois,  recu- 
lant épouvanté  devant  la  citoyenne  Isidore  ainsi  que  devant  un 
spectre  :  Hélène  !  Hélène  ! 

Implacable,  elle  poursuivit  : 

«  ...  Élevé,  de  même  que  moi,  par  les  soins  de  la  famille 
jacobine  chez  qui  nous  avions,  orphelins,  trouvé  de  nouveaux 
parents,  Marc-Firmin  Loïs,  mon  frère  aîné,  montra,  dès  son 
enfance,  une  âme  vénale  et  la  plus  dégradante  servilité.  Lui, 
fils  de  ce  Juste  qui  n'avait  respiré  que  pour  de  nobles  actions, 
se  prépara  de  bonne  heure  aux  œuvres  basses  dont  sa  vie  est 
tissue.  Intelligent  et  doué  d'une  sagacité  précoce,  il  découvrit, 
on  n'a  jamais  su  comment,  que  la  maison  de  notre  famille  adop- 
tive  servait  de  refuge  à  la  société  secrète  des  Frères-Bleus. 
Sans  pudeur  et  sans  honneur,  il  dénonça  les  amis  d'Oudet  et 
de  Malet,  et  nos  bienfaiteurs  qui  leur  avaient  donné  asile.  Oh  ! 
ce  n'est  pas  tout  !  Ensuite  il  se  fit  payer  sa  délation.  O  honte  ! 
il  accepta  d'être  mouchard  au  service  du  ministre  de  la  police 
de  l'empire.  Ambifieux  et  rampant,  il  plut,  et  l'ex-moine  Fou- 
ché,  qui  se  connaissait  en  traîtres,  en  fit  un  de  ses  secrétaires 
intimes.  Après  Waterloo,  que  devint  Marc-Firmin  ?  Hélène  le 
perdit  de  vue,  et  ce  ne  fut  qu'en  i83o  qu'elle  le  retrouva  tout  à 
coup.  Un  jour,  c'était  le  29  juillet,  aux  abords  du  Louvre,  elle 
vit,  enfoui  dans  une  voiture  armoriée,  un  homme  jeune  encore 
ettout  chamarré  de  décorations,  un  homme  blême  et  tremblant, 
que  le  peuple  eût  lapidé  sans  l'intervention  de  quelques  Suisses 
qui  se  firent  tuer  bêtement  pour  cet  apostat,  je  dis  apostat  !  car 
cet  homme  n'était  autre  que  le  fils  du  jacobin  de  Prairial,  c'était 
le  chevalier  Lo'is,  espion  de  Polignac.  Il  fut  assez  heureux,  ce 
misérable,  pour  échapper  à  la  jusfice  du  peuple  et  gagner 
Londres,  d'où,  sans  crainte,  il  surveilla  les  événements  et  les 
hommes  qui  se  produisaient  alors  en  France.  Aussitôt  que  le 
fils  de  Philippe-Egalité,  Louis-Philippe,  duc  d'Orléans,  pro- 
clamé roi  des  Français,  eut  annihilé  les  républicains  sentimcn- 
talistes  et  les  philanthropes  imbéciles  ou  dépravés  qui  l'avaient 
aidé  sottement  à  forger  de  nouveaux  fers  à  la  nation,  on  vit 


reparaître  en  France^  à  la  cour,  une  foule  d'êtres  rapaces  et 
vils  au  milieu  desquels,  aimé,  protégé  du  trop  fameux  Talley- 
rand,  se  distinguait  le  familier  de  Polignac^  l'honnête  et  loyal 
chevalier  Lois. . .  Un  paladin ,  un  preux,   un  héros,   que  ce 
M.  Lois,  n'est-ce  pas,  sénateur?  Attendez,  je  n'ai  pas  encore 
fini.  De  ce  chevalier  sans  peur  et  sans  reproches  !  ce  n'est  point 
là  toute  l'histoire.  Écoutez  donc  !  Intrigues  sur  intrigues,  infa- 
mies sur  infamies  :  à  ce  jeu,   l'homme  avait  prospéré.  Sous 
l'administration   paternelle    du    roi-citoyen,  et  grâce  à   l'ami 
Guizot,  le  chevalier  Lois  était  devenu  bel  et  bien  pair  de  France 
et  la  fine  fleur  de  la  haute  valetaille  d'alors .  Allez  donc  l'écnine, 
et  puis  à  plat  ventre  !   Il  était  passé  maître.  A  son  avis,  tout 
marchait  admirablement  bien,  le  peuple  étant  sinon  mort,  du 
moins  très  endormi  -,  mais  en  48,  le  22  février,  réveil  de  la  nation 
et  panique  du  monarque  I  «  Hardi  !   courtisans,    délibérez  et 
sauvez  le  mannequin!  »  Ils  délibérèrent.  Entre  tous  se  montra 
le  chevalier  Lois.   Il  conseillait  tout  simplement  au  roi  de  faire 
mitrailler  la  canaille.  Avec  un  simple  bataillon  de  ligne  et  quel- 
ques escadrons  de  cavalerie  légère,  il  se  chargeait,  le  bénin 
baron  Lois  'on  l'avait  fait  plus  ignoble  depuis  peu),  d'abolir  à 
jamais  la  Chambre  des  députés,  la  Commune,  la  garde  natio- 
nale et  tout  ce  qui,  de  près  ou  de  loin,  tenait  à  89,  92  et  98. 
Écoulé  complaisamment  au  château,  le  fils  du  Montagnard  de 
Prairial  essaya  d'organiser  la  résistance  et  se  mit  en  quatre  pour 
sauver  la  royauté.  Peines  perdues.  Après  quelques  heures  de 
lutte,   le  peuple  triomphait  de  la  branche  cadette  aussi  facile- 
ment qu'il  avait  triomphé  de  la  branche  aînée,  en   i83o  et... 
«  Vive  la  République!  oui,  la  démocratique  et  la  sociale,  tout 
ce  qu'on  voudra  !  »  Parmi  ceux  qui  criaient  ainsi  le  plus  fort, 
on  remarqua  tout  naturellement  un  démoc-soc  de  fraîche  date, 
l'ex-pair  de  France  baron  Lois.   Il  avait  vraiment  une  belle 
voix,  une  très  belle  voix  de  ténor,  et  chantait  la  Marseillaise 
aussi  bien  que,  jadis,  il  avait  chanté  la  Parisienne .  On  le  fit 
préfet  ou  quelque  chose  d'approchant,  commissaire  extraordi- 
naire de  la  République.  Un  bon  choix  !  11  voulut  s'en  montrer 
digne.  Allez,  allez  donc  !  Il  donnait  du  citoyen  à  tout  le  monde. 
En  veu.x-tu,  en  voilà  !  Nul  mieux  que  lui  ne  savait  se  pâmer 
en  prononçant,  les  yeux  au  ciel  et  la  main  sur  le  cœur,  ces  trois 
mots  redevenus  soudainement  à  la  mode  :  «  Liberté^  Égalité, 


i64  LES    VA-NU-PIEDS 


Fraternité  !  »  Le  baron  exemplaire  !  Il  poussa  le  désintéresse- 
ment jusqu'à  signer  «  Lois  »  tout  court,  a  Loïs^  »  tout  au  long. 
En  vérité,  le  démagogue  était  charmant  et  la  République  bien 
servie.  Après  avoir  fait  bénir  par  le  clergé  plus  de  mille  arbres 
de  la  liberté^  meurtrière  bénédiction  dont  ils  moururent,  «  Lois  » 
tout  court  arbora  le  drapeau  rouge  et  fit  des  discours  si  révolu- 
tionnaires, qui  se  changèrent  si  merveilleusement  en  discours 
si  bonapartistes,  que  Ton  n'eut  garde  de  l'oublier,  après  le 
coup  d'État.  Ayant  été  déjà  baron,  notre  sans-culotte  le  rede- 
vint. On  le  nomma  sénateur  à  la  proclamation  de  l'Empire,  et 
puis'un  peu  plus  tard  officier,  oui,  grand-officier  de  Tordre  im- 
périal de  la  Légion  d'honneur...  Et  voici  que  depuis  dix-sept 
ans  et  plus,  le  vénérable  sénateur  baron  Lois  monte  une  fois 
par  quinzaine  au  moins  à  la  tribune  du  palais  du  Luxembourg, 
pour  y  vomir  sur  la  République  égorgée  en  5  i  et  pour  y  célé- 
brer le  bourreau  providentiel  qui  l'égorgea.  Tels  sont,  fort  en 
abrégé,  les  faits  et  gestes  de  Marc-Firmin  Lois!  On  peut  appeler 
cela  l'histoire  d'un  drôle  !  » 

Elle  s'interrompit,  foudroyante,  et  regarda  profondément 
le  vieux  liberticide,  issu  cependant  comme  elle,  humble  et 
pieuse  servante  de  la  Liberté,  du  sang  généreux  du  même  apôtre 
de  la  Révolution. 

—  A  présent,  reprit-elle,  que  je  vous  ai  dit  pourquoi  je  suis 
venue  ici  ;  maintenant  que  je  n'ai  plus  rien  à  vous  dire,  allez 
rejoindre,  monsieur  le  sénateur -baron,  vos  pique-assiettes  ordi- 
naires qui  s'étonnent  sans  doute  qu'un  noble  personnage  tel 
que  vous  ait  daigné  m'accorder  une  si  longue  audience,  à  moi, 
roturière  ;  hâtez-vous  de  festiner,  pour  la  dernière  fois  peut- 
être  ;  il  se  fait  tard,  et  la  nuit  sans  lendemain  est  là.  Salut, 
sénateur  baron  Lois  !  Hélène  Lois,  ta  sœur,  la  citoyenne  veuve 
Isidore  te  salue  ;  adieu.  Judas! 

Et,  sur  ces  froides  paroles,  qui  sonnèrent  comme  un  glas  d'a- 
gonie, elle  se  leva,  simple  et  majestueuse  dans  ses  pauvres  habits 
de  deuil,  et  se  dirigea  lentement  vers  la  porte  par  laquelle  elle 
était  entrée,  après  avoir  laissé  tomber  un  dernier  regard,  aigu, 
flamboyant  et  tranchant  ainsi  que  le  fil  d'un  glaive  sur  le  séna- 
teur baron  Lois,  atterré. 

—  Place!  allons,  place  au  juge!  ordonna-t-elle  en  coudoyant 
le  fratricide. 


LA    CITOYENNE    ISIDORE  i65 


II  tomba  sur  ses  genoux  et  joignit,  tout  frémissant,  ses  vieilles 
mains  impures  et  sacrilèges. 

—  Hélène  !  supplia-t-il,  au  nom  de  Dieu  !  pardonnez-moi, 
ma  sœur. 

Elle  resta  ferme  et  calme  comme  l'exécuteur  aveugle  de  la 
loi. 

—  Je  ne  suis  pas  Hélène,  je  ne  suis  pas  ta  sœur,  prononça- 
t-elle  enfin  ;  je  suis  celle  qui  finit  toujours  par  se  faire  entendre  : 
je  suis  la  Vérité. 

Puis,  muette  et  sourde,  elle  passa  devant  le  coupable  qui 
courbait  la  tête,  agenouillé,  palpitant  de  terreur  ainsi  que  s'il 
eût  été  menacé  d'une  hache  invisible. 

—  Hélène  !  Hélène  !  ! . . . 

Elle  ne  se  détourna  même  point. 

Alors,  châtié,  gémissant,  accablé  d'épouvante  et  non  pas  de 
remords,  car  il  est  des  âmes  en  qui  le  remords  ne  saurait  ger- 
mer, le  sénateur  baron  Lois,  dont  les  genoux  s'étaient  soudés 
au  sol,  attacha  ses  yeux  écarquilléssur  la  porte  du  cabinet  séna- 
torial, ouverte  à  deux  battants,  et,  pour  la  première  fois  de  sa 
vie,  il  eut  conscience  de  son  irrémédiable  abjection,  tandis  que 
le  long  des  riches  galeries,  sous  l'éclair  éblouissant  des  flam- 
beaux, entre  une  double  haie  de  valets  en  grande  livrée  et  de 
clients  en  habit  de  gala,  s'éloignait,  royale  et  pure,  cette  infail- 
lible justicière  en  cheveux  blancs,  déléguée  du  Peuple  et  de 
Dieu  :  la  citoyenne  Isidore. 

Enghien,  février  i86g. 


e^€>^@:ô^ 


i6b 


LES   VA-NU-PIEDS 


NAZI 

—  Quarante  ans  ! . . .  Serait-il  vrai, 
vous  n'avez  que  quarante  ans?m'écriai-)e 
en  considérant  plus  attentivement  que  je 
ne  l'avais  fait  jusque-là  cette  triste  ber- 
gère qui  filait  sa  quenouille  et  paissait  ses 
ouailles  sur  le  pâtis  communal  de  Sainte- 
Hersilie-les-Chèvres. 

—  Oui,  meoii,  oui,  Monsieur,  répon- 
dit-elle avec  ingénuité  ;  quarante  ans 
moins  septante  jours  et  demi,  foi  de  Nazi, 
dite  la  Garrelouno. 


Ce  disant,  elle  quitta  le  bloc  de  roche  moussu  sur  lequel  elle 
était  assise,  et  qui  rutilait  au  soleil  comme  un  banc  de  quartz 
ou  de  mica. 

—  Nazi!...  murmura-t-elle  après  un  moment  de  silence,  en 
errant  autour  de  moi,  telle  qu'une  àme  en  peine,  elle  a  tout 
perdu.  Nazi,  tout  perdu  ! . . . 

Douce  et  dolente  créature!  Je  la  vois  encore  avec  sa  veste 
brune  de  camelot,  trouée  en  maint  endroit,  sa  capette  de  paille 
de  sarrasin^  amollie  aux  brumes  de  l'hiver  et  brûlée  par  les 
chaleurs  estivales ,  ses  sabots  de  noyer  ferrés  et  garnis  de  feuilles 
jaunes  de  maïs,  sa  grosse  jupe  de  cadis  couleur  de  la  bête,  et 
son  épineuse  et  noueuse  houlette  en  incorruptible  bois  de  mico- 
coulier-, oui,  je  la  vois  toujours,  cette  pauvre  femme,  vieillie 
avant  l'heure,  et  qu'une  bien  âpre  tourmente  avait  dû  rudoyer 


NAZI 


pour  la  courber  ainsi.  Racornie  et  maigre,  elle  manqueut  de 
salive  pour  mouiller  le  chanvre  empaqueté  autour  de  sa  que- 
nouille, et  la  peau  hàlée  de  son  visage  et  de  sa  gorge,  tout  ridés, 
était  aussi  granuleuse  que  le  cou  plumé  d'une  volaille  et  rugueuse 
comme  l'écorce  des  chênes.  A  peine  si  quelque  cheveux  secs  et 
roux,  tout  ce  qui  lui  restait  peut-être  d'une  opulente  toison 
blonde,  dépassaient  Tétroit  serre-tête  de  toile  qui  bandait  son 
front  en  ruine  sous  lequel,  grises  comme  la  terre  argileuse  et 
morne  où  moutonnait  le  troupeau,  deux  tremblantes  prunelles 
achevaient  de  s'éteindre.  Encore  plus  que  ses  traits  usés  et  flé- 
tris, sa  physionomie  étonnait  et  navrait.  On  ne  sait  quelle 
plainte  contre  le  destin  vivait  en  cette  morte  dont  le  sourire 
amer  et  consterné,  le  regard  vague  et  trouble,  exposaient  un 
abîme  de  malheurs,  et  je  trouvais,  que  la  brave  innocente  me 
pardonne,  je  ne  raille  point,  une  ressemblance  vraiment  saisis- 
sante entre  elle  et  ces  opiniâtres  chercheurs,  possédés  d'une 
idée  fixe,  qui  tâchent  encore  de  résoudre,  entre  les  bras  de  la 
mort,  leproblème-que,  pendant  leur  vie  entière,  ils  ont  élaboré  : 
Direction  de  l'aérostat,  transmutation  des  métaux  ou  coction 
de  carbone. 

—  Ah!  fit-elle  absorbée  en  elle-même  et  se  traînant  toute 
chancelante,  il  faudra  que  je  m'en  aille  un  jour  ou  l'autre  en 
paradis,  si  Dieu  Notre-Seigneur  veut  me  faire  la  grâce  de  m'y 
recevoir,  sans  avoir  pu  jamais  comprendre  cela  ! 

Lorsqu'elle  eut  psalmodié  ces  énigmatiques  paroles,  qui 
m'émurent,  elle  se  rassit  aussitôt  à  côté  de  moi  sur  le  roc,  et  je 
compris,  à  sa  mimique,  qu'elle  s'apprêtait  à  m'ouvrir  son  cœur 
ulcéré. 

Bientôt,  en  eff'et,  elle  parla. 

«  Charitable  Monsieur,  dit-elle  en  tournant  son  fuseau,  cette 
chose  me  semble  tout  à  fait  inexplicable.  Ecoutez-moi,  s'il  vous 
plaît,  et  jugez  de  mon  embarras.  Il  y  aura  vingt-trois  ans  à  la 
Saint-Parthol-Porte-Sabreque  nous  nous  épousâmes,  Sirijières 
et  moi,  dans  cette  contrée,  en  l'église  de  Sainte-Livrade-la- 
Tarnaise,  à  la  lisière  du  Quercy.  Sirijières,  ou  plutôt  le  Garre- 
lou,  mon  pauvre  homme,  ainsi  nommé  ,  parce  qu'il  avait  une 
jambe  en  forme  de  faucille  et  clochait  en  marchant,  m'aimait 
bien  tendrement,  et  je  l'avais  voulu  mien,  en  dépit  de  mes  père 
et  mère,  qui  le  trouvaient  en  trop  piètre  état  et  pas  assez  argenté 


i68  LES    VA-NU-PIEDS 


pour  moi^  votre  servante.  Une  couple  d'années  après  nos  épou- 
sailles, le  bon  Dieu,  pour  nous  bénir,  nous  avait  envoyé  la  plus 
jolie  angèle  qui  fût  jamais  descendue  de  là-haut,  et  j'étais  encore 
à  ce  moment  grosse  de  cinq  à  six  mois.  Heureux,  nous  étions 
heureux,  quoique  minables;  mais,  hélas!  notre  bonheur  ne 
dura  pas  bien  longtemps!  Écoutez-moi  bien.  Un  soir,  à  la 
veillée,  mon  homme,  arrivé   depuis  une   heure   à  peine  de 
Moissac-entre-Tarn-et-Garonne,  me   prit  les   mains  et  dit  : 
«  Attention,  Nazi!  M.  Amé  Raffignade,  le  fameux  entrepre- 
neur de  Castel-Sarrazin,  celui  qui  jadis  fit  construire  sur  la 
rivière  du  Tarn  le  joli  pont  du  Capcor,  s'est  mis  en  tête  de 
m'emmener  à  Paris.  —  Un  maçon,  bourreau  de  travail,  tel  que 
vous,  Hubert,  me  répète-t-il  à  chaque  fois  que  nous  nous  trou- 
vons nez  à  nez,  ne  peut  manquer  de  gagner  un  jour  ou  l'autre 
de  l'or  gros  comme  lui  ;  venez  avec  moi  dans  la  grande  ville,  et, 
là,  je  me  charge  de  votre  affaire,  soyez  tranquille.  —  Anastasie, 
il  faut  peser  ces  paroles;  on  n'est  pas  riche,  nous  autres,  et  nos 
petits  auront  bientôt  envie  de  mordre  à  la  miche  qu'il  faudra 
faire  deux  fois  plus  épaisse  :  est-ce  ton  avis  que  je  suive  à  Paris 
M.  Amé  Rafîignade?»  «  Eh!  mon  Dieu!  répondis-je  en  mon- 
trant au  Garrelou  celle  qui  gémissait  en  son  berceau  d'osier  et 
celui  qui  sautait  en  mon  ventre,  il  faut  travailler  pour  eux;  ici, 
rien  ne  va,  pas  grand'chose  à  bâtir,  et  notre  revenu  n'est  pas 
suffisant;  il  s'agit  de  se  remuer,  remue-toi.  »  —  «  Bien  parle! 
Nazi,  très  bien  parlé!  »  répliqua  mon  noble  Hubert,  et,  trois 
jours  après,  il  partait.    «  A  la  grâce  de  Dieu,   Nazi!  »   «  Bon 
voyage,  Bertou!  »  Je  l'appelais  Bertou,  comme  il  me  nommait 
Nazi.  Donc  il  partit,  et  jamais  plus  il  ne  revint,  jamais  plus!  Un 
madn,  il  n'y  avait  guère  plus  d'un  an  qu'il  m'avait  dit  adieu, 
l'on  me  manda  de  la  Française  que  le  maire  avait  à  me  parler. 
Aussitôt,  moi,  je  mis  ma  jupe  à  ramages  et  ma  plus  belle  coiffe 
des  dimanches,  et  me  rendis  vite  à  la  ville  chez  M,  Indilly,  notre 
maire,  encore  vivant  aujourd'hui.  «  Votre  homme  était  un  misé- 
rable, un  sacripant,  un  mauvais  sujet!  s'écria-t-il  en  me  voyant; 
on  l'a  tué!  » — «  Tué  !  dis-je  en  me  sentant  mourir,  et  pourquoi, 
Seigneur-Dieu?  »  —  «  Rebelle  à  la  loi,  le  Garelou  n'a  pas  craint 
de  prendre  un  fusil  et  de  tirer  sur  les  soldats  de  Napoléon. 
Allez-vous-en  d'ici,  femme,  et  tâchez  de  trouver  un  autre  mari 
meilleur  que  celui-là.  Consolez-vous,  allez,  c'était  un  vaut-pas- 


NAZI 


ibq 


cher,  un  regarde-passer-les-pies,  un  galope-les-cotillons,  un 
riboteur?  Il  pouvait  finir  encore  plus  mal  qu'il  n"a  fini.  Tôt  ou 
tard,  ici  ou  ailleurs,  c'était  immanquable,  on  l'aurait  vu  monter 
l'escalier  de  la  guillotine.  En  le  perdant,  croyez-moi,  ma  chère, 
vous  n'avez  pas  beaucoup  perdu!  »  Ce  méchant  maire ,  qui 
passe  pourtant  pour  un  bon  catholique,  osa  me  parler  ainsi...  » 
La  pastoure  s'interrompit  haletante,  et  ses  yeux,  illuminés 
des  gloires  du  soir,  attachant  un  long  regard  ardent  au  ciel,  où, 
blanche,  une  vague  image  errait  dans  la  pourpre  et  l'azur,  elle 
contempla,  crédule  visionnaire,  cette  vaine  et  blême  apparence 
en  qui  peut-être  elle  reconnaissait  l'àme  de  son  Garelou;  mais, 
éblouie  bientôt  par  la  clarté  solaire,  elle  inclina,  profondément 
déçue,  son  front  foudroyé  vers  la  terre,  et  son  visage,  qu'avaient 
transfiguré  je  ne  sais  quelles  mystiques  espérances,  ayant  repris 
tout  à  coup  l'expression  obscure  qui  le  caractérisait,  elle  laissa 
flotter  un  œil  distrait  sur  ses  moutons  gambadant  ou  broutant 
autour  du  hêtre  vénérable  qui  trônait,  solitaire,  au  milieu  du 
pàtus,  et,  plaintive,  elle  reprit  : 


I70  LES   VA-NU-PIEDS 


«  ...  Il  faisait,  le  spir  où  j'appris  mon  malheur,  un  soleil  au 
moins  aussi  beau  que  celui-ci.  «  Pauvres  créatures!  dis-je  de 
retour  à  la  maison,  en  voyant  sur  le  pas  de  ma  porte  mes  deux 
petits  sourire  au  ciel,  couchés  dans  leur  unique  berceau  que 
gardait  Farou,  notre  chien  fidèle,  mort  il  y  a  sept  à  huit  ans  ; 
ô  mes  enfants  chéris,  il  est  là-haut,  celui  qui  vous  a  faits,  et  vous 
ne  le  retrouverez  qu'à  l'heure  de  la  résurrection  éternelle!  » 
Allez!  c'est  une  rude  besogne.  Monsieur,  pour  une  femme, 
veuve  et  mère  de  deux  menus  innocents,  que  de  gagner  pour 
eux  et  pour  elle  le  pain  de  chaque  jour,  et,  plus  d'une  fois,  si 
l'on  n'était  pas  chrétienne,  on  serait  tentée  d'aller  dormir  au  fond 
de  l'eau.  Mais,  honnête  et  brave  comme  je  l'étais  et  le  suis 
encore,  je  ne  voulus  pas  les  abandonner  seuls  sur  cette  basse 
terre,  et  je  remplis  mon  devoir,  en  les  servant  de  tout  cœur. 
Rien  ne  leur  manqua.  Grâce  à  Celui  de  là-haut,  il  me  fut  tou- 
jours possible  de  récolter  presque  assez  de  mil  et  de  blé  pour 
les  faire  vivre  jusqu'au  moment  où,  grandets,  ils  purent  tenir 
une  gaule  et  m'aider,  en  gardant  oies  et  dindons,  à  doubler  m.es 
maigres  bénéfices  de  l'année.  O  mes  petits!  aussi  vaillants  que 
leur  père,  jadis,  l'avait  été ,  plus  ils  se  laisaient  forts,  plus  ils 
me  soulageaient,  et  nous  étions  enfin  j^our  toujours  à  l'abri, 
lorsque  Martine,  mon  aînée,  eut  vingt-deux  ans,  et  son  frère 
Pacôme  onze  mois  de  moins.  Aïe!  Ici  tout  se  gâta.  Mon  garçon 
dut  tirer  au  sort,  et,  la  bonne  âme  abandonnée,  il  y  tomba.  Fils 
de  femme  veuve,  on  n'avait  pas  le  droit  de  me  le  prendre!  On 
me  le  prit  tout  de  même,  en  disant  qu'aucune  espèce  de  papiers 
ne  prouvait  que  mon  homme  fût  trépassé.  C'était  tout  à  fait  au 
commencement  de  l'autre  année,  huit  à  dix  mois  avant  la 
guerre.  Oh!  quand  j'y  pense!...  Un  jour,  il  se  leva  de  très  grand 
matin,  et  s'en  alla,  pécaïre!  comme  son  père,  là-bas...  « 

Épouvantée  et  stupéfaite,  la  bergère  s'interrompit  encore  et 
tendit  ses  mains  amaigries  vers  le  Nord. 

—  Dites-moi,  Monsieur,  est-ce  que  vous  connaissez  ces 
pays,  me  demanda-t-elle  au  comble  de  l'anxiété. 

—  Paris? 

—  Oui,  Paris!...  et  Sedan! 

En  vérité,  j'eus  peur  de  son  geste  et  je  tremblai  malgré  moi, 
lorsque,  d'une  voix  aussi  cassée  que  celle  d'un  centenaire,  elle 
poursuivit  ainsi  : 


NAZI 


171 


«...  Tandis  que  mon  brave  enfant  Pacôme  bataillait  et 
souffrait  au  loin,  a  l'armée,  ici,  nous  autres,  dans  le  Quercy, 
nous  pâtissions  aussi,  tous,  parce  que  la  peste  était  en  train  de 
nous  accabler.  En  aucun  temps,  en  aucun  lieu,  jamais  calamité 
pareille.  Ah  !  Monsieur,  cette  peste  !  On  devenait  rouge  comme 
du  feu,  des  boutons  partout,  on  enflait,  on  devenait  bleu,  puis 
noir,  et  c'était  fini  :  l'àme  avait  pris  sa  volée.  En  moins  de  huit 
jours,  un  monde  extraordinaire  périt  à  Combe-Belle,  au  Pech 
du  Mas,  aux  Saintes-Sources,    à  Castelnau  de  Mont-Ratier, 
où,  suivis  de  leurs  parois^^iens,  les  curés,  afin  d'apaiser  l'ire  du 
bon  Dieu,  promenaient  inutilement  nuit  et  jour  la  croix  et  la 
bannière,  en  chantant  des  litanies.  Sur  le  point  'd'être  attaqués 
par  ce  fléau  mille  et  mille  fois  plus  mauvais  que  les  eaux  et  le 
feu,  nos  paysans  coupèrent  les  routes  qui  viennent  à  Sainte- 
Hersilie-les-Chèvres,  et  défendirent  avec  leurs  fusils  et  leurs 
faux  l'entrée  du  village  à  l'étranger,  de  peur  que  celui-ci  n'y 
apportât  le  terrible  mal  qui  désolait  les  environs;  mais,  hélas! 
elle  sut,  malgré  tout,  y  arriver,  cette  scélérate  de  l'enfer  qui 
m'emporta  Martine,  ma  fille,  sans  vouloir  me  prendre,  moi, 
malheureuse  Nazi!   Sainte  Vierge!  ô  sainte  Vierge,  mère   de 
Dieu!  quand  je  me  rappelle  ça...  Mon  mari  mort,  ma  fille 
morte,  c'était  beaucoup  de  plaies,  c'en  était  bien  trop  pour  mon 
cœur,  et,  pourtant,  il  paraît  que  Dieu  ne  se  trouva  pas  content 
de  m'avoir  ainsi  visitée.  11  me  restait  un  fils  et  je  ne  respirais 
plus  que  pour   lui.  C'est  alors  que  le  tonnerre  me  retomba 
dessus  et  me  démembra  tout  à  fait.  Aiou!  Le  mien  Pacôme  fut 
tué  par  le  canon,  là-bas,  en  cette  ville  de  Sedan,  auprès  du 
grand  Napoléon.  O  Paris!  ô  Sedan!  11  me  faudra  mourir,  vous 
dis-je,  sans  avoir  pu  jamais  éclaircir  cette  chose  si  noire!  Expli- 
quez-moi, si  vous  pouvez,  vous,  Monsieur,  et  je  vous  donne 
en  récompense  tout  mon  sang;  expliquez-moi,  je  vous  en  sup- 
plie, ce  qui  s'est  passé  dans  ces  deux  villes  étrangères^  à  vingt 
ans  de  distance,  pour  que  le   même  Roy...  Pauvre  Garelou! 
Meou  Garelounet!  aïe!  aïou!...  y> 

Les  ténèbres  épandues  sur  la  campagne  avaient  empli  les 
yeux  profonds  de  Nazi,  à  qui  les  paroles  manquèrent  pour  tra- 
duire sa  pensée  où  régnait  aussi  la  nuit  ;  un  grand  moment,  elle 
se  tint  immobile  et  béante  devant  moi  ;  tout  à  coup,  incertaine 
et  désordonnée  comme  une  folle,  elle  s'enfuit  à  travers  champs, 


172 


LES   VA-NU-PIEDS 


et^  tandis  qu'elle  s'évanouissait  dans  les  ombres  du  crépuscule, 
en  frappant  ses  brebis  de  sa  longue  houlette,  moi,  pensif,  je 
compris  enfin  que  ce  qui  mettait  à  la  torture  cette  âme  si  simple 
et  si  naïve,  percée  des  Sept-Glaives,  était  ce  mystérieux  et  fatal 
problème  pour  elle,  hélas!  trop  difficile  à  résoudre  :  Comment 
le  sort  (elle  aurait  dit,  elle,  innocente  femme:  le  bon  Dieu 
Notre-Seigneur!)  a-t-il  voulu  que  le  fils  de  celui  qui  tomba  sur 
une  barricade,  à  Paris,  le  2  décembre  i85i,  en  défendant  la 
République  contre  Bonaparte,  expirât,  le  2  septembre  1870, 
sur  le  champ  de  bataille  de  Sedan,  en  combattant  pour  Sa  Majesté 
l'empereur  Napoléon  III,  assassin  de  la  République  et  du 
Garelou? 

Paris,  14  janvier  1873. 


I/HERCULE 


Il  se  nommait  Znellaz. 

—  Allons,  dit-il  à  son  pitre,  qui.  n'en  pouvant  plus,  succom- 
bait; il  le  faut!  Encore  un  coup  de  collier,  Typycouly;  va 
donc,  va. 

Typycouly,  harnaché  d'une  bricole  de  cuir,  reprit  les  bran- 
cards du  char-à-bras  que,  dès  l'aube,  il  traînait  à  travers 
places  et  carrefours,  et  Znellaz,  redevenu  silencieux,  se  mit  à 
pousser  à  la  roue. 

Éiique  et  frêle  comme  un  roseau,  le  pitre  bilieux,  exsangue 
et  glabre,  était  coiffé  du  bizarre  et  versicolore  bonnet  à  sept 
cornes  des  clowns,  tandis  que  l'hercule  velu,  sanguin,  noueux 
et  puissant  comme  un  chêne,  avait,  comme  ses  pareils,  le 
crâne  ceint  d'un  bandeau  de  pourpre,  constellé  de  paillons  et 
de  verroteries. 


174  LES  VA-NU-PIEDS 


Ils  allaient  tristes  et  pas  à  pas. 

Sur  les  épaules  de  Tun  comme  sur  celles  de  l'autre,  par- 
dessus un  mauvais  maillot  blanc,  collant  de  haut  en  bas  et  tout 
rapiécé,  s'étalait,  usée  jusqu'à  la  corde  et  percée  à  jour  par  les 
mites,  une  longue  redingote  jaune  a  nombreux  collets  super- 
posés qui  flottaient  en  tumulte  au  gré  de  l'air.  Ainsi  vêtus  tous 
lesdeux,  ils  étaient  bienmieux chaussés  encore  :  enroulées  autour 
de  leurs  chevilles,  des  ficelles  à  moitié  rompues  assujettissaient 
tant  bien  que  mal  à  leurs  pieds  des  brodequins  en  maroquin 
rouge,  avachis,  éculés,  et  laissant,  tout  crevés,  passer  le  bout 
des  orteils 

On  était  en  hiver;  il  tombait  depuis  huit  jours  une  pluie 
abondante  et  fine  qui  noyait  le  pavé.  Submergées,  les  rues,  où 
l'eau  rejaillissait  de  toutes  parts  sous  les  fers  des  chevaux  et  les 
roues  des  voitures,  ruisselaient  comme  des  fleuves,  et  la  boue 
noire,  liquide  des  trottoirs,  entraînée  au  pas  accéléré  des  pas- 
sants, éclaboussait  le  pied  des  maisons  et  les  devantures  des 
boutiques.  Hommes  et  femmes,  vieux  et  jeunes,  la  foule  si 
souriante  et  si  badaude  par  les  jours  de  soleil,  allait  rapide- 
ment devant  soi,  ne  voyant  rien,  n'entendant  rien  et  rembrunie 
comme  le  temps.., 

—  Znellaz,  la  nuit  arrive! 

—  Hardi,  Typycouly! 

Les  deux  saltimbanques  gravirent  péniblement  la  rue  des 
Martyrs.  En  vain  avaient-ils  suivi  mille  voies  et  longé  tous  les 
boulevards  intérieurs,  nulle  part  ils  n'avaient  pu  arrêter  le 
monde  que  la  bruine  pressait,  fouettait,  chassait,  et  qui  ne  se 
détournait  même  point  à  leur  appel.  Les  entrailles  vides  et 
trempés  jusqu'aux  os,  ils  grelottaient  affamés,  gelés  et  maculés, 
et  c'est  à  peine  s'ils  avaient  le  courage,  sinon  la  force,  de  mou- 
voir leur  charrette  contenant  le  bugle  et  la  grosse  caisse  de  Typy- 
couly, de  même  que  les  poids  énormes  dont  Znellaz  opérait  de- 
puis plus  de  dix  ans,  et  le  tapis  effiloché,  terreux,  puant,  gonflé 
comme  une  éponge  saturée  d'eau,  qu'avant  de  travailler  ils 
étendaient  sur  le  sol.  Arrivés  en  renâclant  à  la  hauteur  de  la 
rue  de  Laval,  ils  reprirent  tous  deux  haleine  et  s'interrogèrent 
du  regard. 

—  Essayons -nous  encore?  dirent  les  yeux  inquiets  de 
Znellaz. 


L'HERCULE  ,73 


Zélé,  quoique  exténué,  Typycouly  répondit  oui  d  un  signe  de 
tête,  et  tira  le  chariot  vers  la  petite  place  à  laquelle  confine 
l'avenue  Trudaine. 

Un  moment,  la  pluie  tomba  moins  drue,  et  le  ciel,  éclairci 
toup  à  coup,  eut  un  sourire  de  lumière. 

—  Ohé!  Mesdames  et  Messieurs,  arrivez  vite,  on  va  com- 
mencer. 

Et  Typycouly  saisit  ses  outils. 

Aux  sonores  fanfares  du  bugle  qu'il  gouvernait  de  sa  main 
droite,  aux  mugissements  sourds  de  la  caisse  qu'il  battait  de  sa 
main  gauche,  une  bande  d'enfants  accourut  et  quelques  pas- 
sants s'arrètèrent  sur  place. 

.  —  Est-ce  que  nous  travaillons,  Typycouly?  Des  mioches!... 
ça  ne  paye  pas  ! . . . 

—  Oui,  travaillons...  Marigô,  tu  sais!  il  nous  faut  des  sous^ 
aujourd'hui!  D'une  manière  ou  d'une  autre,  il  nous  en  faut 
pour  notre  femme  malade. 

—  Allons! 

Et  Znellaz,  s'étant  débarrassé  de  sa  longue  redingote  jaune, 
enleva  du  lit  de  la  charrette  les  poids  y  contenus  et  les  jeta  len- 
tement à  terre.  Actif,  enfiévré,  Typycouly^  le  bon  Typycouly, 
qui  venait  de  dépouiller  aussi  sa  gênante  houppelande,  rajusta 
la  ceinture  bleu  de  ciel  dont  il  était  orné,  souffla  dans  son  cuivre 
à  pleins  poumons,  et  sa  mailloche  s'abattit  comme  une  masse 
sur  la  grosse  caisse,  qui,  coiffée  en  guise  de  parasol-parapluie 
d'un  immense  chapeau  chinois,  armée  d'un  triangle  d'acier 
et  de  larges  cymbales  de  bronze,  gémit  et  gronda  lamentable- 
ment. 

A  cette  musique  subite,  à  cet  appel  instrumental  ayant  on  ne 
sait  quoi  de  sauvage  et  de  désolé,  quelques  gens  impression- 
nables ou  curieux  s'approchèrent  à  la  hâte  des  deux  bateleurs 
forains  : 

—  Y  sommes- nous?. . .  Ohé!  là -bas,  avancez,  on  va 
commencer,  on  commence;  ohé!  criait,  entre  deux  mesures, 
infatigable  et  bruyant,  Typycouly. 

Plusieurs  autres  personnes  arrivèrent,  et  bientôt  un  cercle  se 
forma. 

—  Mesdames  et  Messieurs,  dit  alors  Znellaz  d'une  voix 
timide,  aussi  pure  qu'un  timbre  de  cristal  et  qu'on  n'eût  jamais 


soupçonnée  à  ce  colosse  velu-,  Mesdames  et  Messieurs,  voici 
des  poids  de  cinquante  livres  et  de  cent  livres;  on  va  les  manier! 
Regardez-moi  travailler,  s'il  vous  plait,  et  vous  serez  contents 
de  moi,  je  Fespère... 

—  Attention!...  Il  ne  sait  pas  s'expliquer,  mon  camarade-, 
attention!  interrompit  Typycouly,  long,  étroit,  anguleux  et 
strident  comme  une  crécelle  ;  attention.  Mesdames  et  Messieurs  ! 
et  vous  allez  voir  ce  que  vous  n'avez  encore  jamais  vu.  Je  vous 
le  dis,  en  vérité,  je  vous  le  dis  :  Znellaz  est  fort  comme  un 
Turc...  comme  trois  Turcs!  Et  de  plus,  il  n'a  pas  son  pareil 
pour  l'innocence  et  la  modestie!  Ah!  modeste!  il  Test  tant 
qu'il  l'est  trop,  et  ça  me  met  en  colère  de  songer  comme  ça 
qu'il  y  a  des  individus  sans  talent  et  godiches  comme  la  lune 
qu'on  s'en  va  joyeusement  couvrir  d'or  aux  cirques  et  dans  les 
baraques,  alors  qu'on  donne  à  grand'peine  un  sou...  cinq  misé- 
rables petites  centimes  à  Znellaz,  qui,  lui,  je  vous  le  répète,  est 
un  phénomène,  un  prodige,  un  miracle  !  Avis  aux  amateurs  !  Avis 


aux  connaisseurs!  On  donne  des Jaunets  et  des  bîanquets  k  des 
ânes  qui  ne  savent  pas  seulement  braire,  et,  pburZnellaz,  on  lui 
marchande  un  petit  rond  de  cuivre,  un  pauvre  petit  sou  qu'il 
faut  vous  arracher  de  la  poche  comme  oa  arrache  Tàme  du  corps 
d'un  moine  ou  d'une  garse. . .  il  ne  faut  décourager  personne... 


178  LES   VA-NU-PIEDS 


je  veux  dire  d'une  honnête  femme  sans  enfants  ni  mari.  Voyons, 
voyons,  attention,  ici!  Que  des  artistes  de  génie  tels  que  nous, 
sans  nous  vanter,  soient  dans  la  débine,  ils  sont  des  ganaches,  des 
cruchons,  des...  c'est  entendu!  c'est  connu!  Mesdames  et  Mes- 
sieurs, je  suis  bien  fâché  si  je  vous  moleste,  mais  j'ai  la  mau- 
vaise habitude  de  ne  pas  appeler  oiseau  un  éléphant,  Éminence 
un  cardinal,  Grandeur  un  évêque_,  un  roi  Sire,  et  le  public 
Majesté!  Mesdames  et  Messieurs,  oyez  et  voyez...  Attention! 
Ohé!  Pst!  Holà!... 

De  ses  rires  et  de  ses  grognements,  la  foule,  entraînée  et 
charmée,  approuva  l'éloquence  du  pitre,  et  le  pitre,  Typycouly, 
clama  : 

—  La  musique  en  avant!  Trompette  et  cymbales,  sonnez! 
Allez,  la  caisse  et  le  triangle  !  Et  toi,  salut  la  compagnie,  cha- 
peau chinois!  Allons-y  d'aplomb  et  tous  ensemble  :  hop!  en 
avant  ! . , . 

11  se  démenait  comme  un  démon. 

Et  l'orchestre  : 

»  Ara,  ta,  ra,  taratantara!...  AI  a  la  ta  tsim!  ma  la  ta  tsimf 
Ara  ta  ra!  ta  ra  ta  ra,  boum,  boum,  boum!  Et  tsim  et  tsim!  ma 
la  ta  tsim!...  Boum!  y> 

Cependant  Znellaz  avait  redressé  sa  tète  affable  et  mâle,  et 
presque  nu,  dans  une  pose  académique,  il  regardait,  en  sou- 
riant, les  quintaux  épars  sur  le  sol  inondé.  Par  sa  tenue,  il  plut, 
ce  baladin .  On  trouvait  même  qu'il  ne  manquait  pas  de  dignité. 
Des  murmures  approbateurs  s'élevèrent  et  vinrent  à  lui.  Sen- 
sible à  la  louange,  il  sourit  très  gracieusement  à  la  foule  et  la 
salua.  C'était  un  homme  de  quarante  à  quarant-cinq  ans  au 
plus.  Il  avait  le  front  un  peu  bas,  une  épaisse  barbe  noire  où 
couraient  de  ci  de  là  quelques  poils  argentés  ;des  cheveux  crépus 
plus  noirs  encore  que  sa  barbe,  abondants  et  rétifs;  l'œil  franc 
et  bien  ouvert;  un  nez  droit  aux  larges  narines  mobiles,  une 
bouche  écarlate  et  charnue,  la  lèvre  supérieure  retroussée,  des 
dents  exquises,  blanches  et  fines  comme  celles  des  femmes,  une 
oreille  toute  petite,  des  pieds,  des  mains  faits  au  moule,  Ten- 
colure  et  la  croupe  irréprochables  ;  un  buste  qu'on  eut  dit  taillé 
dans  la  pierre,  en  pleine  carrière;  des  reins  merveilleux,  élas- 
tiques et  forts,  herculéens  et  chevelus,  dignes  de  porter  la 
peau  du  lion... 


L'HERCULE  ,79 


—  Une,  deux  et  trois...  se  !  ordonna  Typycouly,  qui,  perché 
sur  les  ridelles  du  char,  était  en  train  de  restaurer  ses  trop 
antiques  cothurnes. 

Aussitôt  Znellaz  travailla. 

Son  action  était  aussi  aisée,  aussi  précise  que  sa  parole  avait 
été  laborieuse  et  vague.  Il  agissait  comme  d'autres  parlent  : 
éloquemment.  Il  faisait  des  phrases,  des  ligures,  de  la  couleur 
et  du  dessin,  avec  ses  poids,  comme  l'orateur  avec  les  mots. 
On  sentit  bien  vite,  parmi  la  foule,  qu'il  avait  Tamour  de  son 
art,  et  de  tous  côtés  on  l'applaudit,  tandis  que  les  quintaux, 
par  lui  supérieurement  maniés,  pirouettaient  au-dessus  de  sa 
tête  nue  ou  retombaient  avec  un  bruit  mat  sur  ses  bras  repliés, 
garnis  de  forts  bracelets  de  cuir.  Ardent  et  correct,  ne  se  ména- 
geant guère,  il  ne  tarda  pas  à  s'essouffler,  et  bientôt  il  apparut, 
tout  fumant,  humide  de  sueur.  On  entendit  sa  respiration 
longue  et  bruyante,  et  l'on  vit  le  jeu  rapide  et  bref  de  ses  pou- 
mons. Il  se  roidissait  contre  la  tatigue  :  il  ne  voulait  pas  être 
fatigué.  Ses  muscles  et  ses  nerfs  saillaient  au  long  de  son  corps 
robuste,  et  la  peau  basanée  de  son  visage,  anxieux  parfois,  se 
dilatait,  empourprée  par  le  sang,  après  tout  grand  effort.  Tenace 
au  travail,  et  déguisant  ses  angoisses,  il  souriait  sans  cesse, 
orgueilleusement,  et  ses  yeux  erraient  autour  de  lui,  graves  et 
narquois.  Il  broyait,  il  escamotait,  il  pétrissait  les  quintaux,  et, 
dès  qu'il  avait  accompli  quelque  tour  pénible  et  difficile,  il  toisait 
de  tout  son  haut  la  foule,  et  sa  physionomie,  immédiatement 
transformée,  respirait  alors  une  sorte  de  jactance  qui  le  rendait 
plus  sympathique  encore,  on  ne  sait  quelle  morgue  thétitrale 
familière  à  certains  grands  acteurs  qui,  leur  scène  capitale  enle- 
vée, exultent  et  se  posent  en  face  du  public,  en  lui  criant  par 
tous  leurs  pores  :  «  Allons,  bats  des  mains,  applaudis-moi  :  je 
le  veux,  il  le  faut  !  » 

'     —  Attention,  nom  d'un  brule-gueule  !  ohé'  De  plus  en  plus 
tort  !  Attention  ! 

Une  plainte  aiguë  et  désolée  du  triangle  suivit  cet  avis  et  s'en 
alla  déchirante  jusque  dans  l'âme  des  spectateurs-,  et  Typy- 
couly, le  pitre,  hurlant,  s'agitant  et  sonnant,  fit  de  nouveau 
gémir  sous  lui  l'essieu  du  char  à  bras,  pendant  que,  silencieuse, 
la  foule  admirait  l'hercule. 

En  nage,  échevelé,  les  bras  tendus,  ayant  au  petit  doigt  de 


i8o  LES   VA-NU-PIEDS 


chaque  main  un  poids  de  cinquante  kilos,  un  quintal  sur  la 
nuque,  un  quintal  aux  dents,  et  deux  autres  quintaux  attachés 
à  sa  ceinture,  et  flottant,  qui  d'un  côté,  qui  de  l'autre,  sur  ses 
hanches  soUdes  et  brunes  ainsi  que  des  pilliers  de  bronze, 
Znellaz  fit  deux  fois  de  suite  le  tour  de  la  société  rangée  en  cercle, 
et,  superbe,  il  marchait  sous  les  lourdes  pendeloques  de  fer, 
aussi  facilement  que  s'il  eût  porté  des  pommes  d'api.  Pendant 
ce  travail,  le  bugle  de  Tvpycouly  chantait  comme  un  orchestre 
de  cuivres...  Hélas I  ils  avaient  beau  se  tuer  à  la  peine  et  faire 
des  prodiges  tous  les  deux,  le  public  restait  inexorable,  les  sous 
ne  tombaient  point,  et  la  nuit  était  là.  Tout  à  coup^  pour 
comble  de  malheur,  un  grand  vent  du  Nord  souffla,  glacial  : 
aussitôt,  les  spectateurs,  agacés  déjà  par  l'embrun  et  craignant 
la  bourrasque,  eurent  un  mouvement  marqué  de  recul,  et  rirent 
mine  de  s'enfuir  en  masse... 

—  Halte!  cria  Tvpycoulv,  désespéré-,  vous  n'avez  encore 
rien  vu;  vous  n'avez  pas  tout  vu!  Mesdames  et  Messieurs, 
reprit-il  crispé  d'indignation  et  hléme  comme  la  cire,  écoutez- 
moi  donc  un  peu,  tas...  d'honnêtes  gens!  Si  nous  travaillons 
ainsi,  ce  n'est  point  pour  nous  amuser...  précisément!  Oh! 
non,  ma  foi  !  Nous  travaillons  pour  vivre,  oui,  c'est  pour  vivre  ! 
Agissez  donc  en  conséquence  de  votre  côté.  Quoi!  vous  venez 
de  voir  un  tour  de  force  autrement  curieux  que  celui  de  Samson 
assommant  tout  un  régiment  de  Philistins  avec  une  mâchoire 
d'âne,  et  vous  partez  sans  dire  bonjour,  au  revoir!  ni  vu,  ni 
connu,  je  t'embrouille..  Halte-là!  vous  avez  sous  les  yeux  un 
gaillard  auprès  de  qui,  sans  mentir,  Hercule,  fils  de  Jules  Piter, 
n'est  qu'un  tout  petit  garçon,  un  polisson,  un  freluquet,  et  pour- 
tant !...  vous  faites  vos  malles,  vous  vous  apprêtez  à  déguerpir 
sans  crier  gare, sans  dire  merci!  sans  nous  ôter  le  chapeau,  sans 
dire  :  «  Ohé!  tenez  chiens,  voilà  la  récompense!  »  sans  tirer  un 
seul  sou  de  toutes  vos  poches...  Halte-là!  farceurs;  assez  rigolé, 
pas  de  plaisanterie!  Ah!  si  je  vous  fâche  par  mes  dires,  tant  pis 
pour  vous!  Écoutez-moi  :  ventre  aflamé  n'a  pas  plus  d'oreilles 
que  d'yeux,  mes  enfants,  et  le  mien  ne  peut  ni  voir  vos  grimaces, 
ni  même  entendre  vos  sottises  ;  il  faut  qu'il  parle  ;  il  parlera  quand 
même  envers  et  contre  tous!...  On  dit  que  les  Français  sont 
généreux...  Eh  bien,  prouvez-le  et  vite,  ou  je  déclare,  moi, 
Typycouly,  fils   de  Cherche -Ton -Pain   et  d'Avalé -Chopine- 


d'Eau,  qu'ils  sont,  les  Français,  aussi  rapias,  aussi  cuistres, 
aussi  rogne-la-pièce  et  cache-les-sous  que  les  Espagnols,  les 
Italiens,  les  Allemands,  les  Russes,  les  Anglais  et  les  Arabes-, 
oui,  qu'ils  sont,  les  Frrrançais,  comme  tous  les  autres  hommes, 
égoïstes  et  rien  qu'égoïstes,  aristocrates,  et  voilà  tout  !  Ah  !  Mes- 
dames et  Messieurs,  tout  vagabonds,  tout  gueux,  tout  miséra- 
bles ambulants  que  nous  paraissons  être,  et  que  nous  sommes, 
pour  parler  comme  vous  pensez,  nous  n'en  avons  pas  moins 
quelque  part  une  famille,  oui,  je  dis  une  fa-mil-lc  :  une  femme, 
des  enfants,  des  chats,  des  chiens  et  des  oiseaux  qui  ont  faim 
tous  les  jours,  et  qui  mangent  quand  ils  ont  de  quoi,  ce  qui  est 
rare...  Oh!  tenez,  un  fichu  métier  que  le  nôtre!  Ayez  un  peu 
d'égard!...  Il  y  a  vingt-quatre  heures  que  Znellaz  que  voilà 
n'a  rien  mangé;  voilà  vingt-quatre  heures  qu'il  entend, ce  grand 
homme,  ses  tripes  vides  chanter  la  fameuse  chanson  :  «  Il  tV.ut 
du  pain!  il  faut  du  pain!  »  Un  homme  comme  lui  ne  pas  avoir... 
Oh  !  tenez,  ça  m'exaspère,  et  je  me  fais  mendiant. . .  On  demande 
l'aumône  et  l'on  y  va  de  son  petit  pleur;  êtes  vous  contents  et 


i82  LES    VA-NU-PIEDS 


satisfaits? On  vous  demande  raumône.,.  Allons, allons,  s'il  vous 
plaît,  Mesdames  et  Messieurs,  un  petit  sou!  rien  qu'un  petit 
sou!  Qu'il  ne  soit  pas  dit  que  les  riches,  seuls,  gagnent  leur  vie 
en  travaillant.  Un  peu  de  courage,  s'il  vous  plaît!  un  peu  de 
courage... 

*  A  la  poche!  »  ne  voulut  point  sortir  de  la  gorge  enflammée 
de  Typycouly,  qui  resta  béant  et  tendit  les  mains  pour  recevoir 
ce  qui  lui  était  dû. 

Pas  un  sou  ne  tomba. 

Le  pitre,  déçu,  s'étant  retourné  vers  Znellaz,  qui  s'essuyait 
le  front  afin  de  se  donner  une  contenance,  bondit  tout  à  coup 
avec  rage  derrière  sa  grosse  caisse,  à  laquelle  il  communiqua 
sons  doute  les  fièvres  affreuses  de  son  âme,  car  elle  rendit  aus- 
sitôt des  sons  sinistres  et  terribles... 

Enfin,  quelques  sous,  trois  ou  quatre,  six  tout  au  plus,  rou- 
lèrent sur  le  sol. 

—  Houp-là!  Znellaz,  vas-y  encore  un  peu,  mon  gars!  La 
femelle!...  tu  sais!  attend  du  biscuit  au  chenil,  et,  comme  elle_, 
les  mômes,  ami,  crient  famine!...  Ohé!  Mesdames  et  Messieurs, 
ouvrez  l'œil,  vous  allez  voir,  je  vous  le  jure,  ce  que  vous  n'avez 
jamais  vu!  L'Empereur  des  hercules  :  le  voilà!  Regardez-le, 
attention  ! 

Il  ne  suppliait  plus,  le  maigre  et  difforme  paillasse,  il  ordon- 
nait. 

Écarlate,  hagard,  hérissé,  Znellaz  saisit  un  quintal  par  l'an- 
neau, baissa  sa  tète,  arrondit  ses  reins,  et  le  poids  décrivit  en 
l'air  un  cercle,  puis  deux,  puis  trois,  et  l'on  eût  dit,  tant  le  mou- 
vement de  rotation  devint  rapide,  qu'une  roue  de  fer,  viron- 
nant  sur  elle-même,  enveloppait  l'hercule.  11  travaillait,  acharné, 
sous  la  pluie  qui  lui  forait  la  peau,  sous  le  vent  qui  lui  glaçait 
et  lui  figeait  le  sang  dans  les  veines,  au  milieu  de  la  boue  dont 
l'humidité  s'infiltrait  en  la  moelle  de  ses  os;  il  travaillait,  il  tra- 
vaillait, tout  environné  déjà  des  ténèbres  nocturnes  sur  les- 
quelles, blanc  fantôme,  il  se  détachait,  tournoyant  et  gigan- 
tesque. 

—  Un  peu  de  courage.  Mesdames  et  Messieurs,  un  peu  de 
courage! 

Et  la  mailloche  de  'I  ypycouly  descendait  et  remontait,  infati- 
gable, avec  une  vertigineuse  rapidité.  Sous  le  chapeau  chinois, 


LHERCULE  iS3 


riant  de  toutes  5es  bouches,  tintinnabulant  de  tous  ses  grelots, 
la  grosse  caisse,  cognée  à  tour  de  bras,  grondait  comme  le 
tonnerre,  tonnait  comme  le  canon. 

Hélas!  les  spectateurs  avaient  des  yeux,  mais  point  d'en- 
trailles, et  la  monnaie  ne  tombait  point. 

—  Ah!  je  suis  tué! ...  Je  n'en  peux  plus,  dit  Znellaz  en  lais- 
sant échapper  de  ses  mains  affaiblies  le  quintal,  qui  déchira  sour- 
dement et  profondément  la  terre. 

Interloqué,  Typycouly  dressa  sa  tête  anémique  et  ses  yeux 
eurent  un  regard  qui  valait  un  discours. 

Oh!  ce  regard  amer  et  désolé,  Znellaz  le  comprit,  et 
Znellaz  s'élança  de  rechef.  Ayant  soulevé  deux  quintaux,  il  en 
mit  un  sur  chaque  épaule,  et,  chargé  de  la  sorte,  s'accroupis- 
sant  à  la  façon  des  enchanteurs  asiatiques,  il  en  prit  deux  autres 
et  jongla,  magnifique,  avec  ces  poids  meurtriers.  Il  souriait!  il 
souriait  encore,  et  son  suprême  sourire  était  à  la  fois  douloureux 
et  fier. 

Un  homme  du  peuple  cria  : 

—  C'est  beau  ! 

Rouge  comme  le  feu,  transsudant  de  l'eau,  transsudant  du 
sang,  tout  inondé  d'écume,  luisant  comme  s'il  venait  d'être  oint 
d'huile,  arrogant,  exaspéré,  sublime,  Znellaz  s'évertuait  à  bien 
finir.  A  tout  instant  sortaient  de  sa  poitrine  des  souffles  entre- 
coupés, précipités,  sifflants,  nombreux,  et  l'on  voyait  palpiter 
ses  chairs  fumantes.  Il  haletait,  il  tremblait  de  tous  ses  mem- 
bres, enveloppé  de  l'épaisse  buée  qui  émanait  de  lui.  Ses  pru- 
nelles ardaient  dans  la  pénombre  crépusculaire  ainsi  que  des 
charbons  incandescents,  ses  muscles  jouaient,  bruyants  à  la 
détente  ainsi  que  des  ressorts  d'acier  et,  tant  étaient  gonflées  ses 
artères  et  ses  veines  jugulaires,  qu'il  semblait  avoir  autour  du 
cou  un  collier  de  couleuvres.  Il  était  grand;  il  était  beau.  Tout  le 
monde  le  contemplait.  On  ne  voyait  que  bras  et  mains  levés 
vers  lui.  Soudain,  il  oscilla,  trébucha,  frémit  de  pied  en  cap, 
et  courba  la  tète  comme  s'il  eût  été  frappé  d'une  massue  invi- 
sible... Une  vingtaine  de  gros  sous  roulèrent  pêle-mêle  à  ses 
pieds. 

—  Ils  sont  vaincus!  Songe  à  Marigô!...  Voilà  la  récolte, 
Znellaz,  ils  sont  vaincus;  va  toujours!...  Et  Typycouly,  con- 
vulsé dans  la  charrette,  trépignait  en  criant;  tandis  que  sur  son 


i84  LES   VA-NU-PIEDS 


crâne  chauve  et  jaune  comme  un  vieil  ivoire  s'agitait  en  tous 
sens  son  bonnet  bariolé,  le  bonnet  omnicolore  à  sept  cornes  des 
clowns,  son  bugle  envoya  dans  les  airs  une  éclatante  fanfare 
triomphale. 

Aux  accents  inouïs,  prodigieux  du  buccin  et  des  cymbales, 
Znellaz  se  redressa,  trouvant  tout  à  coup  en  lui  des  forces  sur- 
naturelles. Encore  une  fois,  une  dernière  fois,  il  se  rua  sur  les 
cubes  de  fer,  et  Ton  vit  aussitôt  trois  quintaux  voltiger  autour 
de  lui  comme  des  balles  de  gomme. 

—  Assez!  assez I  ordonna  la  foule. 

Il  n'entendit  pas,  il  ne  voulut  peut-être  pas  entendre  :  il  allait, 
il  allait,  inspiré.  Plus  rien  de  méthodique  en  son  jeu,  plus  rien 
d'académique  dans  sa  pose  :  le  désordre,  la  lolie,  le  délire. 
Ainsi  que  le  soldat  à  la  gueule  du  canon-,  ainsi  que  le  tribun  à 
la  barre  ou  sur  la  borne,  en  face  de  l'émeute;  ainsi  que  le  poëte 
aux  prises  avec  la  Nature  ou  Dieu,  l'hercule  des  rues  et  des 
carrefours,  Thistrion  des  misérables,  ce  gueux,  cet  athlète,  ce 
héros  subissait  son  inspiration  et  n'agissait  que  par  elle.  Il 
improvisait...  On  l'applaudissait  à  tout  rompre,  enfin!  On  lui 
criait  :  «  Bravo!  »  de  toutes  parts,  et  le  salaire  était  là.  Les 
hommes,  les  femmes  lui  jetaient  à  l'envi  des  sous,  des  sous,  des 
sous,  sans  compter  :  eux,  les  enfants  sautaient  de  joie,  et,  sur- 
pris, émus,  émerveillés,  enthousiastes,  ils  frissonnaient,  ils 
avaient  peur. 

—  Attention,  Mesdames  et  Messieurs!  attention!...  Et 
Typycouly,  que  la  victoire  avait,  lui  aussi,  transporté  d'orgueil, 
Typycouly,  cambré  sous  le  chapeau  chinois,  aux  clochettes 
argentines  duquel  tremblaient  mille  gouttelettes  d'eau  de  pluie 
irisées  et  brillantes,  aux  derniers  feux  du  couchant,  comme  des 
larmes  humaines,  Typycouly  levait,  éperdu,  bras  et  jambes, 
et,  faisant  le  ventriloque,  aboyait  de  bonheur  et  dansait  en  riant 
comme  un  fou. 

—  Bravo  !  Znellaz,  bravo  ! 

Toutes  les  poches,  tous  les  goussets  étaient  fouillés,  dépouillés, 
v'dés  par  des  mains  fébriles;  il  pleuvait,  il  grêlait  des  pièces  de 
cr.ivre;  il  pleuvait,  il  neigeait  des  pièces  d'argent-,  et  pièces 
d'nrgent  et  pièces  de  cuivre  allaient,  tombaient,  ruisselaient, 
ricochaient  sur  Znellaz;  et  les  quintaux,  heurtés  par  elles, 
vibraient,  rendant   des    sons    clairs,    prolongés,    une  plainte 


L'HERCULE 


!83 


métallique.  On  appartenait,  chacun  appartenait  à  l'hercule 
forain.  Il  avait  dompté  les  corps,  soumis  les  coeurs;  il  tenait 
les  âmes,  il  rayonnait,  il  régnait.  Un  vieux  bourgeois  lui  jeta 
deux  pièces  d'or,  une  petite  dame  son  porte-monnaie,  un  enfant 
sa  casquette. 

—  Attention!  attention! 

On  ne  voyait  pas,  on  n'entendait  pas  le  pitre-,  il  n'existait 
plus,  Typycouly.  Znellaz!  Znellaz!  c'est  lui,  lui  seul  quon 
voyait,  lui  seul  qu'on  voulait  voir!  On  allait  à  lui.  Le  cercle  se 
rétrécissait.  Tout  le  monde  se  sentait  également  ébloui,  attiré, 
magnétisé,  fasciné,  halluciné^  conquis  par  l'hercule...  On  le 
cernait,  on  le  touchait,  on  palpait  ses  biceps  énormes,  on 
auscultait  sa  large  poitrine,  on  froissait  la  soie  de  son  caleçon 
de  pourpre  à  bandes  d'or,  on  l'embrassait,  on  l'étreignait,  on 
entrait  en  lui...  Mais  soudain  la  foule,  épouvantée  et  trem- 
blante, recula.  Znellaz,  qui  venait  de  pousser  un  étrange  san- 


H 


i86 


LES    VA-NU-PIEDS 


glot^  et  dont  lesyeux  s'étaient  injectés  de  sang,  s'abattit  tout  à 
coup,  après  avoir  fait  plusieurs  tours  rapides  sur  lui-même. 
Une  femme  dit  : 

—  Ah!!! 

La  foule  cria  : 

—  Mon  Dieu  ! 

Prompt  comme  l'éclair,  Typycouly  lança  son  bugle  à  terre 
et  se  précipita  du  haut  de  la  charrette  : 

—  Eh!  mazette,  dis  donc,  toi! 
Znellaz  ne  bougea  point. 

—  Ah  çà!  mais,  qu'as-tu,  mon  gros?... 

Et  le  pitre,  ayant  pris  entre  ses  bras  Znellaz,  se  pencha  sur 
luij  puis  écouta...  colla  ses  lèvres  sur  la  bouche  violette  de 
l'hercule,  rigide  comme  une  statue  de  marbre  déracinée  et  jetée 
à  bas  de  son  piédestal;  écouta  de  nouveau,  puis,  lui,  Typy- 
couly, luij  le  pitre,  si  blafard  qu'il  semblait  ne  pouvoir  blêmir 
davantage,  pâlit  affreusement  et  devint  blanc  comme  un  lin- 
ceul. . . 

—  Oh!  râla-t-il! 

...  Et  foudroyé,  branlant  la  tête,  se  traînant  à  genoux  sur  le 
macadam,  ses  yeux  grands  ouverts  et  stupides,  sans  regards, 
ses  mains  incertaines  allant  alternativement  des  tempes  humides 
et  froides  au  cœur  arrêté  de  Znellaz,  la  bouche  béante  et  la  face 
terrifiée,  écrasé,  consterné,  vaincu,  détruit,  annihilé,  grotesque 
et  navrant,  il  bégaya  : 

—  Mes...  Mes...  Mes...  Mesdames  etMessi...  si...  si...  eurs. 
il  est  m...  m...  m...  mort!  Attention! 

Pantin,  décembre  1864. 


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MONTAUBAN  -  TU  -  NE  -  LE  -  SAURAS  -  PAS 


—  Y  a-t-il  bien  loin  de  Montauban  à  Paris?  demanda-t-il 
un  soir  d'hiver  à  son  père,  ouvrier  rude  et  sobre  qui,  la  journée 
finie,  après  avoir  soupe,  se  délassait  tranquillement  au  milieu 
des  siens. 

—  Oui,  répondit  enfin   celui-ci,   que  cette   question  avait 


i88  LES    VA-NU-PIEDS 


rendu  songeur-,  oui,  cadet,  elle  est  longue,  la  route  qui  mène 
de  la  Grande-Rue-Ville-Nouvelle  au  faubourg  Saint-Antoine, 
extrêmement  longue  pour  un  piéton...  II  faut  cependant  que  tu 
la  fasses^  sac  au  dos  et  bâton  à  la  main, comme  je  Tai  faite  moi- 
même,  il  y  a  longtemps,  sous  le  Directoire,  et  comme  la  fit,  sous 
Louis  XV,  avant  moi,  ton  aïeul,  qui  sommeille  en  ce  moment 
au  coin  du  feu;  ta  dix-huitième  année  est  là,  Pierre,  elle  est  là; 
rheure  de  faire  ton  tour  de  France  est  venue  :  il  faut  que  tu 
partes...  et  tu  partiras  demain  matin,  au  lever  du  soleil,  en- 
tends-tUj  cadet? 

Toute  la  famille,  assise  autour  de  Fàtre,  frémit  à  ces  paroles 
inattendues-,  mais  Pierre,  qui  savait  le  maître  inflexible,  inclina 
la  tête  et  dit  : 

—  A  votre  volonté,  père,  je  partirai  d'ici  demain  matin  et, 
parole  d'honneur,  je  n'y  reviendrai  que  lorsque  je  serai  reçu 
compagnon. 

Et  sur  ces  mots  jetés  hardiment,  il  embrassa  tour  à  tour  sa 
mère  et  sa  sœur,  qui  retenaient  lei:rs  larmes-,  son  grand  frère, 
le  charron,  qui  ne  devait  pas  quitter  la  maison,  parce  qu'il  était 
l'aîné;  son  aïeul  en  tricorne  et  culottes  courtes,  dont  il  était  le 
préféré;  son  père  inexorable,  qui  venait  de  le  condamner  à  la 
vie  errante;  ensuite  il  monta  tout  là-haut  sous  les  toits,  et  se 
coucha  silencieux  au  fond  du  grenier  mal  clos,  où,  depuis  déjà 
trois  ans,  il  passait  la  nuit. 

—  On  n'a  pas  toujours  un  lit  comme  celui-ci,  se  dit-il  en 
s'endormant,  le  cœur  un  peu  gros. 

Au  point  du  jour,  le  lendemain  (on  était  alors  sous  la  Res- 
tauration, à  la  fin  du  règne  de  Louis  XVIII),  Quercy-la-Clef- 
des-Cœurs,  compagnon  du  Devoir  et  maître  bourrelier,  s'ap- 
puyant  sur  sa  haute  canne  enrubannée,  allait  à  grands  pas 
sur  la  route  de  Paris,  à  côté  de  son  fils  guêtre,  sanglé,  portant 
la  ferrière  et  le  sac  aux  reins,  une  gourde  en  bandoulière,  un 
bâton  de  houx  à  la  main.  Hommes  de  forte  trempe  et  natures 
altières,  ils  marchèrent  tous  les  deux  sans  ouvrir  la  bouche, 
œil  sec  et  clair,  pied  alerte  et  cœur  ferme,  jusqu'au  delà  d'Al- 
bias;  et  non  loin  de  là,  près  des  rives  de  l'Aveyron,  le  père 
ayant  tiré  de  sa  poche  une  petite  bourse  de  cuir,  il  dit,  d'une 
voix  assurée,  en  la  donnant  à  son  fils  : 

—  Il  y  a  là  dedans  huit  pistoles,  toutes  les  économies  de  ta 


MONTAUBAN  -  TU  -  NE  -  LE  -  SAURAS  -  PAS         1 89 


mère  et  de  ta  sœur  depuis  l'an  passé  -,  tâche  d'en  faire  bon  usage, 
cadet,  et  que  maître  Jacques  t'accompagne!  Embrasse-moi,  si 
tu  veux... 

—  Au  revoir^  père,  et  peut-être  adieu!  car,  je  vous  le  répète 
ici,  vous  ne  me  reverrez  au  pays  que  si  la  fortune  me  sourit. 

Une  dernière  fois,  ils  s'étreignirent  et  se  quittèrent  impas- 
sibles. 

Ils  souffraient  beaucoup  pourtant  l'un  et  l'autre,  ces  deux 
braves  ! 

En  rentrant  à  Montauban,  Quercy-la-Clef-des-Cœurs,  blême 
comme  un  mort,  tremblait  la  fièvre^  et  trébuchait  à  chaque 
pas,  le  regard  obscurci.         "■ 

—  Je  ne  suis  plus  un  homme,  dit-il  en  se  tâtant,  le  fait  est 
prouvé. 

Presque  au  même  instant,  à  la  tombée  de  la  nuit,  entre 
Caussade  et  Montpezat,  à  trente  kilomètres  de  Cahors,  Pierre 
éclata  tout  à  coup  en  sanglots  sur  la  route  royale. . .  Ah!  c'est 
que,  lui^  le  cadet,  il  avait  rêvé  d'autres  destins.  Sainte-Misère, 
son  grand-père  paternel,  vieil  ouvrier  invalide  à  qui  la  Clef- 


iqo  LES   VA-NU-PIEDS 


des-Cœurs  avait  succédé  dans  la  maîtrise^  possédait  à  proximité 
de  Montauban,  en  la  commune  de  Sauquevestres,  une  masure 
et  quelques  ares  de  terre  qu'il  avait  acquis  après  quarante  ans 
de  parcimonie,  et,  comme  il  le  disait  lui-même,  au  détriment 
de  son  ventre,  qui  n'avait  jamais  été  tout  à  fait  rempli.  Trans- 
porté tout  petit  dans  la  taupinière  de  son  aïeul,  Pierre,  enfant, 
eut  pour  premiers  amis  les  poules  et  les  lapins  qui  y  foison- 
naient; un  peu  plus  tard,  il  s'éprit  des  porcs  et  des  moutons 
qu'un  beau  jour  son  grand-père  y  avait  amenés,  et,  quelques 
temps  après,  il  faillit  mourir  de  joie  en  voyant  arriver  à  la  bor- 
dette  agrandie  et  devenue  borde  fort  présentable ,  ma  foi  !  la 
première  jument  poulinière  et  les  premiers  bœufs  de  labour. 
Rien,  en  ce  moment-là,  rien  n'aurait  pu  lui  faire  concevoir  que 
bientôt  il  serait  obligé  d'abandonner  toutes  les  bêtes,  grosses  et 
petites,  avec  lesquelles  il  vivait  si  fraternellement-,  aussi,  quand, 
âgé  de  quinze  ans,  il  dut  revenir  à  la  ville  pour  entrer  en 
apprentissage  dans  la  boutique  héréditaire,  il  jura,  les  yeux  et 
Tàme  pleins  de  soleil  et  de  verdure,  un  amour  indissoluble  à  la 
terre,  qu'il  aimait  déjà  plus  que  tout  au  monde.  «  Ormes  et 
chênes,  vignes  et  blés,  s'écria-t-il  en  quittant  les  champs,  je 
pars,  mais  nous  nous  reverrons  un  jour  !  »  A  peine  réinstallé 
dans  la  maison  natale,  il  essaya,  mielleux  et  persuasif,  d'insi- 
nuer aux  siens  qu'il  vaudrait  mieux  faire  de  lui  un  paysan  qu'un 
ouvrier.  «  On  n'avait  qu'à  le  mettre  à  l'épreuve,  disait-il,  on 
verrait  bien  qu'il  était  assez  solide  déjà  pour  atteler  les  bœufs 
à  la  charrue  et  labourer  la  boulhène-,  il  se  faisait  fort  de  tenir 
la  place  du  métayer,  et  celui-ci  mis  de  côté,  les  choses  iraient 
à  merveille  :  on  toucherait  de  plus  beaux  revenus,  puisque  les 
denrées  ne  devraient  plus  être  partagées  entre  le  propriétaire  et 
le  colon...  »  Inutile  travail  et  peines  perdues.  En  vain  implora- 
t-il,  supplia-t-il  à  genoux  et  à  mains  jointes  qu'on  le  laissât 
retourner  à  Sauquevestres,  on  resta  sourd  à  toutes  sesdoléances, 
et  bientôt  même  on  lui  signifia  de  ne  plus  souffler  mot  à  ce  sujet. 
Amasser  assez  d'argent  pour  s'acheter,  tôt  ou  tard,  mais  le  plus 
tôt  possible,  un  coin  de  campagne,  si  sauvage  et  si  désolé  qu'il 
fût,  devint  dès  lors  son  idée  fixe,  et,  tout  imbu  de  cette  idée,  il 
cheminait  triste,  mais  non  pas  découragé,  certes!  sur  la  route 
de  Paris. 

Si  faire  son  tour  de  France  n'est  rien  aujourd'hui  pour  Fou- 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  191 


vrier,  que  les  chemins  de  fer  transportent  et  déposent  frais  et 
dispos  dans  les  villes  où  le  travail  abonde_,  c'était  pour  lui  jadis 
une  bien  grosse  affaire-,  il  fallait  avoir  bon  pied^  bon  œil,  l'âme 
chevillée  au  corps,  être  un  héros  pour  l'entreprendre;  et  tout 
cela  ne  suffisait  point  encore  pour  la  mener  à  bonne  fin  ;  il  fallait 
avoir  aussi  beaucoup  de  bonheur,  et  celui  qui  revenait  bien 
portant  un  jour  au  milieu  des  siens  pouvait  se  vanter  d'en  avoir 
vu  de  dures.  Aller,  apiprenti,  la  canne  à  la  main  et  la  besace  au 
dos ,  quémander  de  bourg  en  bourgade  de  l'ouvrage,  et  n'en 
obtenir  que  de  loin  en  loin  et  très  peu  ;  dormir  le  plus  souvent 
à  la  belle  étoile  et  se  remettre  en  route  le  ventre  creux,  sans 
être  sûr  de  trouver,  au  bout  de  cette  nouvelle  étape,  un  gîte 
et  du  pain-,  être  parfois  dévalisé  de  ses  outils  par  des  voleurs 
de  grands  chemins,  ou  roué  de  coups  par  les  ouvriers  des  corps 
d'état  ennemis;  se  voir  ballotté  de  la  prison,  où  l'on  couche 
faute  de  papiers,  à  l'hôpital,  où  l'on  va  faute  d'argent;  errer 
sans  le  sou  par  des  contrées  inconnues;  s'abattre,  écrasé  de 
fatigue  et  dévoré  de  sommeil,  au  bord  d'un  champ  ou  dans  le 
fond  d'un  fossé;  se  remettre  en  marche  après  un  réconfort 
inattendu,  pour  braver  de  nouveau  les  soleils  de  plomb  ou  le 
gel  et  la  pluie;  être  mal  vu  des  gens  et  mordu  par  les  chiens,  les 
uns  et  les  autres  haïssant  les  haillons  et  ceux  qui  en  sont  vêtus  ; 
enfin,  misérable  des  misérables,  subir  tous  les  supplices  et 
porter  une  croix  plus  lourde  que  la  croix  légendaire  du  Naza- 
réen; à  ce  métier-là,  qui  durait  des  années,  sur  cent,  quatre- 
vingt-dix-neuf  tombaient  pour  ne  plus  se  relever,  et  mouraient, 
désespérés,  loin  du  pays  natal,  sans  même,  hélas!  avoir  été 
reçus  compagnons. . . 

Habile  et  fin  ouvrier,  quoique  fort  jeune  encore,  Pierre,  au 
début,  ne  s'en  tira  pas  trop  mal.  Il  excellait  à  faire  les  rhabil- 
lages et  jouait  assez  bien  du  rembourroir ;  aussi  se  procura- 
t-il  aisément  de  la  besogne,  en  Quercy  comme  en  Auvergne, 
à  Bordeaux,  à  Limoges,  à  Nantes,  partout  où,  conduit  par  le 
hasard,  il  passa,  gai  pèlerin.  Nul,  mieux  que  lui,  ne  savait 
sortir  d'affaire.  Où  bien  d'autres  ne  buvaient  que  de  l'eau,  lui, 
plus  avisé,  trouvait  le  moyen  de  boire  de  la  piquette  et  même 
du  vin.  Esprit  très  ingénieux,  il  avait,  en  outre,  beaucoup  de 
philosophie.  Aujourd'hui  brûlé,  demain  transi,  mais  jamais 
abattu,  pourvu  qu'il  eût  au  fond  de  son  escarcelle  un  petit  écu 


192  LES    VA-NU-PTEDS 


de  trois  livres,  il  allait  de' ville  en  ville  et  roulait^  très  content 
comme  cela.  Mais  il  connut  bientôt  des  temps  plus  difficiles. 
Obligé  de  vivre  au  jour  le  jour,  réduit  à  Tindigence,  il  se  dit  plus 
d'une  fois  que  ses  beaux  rêves  agricoles  ne  seraient  pas  réalisés 
de  sitôt  et  même  qu'ils  ne  le  seraient  peut-être  jamais.  «  Adieu, 
Sauquevestres,  adieu,  rives  du  Tarn,  adieu,  Quercy  !  Mes  os 
vont  moisir  ici  sur  quelque  grand  chemin  !  »  Un  bon  vent  arri- 
vait qui  chassait  toutes  ces  idées  noires,  enfantées  par  la  fièvre, 
et  s'il  lui  tombait  du  ciel  la  moindre  aubaine,  il  reprenait  bien 
vite  alors  espoir  et  bon  courage . . .  jusqu'à  l'heure  où  ses  en- 
trailles vides  grondaient  de  nouveau.  Dure,  bien  dure  lui  fut 
longtemps  la  vie.  Il  ne  se  relevait  que  pour  choir  encore.  Exté- 
nué, sans  le  sou,  la  tête  en  feu,  les  pieds  meurtris,  il  arriva  cer- 
tain matin  d'avril  à  Lyon,  après  avoir  longtemps  broussaillé 
dans  tout  le  Dauphiné. 

—  C'est  ici,  se  dit-il  en  traversant  le  Rhône,  que  mon  père 
se  fit,  il  y  a  trente-trois  ans  de  cela,  recevoir  compagnon,  et 
c'est  ici  que  je  veux  gagner,  comme  lui,  le  droit  de  porter  la 
canne  et  les  couleurs. 

Accueilli  chez  la  Mère  des  bourreliers,  il  se  mit  en  quête 
d'ouvrage  dès  le  lendemain.  On  l'embaucha.  Trois  francs  par 
jour  :  il  était  sauvé.  Le  premier  collier  qu'il  fit  lui  valut  les  plus 
grands  éloges  du  patron,  et  mieux  que  ça,  bien  mieux,  on  le  mit 
à  ses  pièces.  Ah  !  c'est  alors  qu'il  se  montra!  Sans  être  sorcier, 
il  eut  assez  d'artilice  pour  extraire  de  trois  peaux  de  mouton  la 
quantité  d'étoffe  nécessaire  à  la  confection  de  deux  corps  de 
collier,  «  ce  qui,  s'écria  le  patron,  ne  s'était  jamais  vu.  »  De 
vieux  compagnons  de  l'état,  très  incrédules,  voulurent  avoir  la 
preuve  du,  prodige.  II  la  leur  donna,  lui,  Vesponton  (aspirant 
au  compagnonnage).  Émerveillés,  ils  s'en  revinrent,  répétant 
partout  et  sans  cesse  que,  pour  détailler  la  basane,  il  n'avait 
pas  son  pareil.  Le  sans-pareil  laissa  dire  et,  devenu  piéceard 
hors  ligne,  il  se  présenta,  quand  on  eut  bien  parlé  de  lui,  devant 
les  Anciens  assemblés,  avec  deux  colliers  à  la  provençale,  dont 
les  Xèles finies  étaient  aussi  pointues  que  des  aiguilles.  On  déclara 
que  ces  colliers  n'étaient  pas  des  loups  (besogne  gâchée),  et 
que  l'esponton  qui  les  avait  taillés  et  rembourrés  était  un  fier 
luron  qui  ferait  honneur  à  maître  Jacques.  A  l'unanimité  plus 
une  voix,  explique  qui  pourra  ce  mystère,  Pierre  le  Montalba- 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  iq3 


Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas  se  dâiienait  infatigable  (page  197). 


nais  fut  reçu  compagnon  du  Devoir  et  ses  chefs-d'œuvre 
furent  exposés  dans  les  Chambres,  où  Ton  déUbéra  sur  le 
nom  qu'on  devait  lui  décerner.  Rude  discussion  à  cet  égard. 
Aucuns  voulaient  le  baptiser  Quercy,  l'Ornement  du  Devoir  ; 


194  LES    VA-NU-PIEDS 


mais  d'autres,  prétendant  qu  il  fallait  caractériser  par  des  mots 
précis  la  physionomie  du  nouveau  venu  qui,  praticien  hors 
ligne,  exploitait  admirablement  le  cuir  et  faisait  des  miracles 
sans  avoir  l'air  de  s'en  douter  et  tout  en  pensant  à  l'on  ne  sait 
quoi,  tenaient  pour  Montauban  le  Difficile  à  Connaître^  ou 
bien  Montauban  TuNe-Le-Sauras-Pas.  Enfin,  après  de  très 
vives  controverses  où  chacun  exposa  ses  raisons  pour  ou  contre 
et  montra  son  savoir-dire,  cette  dernière  appellation  prévalut, 
et  Pierre,  heureux  d  avoir  étonné  l'aréopage  et  fier  du  surnom 
qu'il  avait  conquis,  s'en  alla,  disant,  en  se  frottant  les  mains  : 
«  Tout  va  bien;  il  se  peut  que  j'achète  bientôt  une  paire  de 
boeufs  et  de  quoi  les  faire  paître  !  » 

Ayant,  à  partir  de  ce  moment-là,  le  pain  assuré,  sa  vie  coula 
très  douce.  On  le  demandait  dans  toutes  les  boutiques,  et  c'était 
à  qui,  parmi  les  maîtres,  lui  proposerait  une  plus  haute  paye. 
Abstinent  et  frugal,  il  dépensait  à  peine  le  tiers  de  son  salaire, 
et  quand  vint  la  nouvelle  année,  il  avait  un  sac  de  mille  en 
réserve.  Un  sac  de  mille!  eh!  c'était  quelque  chose!  Il  avait 
calculé  qu'en  se  privant  de  tout,  café,  liqueurs  et  le  reste,  il 
pourrait  mettre  à  peu  près  pareille  somme  de  côté  tous  les 
ans.  Si  rien  ne  fût  survenu,  peut-être  y  eût-il  réussi.  Malheu- 
reusement, obligé  de  quitter  la  Croix-Rousse  et  Lyon  à  la  suite 
de  la  grande  bataille  qui  s'y  livra,  vers  le  commencement  du 
règne  de  Charles  X,  entre  les  enfants  de  maître  Jacques  et  les 
fils  de  Salomon,  il  dut,  pour  se  soustraire  aux  recherches  dont 
les  Dévorants  étaient  l'objet  de  la  part  de  l'autorité,  passer  en 
Savoie  où,  souffrant  encore  d'un  traître  coup  de  compas  qu'un 
Gavot  lui  avait  donné  dans  le  corps,  sur  le  pont  du  Rhône,  au 
milieu  de  la  mêlée,  force  lui  fut  de  chômer  et  d'attaquer  ses 
épargnes.  Elles  avaient  singulièrement  diminué  lorsque ,  six 
mois  plus  tard,  il  revint  en  France  par  Marseille,  où  le  premier 
bourrelier  de  la  ville  le  reçut  à  bras  ouverts,  en  sa  boutique,  sise 
en  pleine  Cannebière,  troun  de  l'air!  Regonfler  sa  bourse  un 
peu  dégarnie  était  la  seule  préoccupation  de  Montauban  Tu- 
Ne-Le-Sauras-Pas ;  il  s'y  employa  corps  et  àme,  et  ce  fut 
lestement  fait.  Très  bien  soldé,  déboursant  fort  peu,  comme 
par  le  passé,  l'homme  thésaurisait  encore,  et  ce  ne  fut  pas 
sans  regret  qu'il  abandonna  la  Provence ,  après  y  avoir  sé- 
journé pendant  plus  de  deux  ans  et  gagné  de  l'argent  gros  comme 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  igS 


lui;  mais  le  moment  était  venu  d'aller  à  Paris  apprendre  à 
faire  le  collier  à  la  parisienne  et  les  sellettes  de  limon.  Il  se 
remit  en  marche.  Huit  ou  dix  mois  durant,  il  vécut  sur  les 
grands  chemins^  battu-battant,  car  la  guerre  avait  recommencé 
plus  vive  que  jamais  entre  les  divers  corps  d'état.  —  Tope^ 
pays? — Compagnon. — Quel  métier? — Bourrelier;  et  toi,  cama- 
rade?— Maréchal  ferrant.  Après  s'être  topé  de  la  sorte,  il  fallait 
en  découdre,  car  le  grand  Salomon  ne  reconnaissait  pas  plus 
maître  Jacques  que  maître  Jacques  n'admettait  le  grand  Salo- 
mon, et  les  maréchaux  ferrants  vénéraient  celui-ci  tout  autant 
que  les  bourreliers  honoraient  celui-là.  Pas  moyen  de  s'en- 
tendre. Ici,  comme  là,  les  cannes  travaillaient  furieuses,  et  gare 
les  coups  de  revers  ainsi  que  les  coups  de  bout  !  Terribles  com- 
bats, à  la  suite  desquels  on  restait  allongé,  sanglant  sur  la  pous- 
sière, où  parfois  les  grippe-Jésus,  qui  ne  badinaient  que  tout 
juste,  vous  ramassaient  à  moitié  mort,  et  de  deux  choses  l'une 
alors  :  ou Thôpital,  ou  la  prison;  après  quoi,  si  l'on  en  réchap- 
pait, on  devait  fouler  de  nouveau  l'interminable  ruban  des 
routes... 

En  vérité,  Quercy-la-Clef-des-Cœurs  avait  eu  bien  raison  de 
dire  qu'il  y  avait  loin  de  Montauban  à  Paris,  ou  plutôt  de  la 
grand'rue  Viile-Nouvelle  au  faubourg  Saint-Antoine-,  il  y  avait 
si  loin,  en  etïet,  que  Pierre  avait  mis  sept  ans  à  faire  le  trajet. 
Enfin,  il  était  dans  la  capitale.  Une  huitaine  de  jours,  il  s'y 
promena,  jaloux  de  savoir  si  ce  Paris  était  réellement  aussi 
beau  qu'on  le  disait.  «  Heu!  ma  foi,  Sauquevestres,  avec  ses 
vergers  et  ses  fermes,  est  encore  plus  beau  que  Paris  !  »  Ainsi 
se  dit  Montauban,  après  avoir  visité  palais  et  tours,  et  puis  à 
l'œuvre  !  Il  travailla  trois  mois  rue  Bourg-l'Abbé,  six  rue  du 
Ponceau,  quinze  à  la  Viilette  et  quatre  ou  cinq  place  de  la  Bas- 
tille, où  le  surprit  la  révolution  de  Juillet.  Tout  comme  son 
aïeul  Sainte-Misère  l'avait  lait  sous  Louis  XV  le  Bien-Aimé, 
certain  jour  que  les  chevaliers  du  guet  rossaient  le  bon  peuple 
hostile  à  la  Pompadour,  tout  comme  l'avait  fait  son  père  Quercy 
la-Clef-des-Cœurs,  en  prairial,  sous  la  République,  Montauban 
Tu-Ne~Le-Sauras-Pas  prit  parti  pour  la  canaille  et  combattit 
avec  elle  sous  le  drapeau  de  la  liberté;  puis,  quand  tout  fut 
fini,  par  une  belle  journée  d'août,  il  dit  adieu  pour  toujours  à 
Paris,  à  ses  gloires,  à  ses  pompes  et  revint  en  Quercy,  fredon- 


iri6  LES    VA- NU- PIEDS 


nant  la  Marseillaise^  et  la  sacoche  bondée  de  pièces  de  cent 
sous  qu'il  avait  gagnées  une  à  une.  On  le  vit  à  Montauban 
quelques  jours  après  débarquer  de  la  messagerie  sur  la  place 
d'ArmeSj  et  suivre  la  Grande  Rue  Urbaine  jusqu'au  faubourg 
de  Ville-Nouvelle,  où  les  siens,  vieux  et  jeunes,  tous  en  très 
bonne  santé,  l'embrassèrent  à  l'envi  trois  ou  quatre  jours 
durant.  Embrassades  reçues  et  rendues,  explications  exigées  et 
données  : 

—  Ah  ça!  voyons,  que  vas-tu  faire  à  présent?  lui  demanda 
Quercy. 

—  M'établir,  répondit  Montauban,  et  tôt. 

—  Ta,  ta,  ta,  dit  le  père  avant  de  s'établir,  il  faut  prendre 
femme.  Écoute  un  peu,  marie-toi  d'abord,  et,  ma  foi!...  Tiens, 
c'est  dit,  je  te  cède  mon  fonds,  outils,  clientèle  et  tout-,  est-ce 
entendu? 

—  C'est  entendu. 

Les  violons  furent  bientôt  prêts. 

Il  y  avait,  au  tond  du  Rouerguc,  un  meunier  gascon,  ancien 
soldat  de  Jemmapes  et  de  Fleurus,  lequel  était  venu  là,  sous 
l'Empire,  pour  échapper  aux  gendarmes  qui  voulaient  l'obliger 
à  reprendre  la  capote  et  le  shako.  Ce  brave  réfractaire,  obstiné 
s'il  en  fut,  après  avoir  erré  par  ,1a  campagne  pendant  plus  de 
dix  ans;  sûr,  enfin,  à  la  chute  de  Bonaparte,  de  ne  plus  être 
pourchassé  de  caverne  en  caverne  et  de  bourg  en  hameau, 
avait  osé  reparaître  en  public  et  s'était  marié  vers  i8i5. 
Homme  actif  et  fort  à  l'aise,  il  possédait,  disait-on,  une  fille 
âgée  de  seize  ans,  aussi  douce  qu'une  agnelle  et  brune  comme 
une  taupe,  ce  qui  ne  l'empêchait  pas  d'être  très  jolie,  à  laquelle 
il  se  vantait,  coram  populo,  dans  les  auberges  et  cabarets  où  le 
poussait  une  soif  vraiment  intarissable,  de  pouvoir  donner  en 
dot  trois  ou  quatre  mille  francs  comptant,  et  même  une  vigne, 
dont  le  petit  vin  rouge  était  incomparable  et  valait  tout  autant 
que  le  meilleur  cahors.  «  Allons  voir  ce  meunier  qui  ne  boit 
jamais  d'eau,  se  dit  Montauban,  à  qui  l'on  en  avait  parlé;  si  sa 
fille  est  telle  qu'on  le  prétend,  on  tâchera  de  se  mettre  d'accord.  » 
Il  y  alla.  L'affaire  fut  bâclée  en  un  cUn  d'œil.  Elle  plut  à  la 
Clef-des-Cceurs,  qui  tint  sa  parole,  et  les  nouveaux  époux 
vinrent  s'installer  bientôt  à  Ville- Nouvelle,  en  l'ancienne 
boutique  de  Sainte  Misère  et  de  Quercy,  qui,  restaurée  et  parée 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  197 


d'une  immense  enseigne  écarlate,  où  sous-gorges,  brides,  selles, 
avaloirs  et  colliers  peints  à  l'encre  de  Chine  par  un  maître 
peintre  du  crû,  s'enlevaient  avec  vigueur,  attira  les  chalands 
comme  le  soleil  attire  les  frileux.  On  faisait  là  dedans  un  bruit 
d'enfer,  et  de  l'aube  à  la  brune  on  y  voyait  venir,  à  toute  heure 
du  jour,  ânes,  chevaux,  mulets,  bardots,  jumarts,  vaches  et 
bœufs,  qu'on  harnachait  en  un  instant.  Trois  ou  quatre  appren- 
tis, sortis  des  cantons  voisins,  y  maniaient  sans  cesse  le  maillet 
et  le  marteau.  Debout,  au  milieu  d'eux,  les  manches  de  sa  che- 
mise retroussées  jusqu'au  coude  et  laissant  voir  ses  bras  tatoués 
des  signes  symboliques  du  compagnonnage,  Montauban  Tu- 
Ne-Le-Sauras-Pas  se  démenait  infatigable,  une  alêne,  un  com- 
pas, un  couteau  à  pied,  ou  bien  des  tenailles  à  la  main.  «  Holà, 
vous  autres,  les  pratiques,  un  peu  de  patience,  on  va  vous 
arranger!  »  Et  la  juille  et  la  trésègiie  faites,  il  se  mettait  à 
coudre  une  renfonçure  à  quelque  collier,  ou  clouait  un  panneau 
à  l'arçon  d'une  sellette.  Apprenti,  compagnon  ou  maître,  il  avait 
toujours  été  le  même  homme,  ardent  au  travail  et  très  âpre  au 
gain.  «  Il  fallait  qu'il  s'enrichît,  il  s'enrichirait!  »  Tout  entier  à 
sa  vieille  marotte,  et  ne  soutirant  point  qu'on  essayât  de  l'en 
distraire,  il  allait,  il  allait...  «  A  force  de  marcher,  on  arrive,  et 
j'arriverai,  »  disait-il.  Un  enfant  lui  naquit;  il  perdit,  dans  la 
même  année,  son  frère  aîné,  le  charron,  écrasé  par  une  char- 
rette limonière,  et  son  aïeul,  qui  mourut  de  vieillesse.  On  maria 
sa  sœur.  Enfin,  sa  femme,  redevenue  enceinte  plusieurs  fois  de 
suite,  lui  donna  successivemeni  deux  autres  enfants  mâles,  dont 
un  seul,  le  second,  devait  vivre  :  rien,  absolument  rien  ne  put 
l'arracher  à  lui-même  ;  il  n'avait  d'yeux  que  pour  lire  son  grand- 
livre  et  d'oreilles  que  pour  entendre  rouler  les  piécettes  et  les 
écus  au  fond  de  sa  caisse.  —  Holà!  le  drôle  grandit,  lui  disait 
parfois  la  Clef-des-Cœurs;  en  ferons-nous  un  monsieur  de 
celui-là  ?  —  Nous  verrons  ça  plus  tard.  —  Il  faudrait  envoyer  le 
petit  au  collège,  lui  dit  un  jour  sa  femme. — Au  collège?  Ah  !  ça! 
mais  quel  âge  a-t-il  donc,  ce  morveux?  —  Huit  ans  passés.  — 
Sang-Dieu!  huit  ans. . .  tu  veux  rire,  je  pense.  — Il  les  a.  —  S'il 
les  a,  mets-le  vite  en  pension,  et  baille-moi  la  paix.  Absorbé, 
totalement  absorbé,  c'est  ainsi  qu'il  vécut  pendant  dix  ans 
encore,  au  bout  desquels,  sans  qu'il  y  prît  trop  garde,  lui,  Mon- 
tauban, Quercy  la  Clef-des-Cœurs  s'en  alla  rejoindre  là-haut 


19^  LES    VA-NU-PIEDS 


maître  Jacques  et  saint  Éloi,  ses  deux  vénérés  patrons,  et 
Laiayette  en  cheveux  blancs,  son  unique  et  seul  Dieu.  Quercy 
mort  et  enterré,  Sauquevestres,  legs  de  l'aïeul,  passa  dès  lors 
entre  les  mains  de  «  Pierre  »  et  de  sa  sœur.  Un  partage  eut  lieu. 
Montauban,  qui,  plus  que  jamais,  songeait  à  se  rendre  acqué- 
reur d'une  terre  quelconque,  trouva  que  celle  de  Sauque- 
vestres, située  aux  portes  de  la  ville,  était  beaucoup  trop  chère 
pour  lui  ;  donc,  sans  regrets  aucuns,  il  céda,  moyennant  finances, 
sa  part  d'héritage,  se  disant  qu'avec  la  somme  d'argent  en  pro- 
venant il  lui  serait  très  facile  d'acheter,  à  quelques  lieues  de 
Ville-Nouvelle,  une  friche  grande  vingt  fois  comme  Sauque- 
vestres, qui  n'était,  après  tout,  qu'un  cul-de-sac,  où  l'on  ne 
pouvait  remuer  ni  pieds  ni  pattes.  Homme  fait,  Montauban 
Tu-Ne-Le-Sauras-Pas  raisonnait  autrement  que  dans  son 
enfance,  et  la  question  de  sentiment  avait  chez  lui  fait  place  à 
la  question  d'intérêt,  ou  plutôt,  à  quarante-cinq  ans  sonnés,  il 
ne  sentait  pas  et  ne  voyait  pas  comme  à  dix-huit.  Toujours 
est-il  qu'il  avait  à  sa  disposition,  en  ce  moment,  y  compris  la 
dot  de  sa  femme,  une  vingtaine  de  mille  francs  en  espèces-,  il 
s'agissait  de  savoir  s'en  servir,  on  pouvait  s'en  rapporter  à  lui. 
Depuis  longtemps  il  avait  fait  jaser  ses  pratiques  de  la  campagne, 
et  par  elles  il  avait  été  renseigné  sur  la  valeur  des  biens.  On  lui 
avait  signalé  plusieurs  immeubles  à  vendre,  il  en  avait  même 
vu  quelques-uns  et  les  avait  marchandés  sans  trop  se  risquer. 
Rien  de  tout  cela  ne  faisait  son  affaire,  en  somme.  Il  voulait  à 
bon  marché  quelque  chose  de  très  grand,  une  vaste  terre,  assise 
au  bas  d'un  coteau,  pas  trop  loin  d'une  rivière  ou  d'un  cours 
d'eau  quelconque,  si  la  chose  était  possible.  Achevai,  en  char-à- 
bancs,  à  pied,  il  visita  minutieusement  les  vingt-quatre  cantons 
et  les  cent  quatre-vingt-quatorze  communes  du  Tarn-et-Ga- 
ronne,  département  formé,  comme  on  sait,  de  bribes  et  de  mor- 
ceaux de  territoires  très  disparates,  arrachés  les  uns  au  Langue- 
doc, ou  bien  au  Rouergue,  et  séparés  les  autres  de  la  Guienne 
et  de  la  Gascogne.  Vn  beau  jour,  enfin,  il  trouva  ce  qu'il  avait 
tant  cherché  ; 

—  Viens  donc,  le  Monsieur,  viens,  s'il  te  plaît,  avec  moi, 
dit-il  un  matin  à  son  fils,  qui  sortait  du  collège  pour  n'y  plus 
revenir,  et  tu  verras,  je  te  le  certifie,  ce  que  tu  n'as  encore 
jamais  vu. 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  iqo 


Le  Monsieur,  qui  certes  eût  bien  prétéi-é  qu'on  le  laissât 
peindre  à  fresque  sur  les  murs  de  ce  grenier  où  si  longtemps 
autrefois  avait  gîté  le  «  Cadet  »  de  Quercy  la  Clef-des-Cœurs, 
un  casque  de  héros  ou  le  museau  d'un  chien,  ou  n'importe  quoi, 
car  il  avait  pour  la  peinture  murale  une  passion  folle^  à  laquelle 
il  consacrait  et  ses  jours  et  ses  nuits,  suivit  bon  gré  mal  gré  son 
père  à  ïa  campagne,  et  voici  ce  qu'il  vit  entre  Lauzerte  et  la 
Française,  à  trente  ou  quarante  kilomètres  du  chef-lieu  du 
département  :  une  gorge  profonde,  encaissée  entre  deux  mon- 
tagnes boisées,  autour  desquelles  s'enroulait  un  étroit  sentier,  à 
peine  praticable;  au  fond  de  ce  farouche  et  solitaire  ravin,  un 
ruisseau  roulait  lentement  ses  eaux  épaisses  et  jaunâtres,  d'où, 
tout  hérissés,  émergeaient  en  tumulte  et  pêle-mêle  des  nénu- 
phars, des  glaïeuls,  des  nympheaux,  ainsi  que  mille  autres 
plantes  aquatiques  :,  au  loin,  derrière  l'un  et  l'autre  monts,  tota- 
lement couverts  de  cépées  et  de  tiges  sarmenteuses,  s'étendait  à 
perte  de  vue  une  région  sablonneuse  et  mamelue  que  n'égayait 
aucun  vignoble,  aucune  prairie,  aucun  champ  de  blé  ;  le  soleil 
(on  était  en  pleine  canicule;  il  pouvait  être  midi,  le  soleil  brisait  ses 
rayons  perpendiculaires  et  blancs  sur  cette  terre  aride  et  dure, 
dont  la  végétation  d'un  vert  sombre  avait  ou  semblait  avoir  une 
rigidité  métallique;  il  n'y  avait  là  ni  chemins  ni  passants,  on  ne 
voyait  poindre  aucun  toit  à  l'horizon,  et  nulle  part,  sous  cette 
immense  nappe  d'arbres  rabougris,  ne  chantait  un  oiseau; 
bref,  c'était  une  thébaïde,  une  steppe,  une  savane,  un  pays 
perdu. 

—  Là,  parle,  sois  franc.  Monsieur?  interrompit  Montauban 
avec  un  étrange  sourire  au  lèvres  ;  comment  trouves-tu  ça,  dis 
vite. 

—  Atfreux!  un  enfer! 

—  Eh  bieni  moi,  de  cet  enfer,  je  veux  faire  un  petit  paradis  ; 
on  me  vend  ce  terrain  à  des  prix  doux,  'un  peu  moins  de  deux 
cents  francs  l'hectare! 

—  Holà  !  vous  trouvez  que  c'est  bon  marché  ?  Je  n'en  donne- 
rais pas  un  sou!  Non,  pas  le  tiers,  pas  même  le  quart  d'un 
demi-sou.  Ça  s'appelle  ici.  . .? 

—  Saint  Barnabé-Monte-au-Cief!  Et  les  paysans  disent,  eux, 
Saint-Barnabé-la-Mort-des-Anes. 

—  Il  est  certain  que  ces   pauvres  diables,   bêtes  et   gens. 


LES    VA-NU-PIEDS 


doivent  souvent  dégringoler  de  haut  en  bas  et  se  rompre  les 
os.  Oh!  quel  casse-cou! 

—  Casse-cou,  c'est  vrai!  mais  je  sais,  ajouta  Montauban  Tu- 
Ne-Le-Sauras-Pas,  d'un  air  linaud,  qu'on  doit  bientôt  faire  une 
route  départementale,  laquelle  ira  de  la  Française  à  Lauzerte, 
par  la  Capelette,  et  le  pays,  si  cette  route  se  fait,  triplera  de 
valeur,  entends-tu,  Môssieur? 

—  Oui,  j'entends  bien,  parfaitement  bien ,  et  je  vous  souhaite, 
cher  père,  bien  du  plaisir  en  ces  lieux  enchanteurs,  où  je  ne 
viendrai  jamais,  au  grand  jamais,  mourir  d'ennui,  s'il  plaît 
à  Dieu. 

—  Ta  ta,  ta!  marchons  et  travaillons  encore  un  tantet,  et  qui 
vivra  verra! 

Sans  en  dire  plus  long,  ils  allèrent  rejoindre  à  l'auberge  d'un 


hameau  voisin  les  bidets  sur  lesquels  ils  étaient  venus,  et  s'en 
retournèrent  à  la  ville,  l'un  et  l'autre  fort  pensifs  sur  leurs 
étriers. 


Le   Parisien    arriva    silencieusement   à   Monle-au-Ciel  (Page   206). 

«  Un  barbouilleur  doublé  d'un  aristo,  cet  animal-là!  se 
disait  celui-ci  ;  le  fait  est  qu'il  n'a  rien  de  moi,  rien  du  tout,  et 
je  me  demande  s'il  est  réellement  mon  fils.  Ah!  si  ma  femme 
n'était  pas  la  plus  brave  des  femmes,  je  supposerais  bien  des 
choses...  Un  enfant  doit  toujours  ressembler  un  brin  à  son  père, 
et  le  mien  me  ressemble  comme  la  pie  ressemble  au  coucou. 
Dieu  me  damne!  il  est  noir  comme  un  épi  de  sarrasin,  et  je 
suis  blond  comme  une  feuille  de  maïs!  Et  pour  le  caractère, 
encore  plus  grande  est  la  différence  :  il  n'aime  pas  la  campagne^ 
et  je  n'aime  qu'elle!  En  résumé,  c'est  un  monsieur,  et  je  suis 
un  paysan!  Oh!  ma  foi^  qu'il  s'en  aille  au  diable!  nous  ne  nous 
entendrons  jamais!  » 

«  11  faudrait  être  un  saint  pour  vivre  avec  mon  père,  ruminait 
celui-là;  le  bonhomme  est  avare  comme  une  fourmi,  grossier 
comme  du  pain  d'orge...  et  puis  il  n'entend  absolument  rien  à 
la  peinture,  que  j'adore!  A  coup  sûr,  mieux  vaudrait  essayer  de 
prendre  la  lune  avec  les  dents  que  de  chercher  à  lui  faire  dire 
oui  quand  il  a  dit  non.  11  veut  ce  qu'il  veut,  et  s'imagine  que  sa 
parole  est  parole  d'Évangile.  Assez  et  trop  de  tyrannie  comme 


■26 


LES  VA-NU-PIEDS 


cela!  Je  hais  les  tyrans.  Un  de  ces  quatre  matins  je  prendrai 
mes  cliques  et  mes  claques  et  je  déguerpirai;  le  plus  tôt  sera 
le  mieux.  « 

Sij  tant  au  physique  qu'au  moral,  le  vieux  et  le  jeune  diffé- 
raient sous  bien,  des  rapports,  ils  avaient  au  moins  une  vertu 
qui  leur  était  commune  :  la  ténacité.  De  père  en  fils,  dans  la 
famille,  on  se  léguait,  à  défaut  de  fortune,  cette  vertu,  fort  rare 
en  ce  monde,  et  qui  vaut  peut-être  la  fortune.  Ainsi  que 
Sainte-Misèreet  Quercy  laClef-des-Cœurs^  hommes  entêtés  s'il 
enfut,Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas  n'avait  fait  jamais  que 
ce  qu'il  avait  voulu  faire,  et  son  fils,  le  dernier  de  la  race,  doté 
des  qualités  héréditaires  qui  la  caractérisaient,  et  non  moins 
absolu  que  les  nobles  ouvriers  errants  dont  il  était  issu,  son  fils 
allait  prouver  bientôt  à  tous,  petits  et  grands,  qu'il  n'était  pas 
un  bâtard.  Un  peu  de  patience  et  l'on  verrait... 
On  vit. 

Huit  ou  dix  mois  après  cette  longue  promenade  champêtre, 
au  retour  de  laquelle  le  monsieur  et  le   paysan,  après  avoir 
échangé  quelques  paroles  fort  aigres,  résolurent  de  se  séparer, 
ils  vivaient,  en  ettet,  chacun  à  sa  guise,  qui  d'un  côté,  qui  de 
l'autre,  à  deux  cents  lieues  de  distance.  Installé  tant  bien  que 
mal  à  Monte-au-Ciel,  celui-ci  'déboisait  à  grand  bruit  le  val  et 
le  coteau,  tandis  que  celui-là,  perché  dans  une  mansarde  de  la 
rue  Saint-Jacques,  à  Pans,  broyait  la  couleur  en  vrai  rapin  et 
rêvait  de  gloire  entre  l'Institut  et  l'Hôtel-Dieu  !  «  Que  ce  badi- 
geonneur  enragé  reste  là-bas  tant  qu'il  voudra,  disait  Montau- 
ban  à  sa  femme  qui  se  désolait  sans  cesse,  moi,  vois-tu,  je  n'irai 
pas  le  chercher!  »>  Et,  sans  plus  se  préoccuper  «  du  goulu,  peut- 
être  en  train  de  manger  de  la  vache  enragée,   »  il  partait   le 
dimanche  matin  pour  Monte-au-Ciel,  d'où,  n'en  pouvant  plus 
de  fatigue,  et  de  fort  méchante  humeur,  il  revenait  le  samedi 
suivant  à  la  ville,  afin  d'y  tenir  le  marché  !  car  à  qui  se  fier, 
sinon  à  soi-même,  pour  amorcer  le  madré  campagnard  et  lui 
vendre  bon  gré  mal  gré  force  aubades  et  force  licous  au  comp- 
tant, «  tout  au  comptant,  tonnerre  de  Dieu!  »  le  numéraire,  un 
monceau  de  numéraire  étant  indispensable  à  qui  doit  solder  et 
nourrir  chaque  jour  que  Dieu  fait  trente  ou   quarante  journa- 
liers, ayant  toujours  soif  et  faim  et  ne  piochant  jamais  à  crédit, 
CCS  bons  chrétiens!...  » 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 


Il  est  très  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible,  on  doit  en 
tomber  d'accord,  de  mener  de  front  un  commerce  à  la  ville  et 
Fexploitation  d'un  bien  à  la  campagne;  aussi,  pour  faire  face  à 
tout,  fallut-il  que  Montauban  Tu-Ne-Le-Sauras-Pas  se  multi- 
pliât. Toujours  par  monts  et  par  vaux,  tantôt  charriant  des 
fagots  et  des  troncs  d'arbres  à  Montauban,  tantôt  emportant  du 
plâtre  et  de  la  chaux  à  Monte-au-Ciel,  on  le  voyait  partir,  re- 
venir, repartir,  indomptable  et  dur  à  la  peine.  Hommes  et  bètes 
à  son  service,  écrasés  de  travail,  étaient  tous  sur  les  dents  et, 
faméliques,  tiraient  la  langue  ci  qui  mieux  mieux,  car  il  liardait 
terriblement,  ne  distribuant  à  chacun  que  le  strict  nécessaire, 
et  encore!. . .  «  Ah  !  sans  économie,  on  n'arrive  à  rien!  »  Et 
l'homme  voulait  arriver.   On  avait  beau  grommeler  sur  ses 
talons,  est-ce  qu'il  avait  le  temps  de  s'occuper  des  meutes  de 
jaloux  qui  cherchaient  à  le  mordre?  11  allait,  portant  sous  sa 
blouse  de  toile    bleue  une  lévite  de  drap  noir;  il  allait,  image 
vivante  et  frappante  de  l'ouvrier  en  passe  de  devenir  bourgeois; 
il  allait  son  chemin  et  laissait  ses  concitoyens,  les  gros  ventrus  de 
la  bourgeoisie,  si  vite  oublieux  de  leur  propre  origine  ouvrière  ou 
paysanne,  déblatérer  à  leur  gré  contre  «  ce  misérable  Rien-du- 
Tout  »  qui  avait  l'audace  de  s'enrichir  et  de  monter  l'échelon 
social  qu'ils  avaient  eux-mêmes  monté  naguère;  il  allait,  indif- 
férent à  toutes  les  criailleries,  impassible  sous  les  plus  grossières 
injures,  se  battant  l'œil  du  qu'en  dira-t-on  et  laissant  ses  anciens 
camarades  de  misère,  les  maigres  prolétaires   furieux  de  sa 
prospérité,  clabauder  à  leur  aise  contre  le  nouveau  Juif  errant, 
«  autrefois   tâcheron  cou\me  eux,   ce  grippe-sous!   qui  avait 
trouvé  le  moyen,  au  préjudice  de  son  ventre  affamé,  de  fourrer 
du  foin  dans  ses  bottes  et  même  encore  de  troquer  sa  veste 
courte  contre  une  longue  redingote,  le  renégat!  »  —  «  Aboyez, 
les  chiens!  hurlez,  les  loups!  se  disait- il  en  riant  dans  sa  barbe; 
avant  peu  vous  verrez  que  qui  jeûne  engraisse,  et  l'on  vous 
prouvera  que  qui  marche  s'asseoit  !  »  En  un  temps  où  les  mira- 
cles sont  si  rares,  celui-ci  devait  frapper  les  yeux...  et  les  frappa; 
car,  s'il  fut  long  à  s'accomplir,  il  s'accomplit  enfin!  Un  beau 
jour,  après  avoir  beaucoup  jeûné,  Montauban  mangea  tout  son 
saoul  et  s'assit  après  avoir  beaucoup  marché,  c'est-à-dire  qu'il 
vendit  à  d'excellentes  conditions  sa  boutique  de  bourrelerie  et 
se  retira  tout  tranquillement  avec  sa  femme  à  la  campagne, 


204  LES    VA-NU-PIEDS 


dans  la  maison  fort  confortable  qu'il  s'y  était  fait  bâtir.  «  Et 
maintenant,  s'écria-t-il  en  se  croisant  les  bras,  serviteur,  mes 
amis!  MontaubanTu-Ne-Le-Sauras-PasestdevenuMontauban 
Je-Te-L'ai-l)it!  » 

Etre  aux  champs,  y  vivre  en  paix  loin  des  villes,  au  milieu 
de  son  œuvre  et  chez  soi,  quelle  félicité! . . .  félicité,  hélas  !  bien 
courte!  Il  avait  fallu,  pour  y  atteindre^  près  de  cinquante  ans 
d'efforts  à  celui  qui  jadis,  à  Sauquevestres,  avait  juré,  tout 
enfant,  un  amour  éternel  à  la  terre,  et,  c'est  l'humaine  et  fatale 
loi,  tout  effort  s'expie.  Un  jour,  la  vieillesse  arrive-,  avec  elle 
les  infirmités  ou  les  défaillances,  et  tel  qui  luttait  naguère,  se 
croyant  encore  plein  de  vigueur,  assiste,  expirant,  à  son  propre 
triomphe. 

—  Appelle  vite  ici  le  vétérinaire  de  La  Française,  dit  un  soir 
d'hiver  à  sa  femme  Montauban,  qui,  blême  et  transi,  regardait 
se  coucher  le  soleil  ;  entre  nous  soit  dit,  il  me  semble  que  ça  va 
mal,  et  très  mal. 

Le  médecin  mandé  se  présenta  «  Bah  !  prononça-t-il  avec 
ce  ton  de  sottise  impertinente  familier  aux  fruits  secs  de  la 
Faculté,  sept  ou  huit  jours  de  diète,  ensuite  trois  ou  quatre 
purges,  et  ça  passera  comme  c'est  venu  \  si  ça  ne  passait  pas, 
on  aurait  recours  aux  bains  prolongés,  et  puis  enfin,  à  la  ri- 
gueur, on  pratiquerait  une  saignée.  »  Un  tel  traitement  obtint 
les  résultats  qu'il  devait  forcément  obtenir,  et  iMontauban, 
exténué,  faillit  périr  d'anémie.  «  Ah  !  disait-il  en  son  langage 
pittoresque,  ils  sont  partout  les  mêmes,  ces  fabricants  de  ca  • 
davres  !  Une  fois,  à  Montpellier,  je  faisais  alors  mon  tour  de 
France  et  je  n'étais  pas  encore  compagnon,  un  de  ces  ânes-là 
me  mit  à  cul  ;  celui-ci  m'achève  aujourd'hui  ;  pourquoi  Tai-je 
fait  venir?  Est-ce  que  je  ne  connais  pas  mon  mal?  Le  fait  est 
que  j'ai  trop  ramé.  Que  je  le  veuille  ou  non,  il  faut  quitter  Gol- 
conde.  Adieu  panier,  vendanges  sont  faites.  11  n'y  a  plus  d'huile 
dans  la  lampe  et  la  mèche  est  au  bout.  Tronc  de  Dieu  !  c'est 
très  foutant  pour  moi  tout  de  même,  au  moment  où  j'allais 
jouir  d'un  joli  coup  d'œil,  d'avoir  à  tourner  le  beugiin  !  »  Ainsi 
geignait-il,  croyant  sa  dernière  heure  venue;  mais  agoniser  n'est 
pas  mourir;  on  agonise  parfois  pendant  des  années  aussi  lon- 
gues que  des  siècles,  et  bien  des  moribonds  subsistent  unique- 
ment à  force  de  volonté.  Montauban  voulait  vivre  encore  et 


Comrn.-nt  trouves-tu  i_.a,  lils  ?  —  AlTiejx ,  un   enfer  1   (Pjge   imm). 


2o6  LES  VA-NU-PIEDS 


vécut.  Alité  depuis  cinq  à  six  mois,  il  se  releva  tout  à  coup  et 
besogna  de  nouveau^  mais  la  machine  était  détraquée  et  fonc- 
tionnait tout  de  travers.  «  Si  du  moins  le  blanc- bec,  ce  bar- 
bouilleur, revenait  de  Paris,  se  disait-il  souvent,  il  verrait  ce 
que  j'ai  fait  ici,  peut-être  nous  mettrions-nous  d'accord  et  je 
m'en  irais  plus  content^  écrivons-lui.  »  Deux  ou  trois  lettres 
furent  écrites,  aucune  d'elles  ne  partit,  et  cependant,  un  soir, 
à  l'entrée  de  la  nuit,  au  commencement  du  printemps,  le  Pari- 
sien arriva  silencieusement  à  Monte-au-Ciel. 

Il  était  bien  changé,  le  jeune  homme,  et  les  siens  d'abord 
hésitèrent  beaucoup  à  le  reconnaître.  Alerte,  fier  et  robuste,  à 
peine  avait-il,  lorsqu'il  quitta  le  Quercy,  du  poil  au  menton,  et 
voici  que,  après  six  ans  d'absence,  il  y  revenait  terne,  usé, 
fourbu,  flétri  comme  l'est  un  porion  à  l'âge  de  quarante  ans,  et 
sa  chevelure  ainsi  que  sa  barbe  absaloniennes  s'allongeaient-et 
pendaient  tristement  sur  son  corps  émacié,  semblables  aux 
ramures  affaissées  et  plaintives  d'un  saule  pleureur. 

—  Eh  quoi  !  mon  Dieu  !  c'est  toi?  lui  dit  sa  mère  en  cher- 
chant en  vain  à  retrouver  en  lui  quelque  chose  du  frais  et  joyeux 
adolescent  qu'elle  attifait  et  pomponnait  jadis  avec  tant  de 
zèle. 

—  Oui,  c'est  bien  moi  !  répondit-il  en  branlant  la  tête,  avec 
ce  sourire  mélancolique  et  désillusionné  qui  tremble  sur  les 
lèvres  violettes  des  vieillards. 

—  Allons,  bois  et  mange  -,  ensuite,  si  tu  m'en  crois,  tu  te 
coucheras  sans  faire  la  parade,  car  tu  parais  éreinté. 

Montauban  avait  dit  le  mot  juste  et  qui  précisait  en  les  résu- 
mant toutes  les  sensations  amères  que  faisait  éprouver  à  ce 
ménage  de  petits  bourgeois  campagnards  la  vue  de  leur  fils,  si 
vieux  déjà,  quoique  tout  jeune  encore,  et  celui-ci  se  sentant 
atteint  au  cœur  par  cette  parole  innocemment  impitoyable  et 
meurtrière  comme  une  balle,  courba  la  tète  avec  résignation  et 
joignit  les  mains  comme  pour  demander  grâce.  Orgueilleux  hier 
de  sa  virilité  précoce,  il  était  honteux  aujourd'hui  de  sa  hàtivc 
caducité.  Quelle  affliction!  Etre  enfant  encore  et  déjà  vieillard... 
Ah  1  c'est  que  perdre  la  confiance  en  soi,  c'est  perdre  la  jeu- 
nesse, et  la  jeunesse,  faite  surtout  d'espérance  ardente  et  de 
toi  vive,  est  un  feu  de  paille  qui  brûle,  éclaire,  fume  et  s'éteint. 
On  s'imag'ine  à  vingt  ans  que  le  monde  est  à  vous,  et  l'on  part 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  207 


convaincu  que,  pour  y  régner,  il  suffit  d'y  paraître.  Hélas!  il 
faut  bientôt  en  rabattre,  et  combien  cruelle  vous  est  à  ce  mo- 
ment la  froide  réalité.  L'art?  un  rêve  !  et  quel  réveil  après  ce 
rêve  !  On  a  passé  ses  meilleures  années  à  se  pressurer  l'esprit 
ou  le  cœur,  et  qu'en  est-il  sorti?  Tantôt  une  œuvre  ambitieuse 
et  ridicule ,  en  ce  cas  souvent  on  se  tue,  et  tantôt  un  noir  et 
poussif  avorton  en  qui  l'on  ne  retrouve  rien  de  cet  idéal  radieux 
et  superbe  qu'on  avait  senti  palpiter  au  fond  de  son  cerveau  ; 
de  deux  choses  l'une  alors  :  ou,  désabusé,  l'on  renonce  et  l'on 
rentre  au  giron  de  la  famille  -,  ou,  tout  meurtri,  l'on  poursuit  sa 
route,  amer  et  faux  sceptique,  en  montrant  ses  plaies  aux  nou- 
veaux venus  qui  parlent  avec  transport  de  leur  génie. 

Artiste  très  doué,  le  fils  unique  de  Montauban-Tu-Ne-Le- 
Sauras-Pas  et  de  la  paysanne  gasconne  que  cet  ouvrier  quer- 
cinois  épousa  au  commencement  du  règne  de  Louis-Philippe, 
avait,  lui,  ce  poète,  gueux,  enfant  de  gueux,  l'amour  inné  des 
choses  populaires  ainsi  que  des  choses  rustiques.  Or,  si  dès  le 
début,  sans  tergiversation  aucune,  il  avait  tenté  de  les  rendre 
franchement,  avec  cette  sainte  brutalité  de  touches  qui  caracté- 
rise la  première  manière  des  maîtres  peintres,  dédaigneux  la 
plupart  de  la  routine  et  des  conventions  stupides  de  l'école,  il 
eût  réussi  peut-être  à  se  faire  d'emblée  une  place  parmi  les  plus 
étincelants  de  la  jeune  génération  artistique  dont  il  était  ;  oui^ 
mais  circonvenu,  dès  son  arrivée  à  Paris,  par  les  rapins  qui 
toujours  y  moutonnent,  il  avait,  au  lieu  de  prendre  carrément 
le  taureau  par  les  cornes,  tantôt  suivi  les  préceptes  des  amants 
de  la  ligne,  tantôt  pratiqué  les  doctrines  des  passionnés  de  la 
couleur,  et,  roulant  ainsi  d'atelier  en  atelier,  il  avait  passé  son 
temps  à  de  stériles  labeurs,  aujourd'hui  pieux  plagiaire  d'higres 
et  demain  imitateur  forcené  de  Delacroix,  mais  traducteur  de 
lui-même,  jamais  !  Aussi,  quand  il  voulut  tirer  enfin  quelque 
chose  de  ses  propres  entrailles  et  mettre  en  ses  tableaux  un  peu 
de  ce  soleil  dont  il  avait  autrefois  l'àme  pleine,  il  n'étala  sur  la 
toile  que  de  tristes  pastiches,  involontaires  cette  fois,  des 
œuvres  des  grands  peintres  qu'il  avait  trop  souvent  reproduites; 
et,  pénétré  de  son  impuissance,  il  s'avoua,  tout  frémissant  et 
désespéré,  qu'il  «  n'avait  rien,  absolument  rien  dans  le  ventre.  » 
En  proie  alors  à  ces  affres  atroces  que  seuls  connaissent  ceux 
en  qui  l'idée  obstinément  rebelle  a  refusé  de  germer,  et,  de  plus, 


2oS  LES   VA-NU-PIEDS 


soumis  aux  tortures  de  la  faim  ainsi  qu'aux  angoisses  de  la  mi- 
sère, il  culbuta,  de  chute  en  chute,  jusqu'au  fond  de  cet  abîme 
effroyable  qu'on  appelle  la  bohème,  et  là,  dans  ce  bas-fond,  il 
apprit  qu'il  est  pour  l'artiste  obscur  et  pauvre,  en  quête  de  pain 
et  de  gloire,  des  souffrances  mille  et  mille  fois  plus  corrosivcs  et 
plus  humiliantes  que  celles  subies  autrefois  par  les  ouvriers 
errants  sur  les  grandes  routes  désertes  à  la  recherche  d'un  sa- 
laire incertain,  et  tombant  inanimés  ou  morts  loin  du  pays 
natal,  avant  d'avoir  achevé  leur  tour  de  France,  avant  même 
d'avoir  été  reçus  compagnons  !  Et  ce  fut  à  bout  d'énergie  et  de 
forces,  ayant  bu  le  calice  jusqu'à  la  lie,  éreinté,  comme  l'avait 
si  bien  dit  son  père  en  le  revoyant,  qu'il  était  revenu  maté  dans 
le  Quercy  pour  s'y  laisser  vivre  et  s'y  laisser  mourir.... 

—  Oh  !  qu'on  est  bien  ici  !  se  dit-il  e.i  s'éveillant  sous  le  toit 
paternel. 

11  se  leva  très  lentement  et  sortit,  peu  curieux  de  revoir  ce 
morne  site  de  Saint-Barnabé-La-Mort-des-Anes,  où,  six  ans 
auparavant,  il  s'était  bien  promis  de  ne  jamais  plus  reparaître. 

—  Ah  !  s'écria-t-il  en  mettant  le  nez  dehors,  où  suis-je? 
Et  soudain,  après  quelques  pas,  il  s'arrêta  tout  ébloui. 

Le  clair  soleil  d'avril  courait  joyeux  sur  les  deux  montagnes 
d'alentour,  et  ces  montagnes,  autrefois  si  sauvages  et  si  déso- 
lées, attaquaient  la  nue  de  leurs  cimes  aujourd'hui  chevelues 
que  le  printemps  avait  déjà  fleuries,  et,  le  long  des  rampes,  se 
précipitait  vers  la  vallée  un  flot  tout  bouillonnant  de  verdure  : 
orges,  seigles,  avoines,  vignes,  blés  et  maïs  -,  en  bas,  au  fond  du 
val,  une  immense  prairie,  entourée  de  chaavrières  et  coupée 
en  deux  par  un  cours  d'eau  rapide  et  vif  où  se  réfléchissaient, 
tremblants,  les  cheveux  incandescents  du  soleil  et  les  bras  hu- 
mides du  bouleau,  riait  et  s'en  allait  toute  diaprée  de  margue- 
rites blanches  et  de  boutons  d'or  jusqu'au  pied  des  deux  haut;; 
mamelons  coniques ,  entre  lesquels  s'ouvrait  une  gorge  où 
s'écroulaient  de  grands  pans  d'azur,  empourprés  par  la  pure 
lumière  du  matin,  et  cette  gorge  profonde  et  magnitiquc  avait 
pour  couronne  un  bois  toulfu  de  chênes  qui  chantait  et  vibrait, 
tout  plein  du  murmure  de  l'air  et  de  la  musique  des  oiseaux. 
Saint-Barnabé-La-Mort-des-Anes,  si  farouche  autrefois  avec 
sa  sombre  et  basse  végétation  parasitaire,  avec  les  sinueux  sen- 
tiers senroulant  autour  des  flancs  abrupts  de  ses  montagnes 


Trop  ému  pour  parler,  il  le  salua  avec  respect   (Page  210). 


27 


LES   VA-NU-PIEDS 


âpres  et  désertes,  cet  antique  Saint-Barnabe  n'existait  plus. 
Une  main  savante  et  laborieuse  avait  fait  de  cette  vieille  terre 
ingrate  un  nouvel  Éden,  et  ce  paysage  à  la  fois  pompeux  et 
charmant  jailli  sur  ce  sol  veule  et  chenu,  qui  l'avait  créé  ?  qui 
donc  avait  changé  l'horrible  Saint-Barnabé-La-Mort-des-Anes 
en  ce  Saint-Barnabé-Monte-au-Ciel,  le  bien  nommé?  qui  donc? 
Ah  !  ce  n'était  pas  un  bourgeois  avide  qui,  pour  en  tirer  profit, 
avait  éventré,  irrigué,  fumé,  bouleversé  de  fond  en  comble 
cette  terre  et  l'avait  métamorphosée  ainsi,  c'était...  oui,  c'était 
un  poète  qui  l'avait  vêtue  avec  amour,  avec  piété. 

—  Mon  père  a  fait  cela,  mon  père  !  mon  père!... 

Et  quand,  après  avoir  involontairement  poussé  ce  cri  d'ad- 
miration et  peut-être  de  remords,  le  fils  de  Montauban-Tu-Ne- 
Le-Sauras-Pas  aperçut  ce  vieil  ouvrier,  chaussé  de  sabots 
ferrés  et  coiffé  du  bonnet  de  laine  blanche  des  paysans,  qui  se 
traînait  péniblement,  appuyé  sur  un  bâton  au  bout  de  l'allée 
domestique  entre  les  hauts  peupliers  qui  bordent  la  grande 
route  neuve,  il  alla  droit  à  lui  et,  trop  ému  pour  parler,  le  salua 
bien  bas  avec  respect. 

—  Eh  bien,  garçon^  dit  Montauban,  non  sans  malice,  ap- 
prends-nous comment  tu  trouves  tout  ça  ? 

—  Très  beau  ! 

—  Vraiment? 

—  Ah  !  vraiment. 

—  Tiens,  tiens  !...  et  moi,  vieille  bête,  qui  me  figurais  que 
mon  enfer  te  déplairait. . .  Ah  !  puisqu'il  te  convient,  tant  mieux  ! 
y  resteras-tu  ? 

—  Peut-être. 

«  Oui;  »  telle  aurait  été  certainement  la  réponse  que,  inter- 
rogé de  la  sorte  vingt-quatre  heures  auparavant,  eût  faite  sans 
hésiter  à  son  père  cet  artiste  parisien,  échoué  misérablement  en 
province  ;  mais  un  mois  après,  à  pareille  demande,  il  aurait 
tout  de  go  répondu  :  «  Non  !  »  Et  pourquoi  ?  parce  que  la  na- 
ture est  pour  ces  hommes  si  nerveux  et  si  passibles,  à  qui  le 
moindre  bien-être  inspire  l'oubli  des  maux  soufferts,  une  mère 
tutélaire  qui  les  ravive  du  lait  pur  de  ses  mamelles  et  les  em- 
brase, incomparable  magicienne,  du  feu  sanglant  de  ses  rayons! 
et  lui,  ce  peintre  éreinté,  mais  non  pas  vidé,  comme  il  disait  lui- 
même  en  argot  d'atelier,  était,  ainsi  que  la  plupart  de  ses  pa- 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 


reils,  une  plante  vivace  que  réparent  très  vite  un  peu  d'air  sa- 
lubre  et  le  soleil.  Les  sèves  vivifiantes  de  la  nature  rustique,  au 
sein  de  laquelle  il  était  venu  chercher  non-seulement  une  con- 
solation, mais  un  refuge,  étaient  entrées  en  lui,  vertes  et 
chaudes,  et  par  elles  retrempé,  voici  que,  doué  d'une  vitalité 
nouvelle,  il  éprouvait  déjà  l'impérieux  besoin  de  se  ruer  encore 
en  plein  Paris,  au  milieu  de  la  mêlée  où,  naguère,  il  avait  roulé 
vaincu.  «  Je  veux  être  quelqu'un,  et  je  le  serai  !  s  Mais,  après 
ces  explosions  soudaines,  il  retombait  toujours  sans  force, 
abattu  par  le  doute,  atroce  cancer  qui  l'avait  dévoré  si  long- 
temps et  dont  il  n'était  pas  tout  à  fait  guéri.  Ces  fluctuations 
diverses  auxquelles  il  se  trouvait  en  butte,  ceux-là  le  savent 
chez  qui  l'ombre  et  la  lumière  ont  régné  tour  à  tour,  on  ne  cesse 
de  les  éprouver  que  lorsque  l'âme  n'a  plus  de  ressort. 

—  Oh  !  s'écria-t-il  un  soir,  assis  sous  le  vieux  orme  aux  four- 
ches triangulaires  et  touffues  qui  se  tord,  gigantesque,  au  seuil 
du  toit  familial,  il  faudrait  bûcher...  je  ne  peux  plus  ! 

Et  tout  à  coup,  en  un  spasme  suprême,  il  se  dressa  de  tout 
son  haut,  tendant  ses  mains  désespérées  au  ciel,  et  sanglota,  le 
front  levé  vers  les  étoiles . 

Une  maigre  et  longue  silhouette  apparut  alors,  se  protilant 
sur  le  sol  à  la  clarté  de  la  lune,  et  l'artiste,  éploré,  s'enfuit  en 
reconnaissant  son  père. 

—  Ah  ça!  qu'est-ce  qu'il  y  a  donc,  s'écriaMontauban,  remué 
malgré  lui  jusqu'au  fond  des  entrailles. 

Et,  l'oreille  encore  pleine  de  ces  sanglots  amers  et  déchirants 
qu'il  venait  d'entendre,  il  se  souvint,  très  attendri,  d'une  nuit 
de  grande  détresse  où,  découragé,  n'espérant  plus  saisir  au  vol 
les  rapides  et  merveilleuses  chimères  qu'il  avait  tant  poursui- 
vies sans  pouvoir  jamais  les  atteindre,  il  pleurait  et  sanglotait 
aussi,  dans  les  plaines  sablonneuses  de  la  Beauce,  étendu  plus 
mort  que  vif  au  bord  d'un  fossé . 

—  Bah!  des  enfantillages!  pensa-t-il  bientôt  en  essayant  de 
se  roidir  contre  lui-même;  on  connaît  l'histoire  ..,  il  doit  être 
amoureux,  le  gaillard! 

Amoureux?...  Oui,  c'était  cela;  Montauban-Tu-Ne-Le- 
Saur..s-Pas  avait  bien  dit  :  il  était  amoureux,  son  fils,  amou- 
reux de  la  grande  et  belle  Nature,  et  c'est  parce  qu'il  tremblait 
de  ne  pouvoir  jamais  la  posséder  que  cet  ardent  amant  de  la  terre 


LES   VA-NU'PIEDS 


et  du  ciel  avait  ainsi  gémi  tout  éperdu...  Bénies  soient  les  larmes! 
Souvent,  tou'jours  la  crise  qui  les  amène  aux  yeux  des  hommes 
d'élite  en  proie  au  désespoir,  est  favorable  et  salutaire;  à  peine 
ont-ils  pleuré,  vaillants  ils  se  relèvent  et  marchent  libres, 
comme  s'ils  avaient  rejeté  loin  d'eux,  avec  leurs  pleurs,  un 
poids  douloureux  et  lourd.  Oh!  bénies  soient-elles,  ces  larmes 
efficaces  qui  délivrent  de  la  paralysie  l'esprit  et  lui  rendent  à  la 
fois  Tespérance  et  la  vie!  «  En  avant,  et  du  cœur  !  »  Ainsi  s'exci- 
tait le  lendemain,  à  l'aurore,  en  courant  les  champs,  sa  boite  de 
couleurs  à  la  main,  et  son  chevalet  aux  épaules,  celui-là  même 
qui,  la  veille  encore,  abîmé  dans  la  prostration,  adjurait  les 
astres  et  se  lamentait  avec  tant  d'amertume,  en  se  croyant  à 
jamais  déchu.  Pleurer!  il  avait  pu  pleurer...  et  rasséréné  comme 
le  ciel  après  la  fonte  des  nuages  et  la  pluie,  il  souriait,  ici  s'arrê- 
tant  au  pied  d'un  arbre  hautain,  et  là  devant  une  humble  source. 


qu'il  avait  \ite  esquissés.  Un  peu  plus  loin,  il  étudiait  un  etfct 
de  jour  à  tra\ers  les  futaies  ou  le  jeu  de  l'ombre  à  l'orifice  des 
cavernes,  et  c'était  pour  lui  comme  un  enchantement  perpé- 
tuel :  il  pouvait  tout  ce  qu'il  voulait;  toujours  sa  main  agile  et 
docile  obéissait  à  son  esprit  et  le  servait  à  jioint.  O  joie  des  joies! 
il  s'était  enfin  retrouvé  !  Sûr  de  lui-  même,  heureux  et  laborieux, 
il  goûta  désormais  à  vivre  une  intense  et  pure  volupté  qui, 
d'heure  en  heure,  allait  >ans  cesse  grandissant.  «  On  travaillera 
demain!  »  11  se  couchait  tous  les  soirs,  à  la  brune,  avec  cette 


MONTAU15AN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 


pensée,  et,  dès  le  retour  de  la  lumière,  à  Tœuvre,  opère,  pin- 
ceau! »  Je  suis  content  de  moi!  avait-il  le  droit  de  se  dire  et  se 
disait-il  à  la  lin  de  chaque  journée;  aujourd'hui,  je  n'ai  pas 
perdu  mon  temps.  »  Observer  et  traduire  l'ondulation  des  forêts 
sous  le  vent,  le  vol  précipité  des  nues  à  l'approche  de  l'orage, 
les  éclipses  de  soleil,  Téclair  et  les  zigzags  de  la  foudre  pendant 
la  tempête,  les  suavités  du  matin  et  les  splendeurs  du  soir,  la 
lutte  quotidienne,  en  plein  firmament  du  jour  et  de  la  nuit,  les 
mélancolies  charmantes  du  crépuscule  alors  que  le  soleil  rayonne 
encore  et  que  la  lune  se  lève,  les  aubes  printanières  où  l'étoile 
pâlit  et  s'efface  lentement  dans  les  gloires  solaires;  enfin,  en  un 
mot,  étudier  les  innombrables  et  toujours  diverses  manifesta- 
tions de  la  nature,  source  de  toute  inspiration  et  de  toute  origi- 
nalité, voilà  qui  valait  infiniment  mieux  que  de  copier  les 
maîtres  de  fart  au  fond  d'un  musée,  et  s'occuper  ainsi  n'était 


pas  en  effet  perdre  son  temps,  oh!  non!  Un  mois,  deux  mois, 
six  mois  et  plus  s'écoulèrent,  et  tant  que  dura  la  belle  saison, 
non-seulement  tout  l'été,  mais  jusqu'à  la  fin  de  l'automne^  les 
paysans  de  Saint-Barnabe  Monte-au-Ciel  et  des  environs  virent, 
tantôt  ici,  tantôt  là,  par  les  routes  ou  par  les  sentes,  à  travers 
champs,  au  milieu  des  prés,  sous  bois,  sur  le  bord  des  ruisseaux, 
où  court  une  onde  vive  et  claire,  auprès  des  étangs,  où  dort  une 
eau  morte  et  trouble,  à  la  cime  des  coteaux  ou  dans  le  fond  des 
ravins,  «  l'homme  habillé  de  velours  et  coifté  du  chapeau  pointu» 


14  LES    VA-NU-PIEDS 


qui  travaillait  avec  rage,  ou  marchait  en  silence,  l'œil  égaré... 

—  Je  pars,  dit-il  à  sa  mère,  au  début  de  l'hiver,  un  jour  que 
Montauban  était  allé  faire  ferrer  ses  chevaux  et  ses  mules  à  La 
Française  ^  il  faut  absolument  que  je  parte  aujourd'hui,  dans 
une  heure. 

—  Eh  quoi!  nous  quitter  à  présent?  Ton  père  n'a  plus  que 
le  souftie,  et  la  mort  est  là,  qui  le  guette...  Il  a  bien  raison,  le 
pauvre  homme,  de  répéter  sans  cesse  que  tu  ne  l'aimes  pas. 

—  S'il  croit  cela,  mère,  il  se  trompe!  Est-ce  que  je  partirais, 
si  je  ne  l'aimais  point?  Tenez  !  écoutez- moi  :  dites-lui  que  je  vais 
où  le  devoir  m'appelle.  Oui,  si  je  pars,  c'est  qu'il  se  meurt  et 
que  je  ne  peux  pas  le  laisser  mourir  sans  lui  prouver  une  fois 
pour  toutes  que  je  suis  bien  son  fils. 

Elle  ne  comprit  rien  de  rien  à  ces  paroles  obscures  et  crut,  la 
chère  âme!  qu'il  était  devenu  fou. 

Deux  heures  après,  il  partait,  ainsi  qu'il  l'avait  dit,  emportant 
avec  lui,  sur  une  charrette,  en  de  grandes  cages  à  poules,  capi- 
tonnées de  draps  de  lit,  toutes  les  toiles  qu'il  avait  ébauchées 
en  ces  huit  à  dix  derniers  mois  de  travail  acharné. 

—  Femme,  où  s'est  envolé  notre  oiseau?  demanda  Montau- 
ban en  rentrant  inquiet  à  Monte-au-Ciel-,  une  dizaine  de  maqui- 
gnons, que  j'ai  rencontrés  à  la  Fourche-du-Pré,  vers  Combes- 
Hâ,  m'ont  assuré  qu'ils  l'avaient  vu  prendre  le  chemin  de -fer  à 
Moissac...  Que  t'a-t-il  dit,  en  s'en  allant?  Où  donc  est-il  allé? 
Femme,  réponds. 

—  Il  roule  vers  Paris. 

—  Ah! 

Le  vieux  compagnon  bourrelier  n'en  dit  pas  davantage,  ce 
jour-là  ni  les  suivants-,  mais  son  silence  parlait  éloquemment. 
11  y  avait  un  cœur  de  père  sous  la  rugueuse  écorce  de  cet 
homme  si  taciturne  el  si  rigide  ;  et  ce  cœur  paternel,  longtemps 
impénétrable,  était  profondément  et  peut-être  irrémédiablement 
atteint.  En  quittant  Monte-au-Ciel,  le  peintre  avait  extirpé,  sans 
le  vouloir,  la  dernière  espérance  florissante  en  cette  ruine 
humaine  qui  s'appelait  Montauban-Tu-Ne-Le- Sauras -Pas. 
t  Autant  linir  aujourd'hui  que  demain,  puisque  mon  lils  ne 
voudra  jamais  rusticoler  comme  moi,  «  murmurait  le  vieil  ou- 
vrier en  jetant  un  œil  presque  éteint  sur  le  paradis  terrestre 
qu'il  avait  créé;  mais  la  mort,  à  son  tour,  fit  la  sourde  oreille 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  21 5 


et  ne  se  rendit  point  à  l'appel  de  celui  qui  tant  de  fois  avait 
refusé  de  la  recevoir.  Or  il  languit  tout  l'hiver  sur  un  grabat. 
En  vain  des  lettres  énigmatiques  et  brèves  lui  arrivaient  très 
régulièrement  de  Paris  chaque  semaine,  il  ne  trouvait  pas  là 
prétexte  à  vouloir  vivre  encore,  t  Un  peu  de  patience!  écrivait 
le  Parisien,  et  nous  serons  tous  satisfaits  ;  on  ne  parvient  pas 
du  premier  coup;  autant  et  plus  que  moi^  mon  père  doit  le 
savoir!  »  Il  ne  se  dégageait  pas  de  ces  vagues  propos  un  sens 
suffisamment  clair,  et  Montauban,  n'y  découvrant  pas  ce  qu'il 
y  cherchait  :  une  parole  formelle  de  conciliation,  dépérit  à 
vue  d'œii,  et  se  rongea,  triste  grabataire,  en  proie  au  marasme 
continu,  pendant  toute  la  longue  et  noire  saison  des  pluies 
homicides  et  du  gel. 

—  On  se  dessèche,  disait-il  parfois  en  tàtant  son  corps  dé- 
charné; la  camarde  approche,  tant  mieux  ! 

Au  retour  du  printemps,  cependant,  il  recouvra  quelque 
allégresse  en  voyant  reverdir  la  campagne,  et  quelques  forces 
en  buvant  à  longs  traits  le  nouveau  soleil  d'avril.  Une  certaine 
élasticité  dans  les  membres  et  le  désir  de  se  mouvoir  lui  revinrent 
en  même  temps,  si  bien  qu'un  matin,  au  commencement  de 
mai,  sans  rien  dire  à  quiconque,  il  brida,  il  sella  la  Grise,  y 
monta  dessus,  et  s'en  alla  sournoisement  à  Moissac,  où  depuis 
longtemps  il  ne  paraissait  plus.  A  Moissac,  c'était  justement 
jour  de  marché;  chacun  lui  rit  fête,  et  lui,  fort  étonné  de  se  voir 
chaudement  accueilli,  même  par  des  gens  hostiles  à  sa  personne, 
se  demandait  sur  quelle  herbe  avaient  marché,  pour  être  si 
aimables,  tous  ces  paroissiens-là.  La  raison  de  cet  empresse- 
ment général  lui  fut  enfin  expliquée.  En  revenant  de  Moissac, 
comme  il  passait,  assis  sur  sa  bonne  cavale  bretonne,  «  qui  ne 
bronchait  jamais,  »  devant  le  haras  de  Sainte-Livrade  : 

—  Hé!  monsieur  mon  voisin,  articula  tout  à  coup  une  voix 
impertinente,  arrêtez  un  peu,  que  je  vous  félicite! 

—  A  qui  diable  en  a  ce  ci-devant?  se  dit  Montauban  en 
reconnaissant^à  bord  de  route  le  marquis  de  Saint-Carnus  qui 
lui  souriait  avec  aménité,  ce  n'est  pas  à  moi,  je  pense,  oh  !  ce  ne 
peut  être  à  moi  !  Depuis  vingt  ans  que  nous  nous  connaissons, 
il  n'a  jamais  daigné  m'adresser  la  parole,  ce  vieux  sempiternel! 

—  Halte-là!  monsieur  mon  voisin,  il  faut  à  tout  prix  que  je 
vous  complimente,  et  vous  m'entendrez,  s'il  vous  plait. 


LES   VA-NU-PIEDS 


Et  le  marquis^  à  petits  pas  pressés,  s'en  vint  au  milieu  du 
chemin  prendre  le  mors  à  la  Grise  qui,  vivement  éperonnée, 
essaya  de  décamper,  et,  ne  le  pouvant,  se  mit  à  ruer  sous  ses 
moustiquaires. 

—  Ah!  çà,  monsieur  le  marquis,  interrogea  Montauban  Tu- 
Ne-Le-Sauras-Pas,  un  peu  vexé  des  façons  d'agir  si  cavalières 
de  l'antique  hobereau,  de  quoi  me  complimenteriez-vous  à  la 
fin? 

—  Eh!  palsambleu!  de  vos  œuvres...  Il  n'est  question  en  ce 
moment,  dans  toutes  les  gazettes  de  la  capitale,  que  de  votre 
Saint- Barnabe. 

—  Monsieur  le  marquis  de  Saint-Carnus  de  l'Ursinade,  ayez 
la  bonté  de  ne  pas  vous  ficher  de  moi. 

—  Dieu  m'en  préserve! 

—  Eh  bien!  alors,  salut! 

—  Tout  beau!  ne  prenez  point  la  mouche  et  prêtez-moi 
l'oreille;  il  s'agit,  mon  cher  voisin,  de  cultiver  avec  soin  cette 
graine-là. 

—  Quelle  graine? 

—  Eh!  votre  fils,  par  la  mort-Dieu!  Tenez,  il  y  a  là,  dans  ce 
numéro  de  ï  Union  que  j'ai  reçu,  je  crois,  avant-hier,  un  éloge 
pompeux  de  Saint-Barnabe  la  Mort-des-Anes  et  de  Saint- 
Barnabe  Monte-au-Ciel ,  les  deux  tableaux  que  M.  votre  fils 
a,  cette  année,  envoyés  au  Salon,  et  tous  les  salonniers  sont  d'ac- 
cord pour  lui  prédire  la  médaille  d'honneur...  Oyez  et  voyez, 
cher  monsieur! 

11  fallut  bien  que  Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas,  bon 
gré,  mal  gré,  se  rendît  à  l'évidence. 

Après  avoir  mis  pied  à  terre  pour  jeter  un  petit  coup  d'oeil 
sur  la  gazette  du  marquis,  il  remonta  fiévreusement  en  selle  et 
piqua  des  deux...  En  moins  de  vingt-cinq  minutes,  il  arriva  sur 
sa  béte,  blanche  d'écume,  à  Monte-au-Ciel. 

—  Le  facteur  de  la  poste  a  porté  tantôt  ce  gros  paquet  de 
journaux  que  voilà,  lui  dit-on  au  débotté. 

—  Voyons. 

11  se  retira  lestement  dans  sa  chambre,  alluma  sa  lampe, 
assujettit  une  paire  de  besicles  sur  son  nez,  car,  depuis  long- 
temps, le  grand  air  lui  ayant  brûlé  les  yeux,  il  ne  déchiffrait  pas 
sans  lunettes,  s'étendit  sur  une  chaise  longue  et  lut... 


Et  le  marquis  s'en  vint  prendre  le  mors  à  la  Grise  (page  216 


—  Ohé!  femme,  viens  ici,  cria-t-il,  après  avoir  épelé  à  haute 
voix  pendant  plus  de  deux  heures. 

Sa  femme  parut. 

—  Tiens,  lui  dit-il,  voici  la  clef  du  secrétaire;  au  fond  du 
premier  tiroir  à  gauche,  il  y  a  cent  écus  en  argent,  pièces  de 
cent  sous;  apporte-les-moi;  puis  tu  me  noueras  proprement 
trois  ou  quatre  chemises  blanches  dans  un  vieux  mouchoir  de 
poche,  et  demain  matin,  au  point  du  jour,  je  partirai  pour  la 
capitale... 

—  Hein!  Es-tu  fou? 

—  Fais  ce  que  je  te  dis,  et  tais-toi. 

—  Mais  tu  n'y  songes  point.  Abîmé  comme  tu  Tes,  malade, 
un  si  grand  voyage!  Oh!  mon  Dieu!  qu'as-tu?qu  est-ce  qu'il  y  a? 

—  Rien,  absolument  rien  ;  ne  te  trouble  point,  il  faut  que 
j'aille  embrasser... 

11  ne  put  achever,  tant  il  était  ému;  mais  sa  femme  le  com- 
prit à  merveille,  et  pleura,  bien  heureuse,  car  c'était  la  première 
fois  qu'elle  avait  entendu  sortir  des  entrailles  de  l'époux  un  cri 


28 


2i8  LES    VA-NU-PIEDS 


paternel.  Empêcher  de  partir  son  mari,  non,  ohl  non,  la  brave 
mère  !  On  ne  peut  pas  plus  satisfaite  et  rayonnante,  elle 
l'accompagna,  tout  au  contraire,  le  lendemain,  à  la  gare  de 
Moissac,  où  passait  entre  onze  heures  et  midi  l'express  de 
Toulouse  à  Paris. 

—  Sois  tranquille,  femme!  avant  huit  jours,  nous  serons  ici 
tous  les  deux,  lui  et  moi,  tu  peux  y  compter.  Allons,  au  revoir! 
conclut  Montauban  en  montant  en  wagon,  cependant  que, 
arrêtée  un  moment  sur  le  rail,  sifflait  et  fumait  la  locomo- 
tive. . . 

Il  partit  emporté  par  la  vapeur,  et  quelques  quinze  heures 
après,  il  débarquait  en  gare  d'Orléans  à  Paris,  ayant  fait  en 
moins  d'un  jour  ce  voyage  qu'il  avait  mis  plus  de  sept  ans  à 
faire  à  pied,  autrefois,  lorsque  abondaient  les  fleurs  de  lys,  au 
temps  des  calotins,  sous  le  règne  des  Bourbons,  les  bien-aimés 
du. . .  Pape! 

—  Arrivé  déjà!  dit-il  en  descendant  du  train;  oh!  pas  pos- 
sible! 

On  dut  lui  prouver  pièces  en  main  qu'il  avait  dépassé  Péri- 
gueux  en  Périgord,  Limoges  en  Limousin,  la  Sologne,  Mon- 
targis  en  Gàtinais,  Meaux  en  Brie  champenoise,  et  qu'ayant 
franchi  les  cent  quatre-vingt-quinze  lieues  de  pays  qui  séparent 
Montauban  en  Quercy  de  l'Ile-de-France  et  de  la  capitale,  il 
était  bel  et  bien  à  Paris. 

Sorti  de  la  gare,  enfin,  il  toucha  le  pavé,  prit  langue  et  s'o- 
rienta. 

Grand  fut  son  étonnement,  très  grand.  Hoià!  Paris  n'était 
plus  le  même  et  les  maçons  l'avaient  bien  gâté!  Les  rues,  élar- 
gies, s'y  ressemblaient  toutes.  Adieu,  ces  antiques  maisons  si 
charmantes,  dont  le  soleil  égayait  les  pignons  et  les  tourelles! 
adieu,  ces  labyrinthes  sombres  où  l'on  se  perdait  en  poursui- 
vant la  nymphe!  adieu,  ces  ruelles  et  ces  carrefours  où  chan- 
taient les  coqs  et  picoraient  les  poules  sans  souci  du  passant! 
Tout  cela  disparu,  pour  faire  place  ù  d'interminables  casernes, 
alignées  au  cordeau. 

—  Vrai!  ce  n'est  pas  joli!  ce  n'est  pas  beau!  Toutes  les 
pierres,  ici,  sont  taillées  sur  le  même  patron;  on  dirait  un  régi- 
ment, le  diable  m'emporte! 

Et  Montauban,  absolument   dépaysé,   ne  savait  trop  «  où 


MONTAUBAN  -  TU  -  NE  -  LE  -  SAURAS  -  PAS         2 1 9 


aller  casser  une  croûte  » .  Il  aurait  bien  voulu,  cependant^ 
«  manger  un  morceau  »,  car^  creusé  par  l'air  vif,  il  mourait  de 
faim.  En  vain^  interrogea-t-il  d'un  œil  expérimenté  les  environs, 
il  ne  sut  y  découvrir  aucune  de  ces  grandes  enseignes  d'autre- 
fois où  qui  savait  lire  lisait  :  «  Ici,  on  loge  à  pied  et  à  cheval!  » 
aucune  de  ces  bonnes  vieilles  auberges  où  jadis  saltimbanques, 
rouliers  et  marchands  forains  fraternisaient  à  la  même  table! 
aucune  Mère  de  compagnons  où  les  lions  du  tour  de  France 
venaient  faire  les  vantards  devant  ces  nigauds  de  Parisiens  qui 
n'étaient  jamais  sortis  de  leur  trou  !  Tout  vu,  tout  examiné, 
force  lui  fut,  afin  de  se  refaire  un  peu  l'estomac,  d'entrer  à  son 
corps  défendant  chez  un  de  ces  traiteurs,  où ,  ma  foi ,  d'après 
les  apparences  du  lieu,  la  pitance,  bonne  ou  mauvaise,  devait 
être  bien  chère... 

—  Ohé!  l'ami,  demanda-t-il  au  marchand  de  vins  chez  lequel 
il  avait  amplement  déjeuné  d'un  potage  à  la  paysanne  et  de  deux 
harengs  saurs  arrosés  de  quelques  canons,  y  a-t-il  loin  d'ici  aux 
Champs-Elysées  ? 

—  Aussi  loin  et  même  un  peu  plus  que  des  Champs-Elysées 
ici,  répondit  l'autre,  un  loustic. 

—  Hein  ? 

—  Oc! 

—  Camarade,  un  aigle  et  toi  vous  feriez  la  paire!  riposta  Mon- 
tauban,  en  jetant  sur  le  comptoir  d'étain  une  pièce  de  cent 
sous. 

On  lui  rendit  la  monnaie  de  sa  pièce,  et  gravement  il  s'ache- 
mina vers  l'ouest  de  la  ville  en  côtoyant  les  quais  de  la  rive 
gauche. 

—  Ici,  je  me  reconnais,  s'écria-t-il  à  l'aspect  du  Pont-Neuf-, 
ah,  tonnerre  !  Henri  IV,  ce  bon  drille,  est  toujours  là,  campé 
sur  son  bidet  de  bronze  et  la  Seine  n'a  pas  changé  de  couleur; 
tant  pis  pour  elle! 

Un  peu  plus  loin,  il  ajouta  : 

—  Depuis  i83o,  le  Louvre  et  les  Tuileries  ont  doublé;  mau- 
vaise affaire  pour  le  peuple  ! 

11  s'arrêta,  roulant  de  gros  yeux,  et  tout  à  coup  il  repartit  très 
rembruni. 

Quand  il  eut  traversé,  tête  basse,  la  place  de  la  Concorde, 
où  jadis  il  avait  chanté  la  Marseillaise  ^  en  nrésence  du  roi- 


LES   VA-NU-PIEDS 


citoyen,  il  releva  le  front  et  contempla,  tout  ébahi,  le  palais  de 


rindustrie,  à  lagrand'porte  duquel  plusieurs  voitures  de  maîtres 
stationnaient  déjà. 

—  Viédaze  '  fit-il,  Messieurs  les  peintres  de  Paris,  ces  aristos, 
on  peut  bien  le  dire,  ne  se  mouchent  pas  du  pied  !  ils  ont  une 
belle  maison,  pour  afficher  leurs  images...  A  Lyon,  nous  n'a- 
vions qu'un  méchant  hangar  pour  exposer  nos  colliers,  nous 
autres  compagnons. 

Et,  grommelant  ainsi,  content  sans  le  paraître,  roide  et  sec 
comme  la  tige  de  houx  qu'il  portait  en  travers  sur  l'épaule  entre 
les  quatre  bouts  noués  d'un  mouchoir  rouge  à  carreaux  bleus 
contenant  tous  ses  bagages^  coitîé  d'un  haut  et  vieux  bolivar 
à  poils  gris,  chaussé  de  bottes  armées  de  gros  clous  à  tète 
ronde,  boutonné  dans  sa  longue  lévite  verte  datant  de  trente 
ans  au  moins,  aussi  courte  de  taille  qu'étroite  d'emmanchure^ 
mais  dont  les  jupes  flottaient  comme  les  plis  d'un  vaste  man- 
teau sur  ses  flancs  amaigris,  il  se  présenta  tel  quel  aux  préposés 
du  guichet,  qui  lui  réclamèrent  assez  insolemment  le  prix 
d'entrée. 

—  On  paye  ici!  Bah!  il  faut  que  je  débourse,  moi,  pour 
voir  Saint-Barnabe;  cré  nom  !  ah  !  par  exemple,  c'est  drôle, 
ça!...  Combien? 

—  Un  franc. 

11  donna  vingt  sous  et  passa. 

C'était  un  lundi  dans  la  matinée.  A  cette  heure- là,  peu  de 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 


monde  au  Salon.  Un  public  choisi  de  connaisseurs  et  quelques 
célébrités  :  hommes  d'épée  ou  de  robe,  femmes  de  cour  ou  de 
théâtre;  ensuite  la  fine  fleur  du  high-life  parisien,  des  artistes  : 
sculpteurs,  écrivains,  peintres, architectes,  musiciens,  graveurs; 
voilà  tout. 

—  Oh  !  quel  luxe  !  Ils  vont  me  regarder  de  travers,  ces  gens 
si  cossus!... 

Et  Montauban,  intimidé,  se  faisait  petit,  petit,  en  arpentant  à 
pas  de  loup  les  galeries  immenses  où  la  foule  n'abonde  que 
l'après-midi.  De  toutes  parts,  autour  de  lui,  tableaux  d'église  et 
tableaux  de  batailles  encombraient  les  parois,  des  cymaises 
aux  balcons,  et  c'était  pour  ses  yeux  éblouis  comme  un  feu 
d'artitice  permanent.  Étincelantes  en  leurs  cadres  dorés,  des 
toiles  de  toutes  dimensions  éclataient  en  gerbes  de  couleur  ici 
comme  là ,  les  unes  tirant  l'œil,  les  autres  le  retenant,  toutes 
fort  rutilantes  et  symétriques  superposées  de  haut  en  bas  sur  le 
vernis  des  murs. 

—  Où  diable  a-t-il  fourré  ses  affaires?  lui;  celles  qu'il  fabri- 


qua l'année  passée  à  Monte-au-Ciel  et  qui  doivent  être  ici  ;  je 
n'en  vois  rien,  absolument  rien,  rien  du  tout...  Triple-Dieu  ! 
quel  cachottier,  ce  morveux,  le  mien  ! 


LES  VA-NU-PIEDS 


Aveuglé  par  les  vermillons  et  lès  azurs  et  les  ors  que  le  soleil, 
entrant  par  une  multitude  de  baies,  illuminait  de  mille  rayons, 
Montauban,  las  d'errer  à  l'aventure  en  ces  grandes  pièces  pres- 
que désertes,  se  disposait  à  demander  quelques  renseignements 
au  garçon  de  salle  en  livrée  qu'il  apercevait  à  l'extrémité  d'une 
galerie,  lorsqu'il  entendit  tout  à  coup  une  rurrieur  confuse  pro- 
duite par  une  centaine  de  personnes  assemblées  dans  le  salon 
d'honneur  et  parlant  toutes  ensemble  avec  une  extrême  anima- 
tion de  deux  tableaux  qu'elles  avaient  examinés  à  loisir  et  qui 
faisaient  fureur,  paraît-il. 

—  En  définitive,  on  ne  me  mangera  pas,  je  suppose,  appro- 
chons-nous... 

Il  s'avança  furtif,  et  regarda. 

D'abord  il  ne  vit  à  travers  une  forêt  de  bras  en  perpétuel 
mouvement  qu'un  ciel  écarlate,  où  couraient  quelques  nuages 
fuligineux,  ensuite  il  parvint,  en  se  dressant  sur  le  bout  des 
orteils ,  à  distinguer  par-delà  les  têtes  chauves  ou  chevelues 
ondoyant  devant  lui,  une  branche ,  une  toute  petite  branche 
couleur  de  rouille,  et  cette  branche,  aux  feuilles  calcinées  et 
chargée  de  glands,  était  où  devait  être  d'une  yeuse,  arbre  très- 
CDmmun  en  Quercy  :  «  Tiens,  soupira-t-il,  on  dirait  que  nous 
arrivons  à  Saint-Barnabe  !  »  Grand  Dieu!...  L'émotion  qu'il  res- 
sentit en  son  être,  en  apercevant  entin  toute  la  toile  à  lui  cachée 
jusque-là  par  vingt  corps  d'hommes  ou  de  femmes,  le  fit  terri- 
blement trembler  sur  ses  jambes,  et  uon  sang,  tout  son  sang 
afflua  rapide  à  son  cerveau...  Que  voyait -il?  oh'!  que  voyait-il 
11,  devant  soi?  Deux  paysages,  ou  plutôt  le  même  pays,  inculte 
ici,  là  cultivé... 

N°  i8o3.   Saint-Barnabe  La-Mort-dcs-Anes. 

Un  soleil  caniculaire;  entre  deux  pitons,  une  gorge  argileuse, 
pleine  de  réverbérations ,  et  dans  cette  gorge  incandescente 
le  lit  marneux  et  desséché  d'un  ruisseau-;  Irois  ou  quatre 
âniers  dévalent,  avec  leurs  ânes  chargés  de  bois,  l'une  des 
deux  montagnes  d'alentour;  un  muletier  et  sa  mule  poriant 
un  demi-sac  de  blé  gravissent  l'autre  mamelon. 

En  toute  sa  simplicité,  tel  était  le  sujet;  rien  de  plus,  rien  de 
moins,  mais  quelle  intensité  de  vie!  et  quelle  chaleur!  et  quelle 
clarté!  Le  ciel,  inclément  et  torride,  brûlait  !  et  la  terre,  cm- 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  223 


brasée,  ardait  et  béait,  toute  crevassée,  avide  d'eau-,  noueuses 
et  dures,  on  ne  sait  quelles  broussailles  se  recroquevillaient  au 
long  des  rampes,  et  quelques  yeuses  chétives  s'enlevaient  à  la 
cime  des  monts,  pareilles  à  des  arbres  de  fer  plantés  sur  quel- 
que haute  muraille  blanchie  à  la  chaux.  En  vérité,  cette  pein- 
ture était  à  la  fois  si  fougueuse  et  si  subtile  qu'il  en  résultait  un 
véritable  trompe-l'œil.  On  eût  dit  que,  semblables  à  de  pro- 
fondes et  vastes  ornières  creusées  par  les  roues  d'un  char 
gigantesque,  les  étroits  et  sinueux  sentiers,  s'enroulant  en  spi- 
rale autour  des  flancs  de  l'une  et  de  l'autre  montagne,  tourbil- 
lonnaient avec  furie  en  entraînant  dans  leur  irrésistible  mouve- 
ment giratoire  arbres  et  haies,  bêtes  et  gens,  ciel  et  terre,  et 
l'artifice  prodigieux  du  peintre  était  tel  qu'on  avait  le  vertige  à 
voir  ces  rudes  montagnes  tlamboyantes  qui  semblaient  vironner 
au-dessus  d'un  abîme  de  feu. 

—  Parole  d'honneur!  fit  une  voix,  ce  paysage  est  empoignant 
comme  une  charge  de  cavalerie? 

—  Oui,  général,  fut -il  aussitôt  répondu;  l'artiste  a  du 
chien  ! 

—  Et  voire  même  encore  certainement  du  poil...  au  nez! 
éternua  Montauban,  qui  soufflait  comme  un  phoque  et  délirait 
extasié, 

N°  1446.  Saint-Barnabe  Monte-au-Ciel. 

Un  matin  de  printemps  ;  au  milieu  d'une  prairie,  assise  entre 
deux  montagnes  boisées  et  coupées  par  un  ruisseau  clair  et 
vif,  un  pâtre,  flanqué  de  deux  grands  chiens  velus  à  tête 
léonine,  paît  chèvres  et  biebis;  au  seuil  d'une  assez  riche 
habitation,  ombragée  d'un  grand  orme  séculaire  et  bâtie  sur 
le  bief,  une  paire  de  bœufs  attelés  à  une  charrue,  ruminent 
et  meuglent  parmi  la  volaille;  entre  les  montagnes  voisines 
une  grande  échappée  et  l'horizon. 

Autant  de  calme  et  de  fraîcheur  en  ce  tableau,  pieux  hymne 
à  la  Nature  chanté  par  la  couleur!  que  de  tumulte  et  d'aridité 
dans  l'autre  toile,  brossée  peut-être  avec  colère!  et  pourtant 
c'était  le  même  site,  transfiguré  par  un  agriculteur  de  génie,  que 
le  pinceau  magique  de  l'arfiste  avait  une  seconde  fois  immor- 
talisé. Ces  montagnes  qui,  là,  se  consumaient  aux  ardeurs 
dévorantes  de  la  canicule,  étaient  baignées  ici  d'une  douce 
lumière  australe,  et  de  grands  chênes  gonflés  de  sève  répan- 


224  LES    VA-NU-PIEDS 


daient  une  ombre  humide  à  la  crête  des  monts  où,  jadis, 
l'yeuse  étirait  ses  maigres  rameaux  carbonisés  par  le  soleil 
d'août.  Un  gras  pâturage  et  de  fières  futaies  vivaient  en  cette 
gorge  où  naguère  rien  ne  pouvait  vivre,  et,  de  chaque  côté 
de  ce  ruisseau  plein  et  torrentiel,  dont  le  lit,  autrefois  desséché, 
miroitait  comme  une  fournaise,  une  bordure  d'ajoncs,  encore 
couverts  de  rosée  aurorale,  pleurait  des  larmes  étincelantes  de 
cristal,  et,  transparente,  une  fine  buée,  bercée  par  des  souffles 
invisibles,  allait  et  venait,  planant  sur  les  nymphéas  et  sur  l'eau. 
La  prairie  où  béliers  et  boucs  broutaient  l'herbe  drue  et  saine, 
sous  l'œil  du  berger  et  des  chiens  pasteurs ,  souriait ,  toute 
ponctuée  d'argent  et  d'or  autour  du  toit  rustique,  au  seuil 
duquel,  accouplés  sous  le  joug,  deux  grands  bœufs  blancs 
beuglaient  au  soleil;  et  le  ciel,  ie  ciel  haut  et  léger,  ayant  au- 
dessus  d'elle  des  reflets  de  verdure,  caressait  au  loin,  à  l'hori- 
zon, les  collines  circulaires,  et  ces  collines  lointaines  et  déli- 
cieuses, se  perdant  au  cœur  de  l'azur,  semblaient  être  les  bar- 
rières de  l'Éden. 

—  ...  Eh  mon  Dieu  !  mon  très-cher  maître,  blaguez  tant  qu'il 
vous  plaira!  Le  fait  est  que  je  distingue  là-bas  au  bord  de  la 
ravine  un  petit  pommier  sous  les  branches  duquel  Adam  ne 
refuserait  point,  je  gage,  de  passer  une  heure  ou  deux  avec 
Eve! 

—  Oui,  je  vous  entends-,  un  tel  tableau  séduit  et  vous  en 
admirez  sans  réserve  le  charme  paradiasique;  eh  bien,  mon 
cher  poète,  vous  êtes  aveugle!  Écoutez,  croyez-en  un  vieux 
rat  tel  que  moi  :  le  peintre  à  qui  l'on  doit  ces  deux  toiles,  seule, 
la  première,  a  quelque  valeur  à  mon  avis,  sait  évidemment  son 
métier;  inutile  d'insister  à  ce  sujet,  l'homme  a  la  touche  puis- 
sante et  fait  on  ne  peut  mieux  les  perspectives,  sa  palette  est 
chaude  et  son  dessin  correct;  à  lui  la  science  des  teintes  et  des 
demi-teintes,  il  se  possède  et  se  gouverne,  on  vous  accorde  cela, 
voyez!  et  j'en  conviens  volontiers  encore  sans  chicaner  le  moins 
du  monde,  il  applique  à  merveille  un  glacis  et  connaît  tous  les 
trucs,  mais... 

—  S'il  n'y  avait  pas  un  mais  à  la  clef,  que  deviendriez-vous, 
cher  ami,  vous  et  tous  vos  savants  confrères  de  la  critique,  eh! 
dites-le-moi? 

—  ...  C'est  un  roublard,  et  je  le  prouve  immédiatement  : 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS 


225 


tenez,  examinez  ces  bêtes,  ânes  ou  bœufs,  en  avez-vous  vu 
jamais  de  semblables?  Elles  ont  en  elles  on  ne  sait  quoi  de 
fantastique,  une  pensée,  une  âme  qui  n'appartient  pas  à  la 
nature  animale-,  et  ce  que  je  dis  de  l'animal,  on  peut  le  dire  du 
végétal  :  là,  cet  orme,  sous  le  feuillage  duquel  la  maison  est 
ensevelie,  examinez-le  attentivement,  affecte  aussi,  vraiment, 
une  allure...  comment  m'exprimerai-je? /n/maz/ze,  souveraine- 
ment fausse,  archifausse;  on  est  obligé  d'avouer  que  notre 
peintre  fait  de  chic  :  cet  arbre-là,  je  l'affirme,  est  absurde  et 
chimérique.  Hé!  ce  que  je  vous  dis  ici,  je  le  répéterai  partout 
et  l'on  verra... 

—  ...  Que  vous  ne  savez  pas,  pauvre  brave  homme,  un  seul 
mot  de  ce  que  vous  dites!  s'écria  tout  à  coup  Montauban  Tu- 
Ne-Le-Sauras-Pas  en  bégayant  de  colère;  avoir  fait  un  tel  por- 


trait de  cet  arbre-là,  voyez-vous,  c'est  un  miracle,  une  chose 
unique!  11  vit,  il  existe,  cet  orme-,  il  est  chez  moi!  Venez  en 
Quercy  l'un  de  ces  quatre  matins,  et  je  vous  le  montrerai  sur 
le  pas  de  ma  porte,  à  Monte-au-Ciel ,  en  Tarn-et-Garonne. 


29 


226  LES   VA-NU-PIEDS 


Ah!  tenez,  voulez-vous  que  je  vous  conte,  honorable  monsieur? 
Eh  bien,  vous  me  faites  le  même  effet  que  la  bourrique  à  Ni- 
rodème  ! 

A  cette  saillie  imprévue,  un  éclat  de  rire  homérique  ébranla 
le  ciel  vitré  du  salon  d'honneur,  et  tout  le  monde  entoura  le 
paysan  du  Danube  qui  se  l'était  permise.  Indigné,  celui-ci^ 
remuant  son  bâton  épineux  où  dansait  son  petit  sac  de  perru- 
quier, regardait  en  face  le  pseudo-académicien  qu'il  venait  de 
châtier  avec  tant  de  vigueur,  et,  raide  comme  un  pieu,  rouge 
comme  un  coq,  se  carrait  fièrement  dans  sa  vieille  lévite  olive, 
si  surannée.  En  somme ,  les  rieurs  furent  pour  lui.  Quoiqu'on 
le  trouvât  très-étrange  et  très-brutal,  on  n'était  pas  fâché  qu'il 
eût  traité  vertement  une  vipère  bien  connue  et  défendu  de  si 
bon  cœur  l'artiste  apprécié  qu'elle  avait  essayé  de  mordre.  Ah! 
mais,  en  ce  moment-là,  qu'importait  à  Montauban  qu'on  lui 
donnât  tort  ou  raison!  Nargue  des  sots  et  des  sages!  Il  était  si 
joyeux,  si  heureux,  son  fils!... 

—  Sacrebleu  !  il  est  mon  sang!  il  est  ma  chair!  il  est  encore 
plus  paysan  que  moi,  disait-il  tout  haut  en  distribuant  des  sou- 
rires, et  quel  ouvrier!  On  devrait  le  recevoir  compagnon?  Ah! 
pour  le  coup,  c'est  lui,  pan-pan  de  dioii!  qui  ferait  honneur 
à  maître  Jacques! 

Et,  tout  en  se  parlant  de  la  sorte,  il  sortit,  ivre  de  joie  et  fou 
de  fierté,  du  palais  de  l'Industrie  et  courut  de  quartier  en  quar- 
tier jusqu'à  la  butte  Montmartre,  où  restait  «  l'Ornement  et  la 
Fleur  du  Quercy  » . 

Le  peintre,  en  vareuse  rouge,  était  en  train  de  retoucher  un 
pastel,  lorsqu'il  entendit  heurter  à  grands  coups  de  bâton  à  la 
porte  de  son  atelier. 

—  Au  diable  le  fâcheux  !  gronda-t-il  en  allant  ouvrir  -,  il  faut 
toujours  être  dérangé  !  Qui  est  là? 

—  Celui-ci. 
Montauban  entra. 

—  Fils,  dit-il,  triomphant  et  maté,  pardonne-moi  si  je  t'ai  tenu 
si  longtemps  la  courroie  serrée;  ah!  je  ne  savais  pas  alors  ce  que 
je  sais  maintenant;  on  est  tout  quinaud  et  fort  marri,  vois-tu! 
pardonne-moi  !  je  viens  de  l'Exposition... 

N'en  pouvant  dire  davantage,  il  se  laissa  choir  entre  les  bras 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  227 


du  «  Monsieur  »  ravi  mais  grandement  étonné  de  tant  de  ten- 
dresse, et  pleura  là  de  bonheur. 

—  Oh!  vous  n'avez  rien  à  vous  reprocher  envers  moi,  dit  le 
peintre  on  ne  peut  plus  ému  ;  ce  que  vous  avez  fait  est  bien  fait, 
mon  père,  et  vous  êtes  mon  maître-,  ah!  si  jamais  je  vous 
valais... 

—  A  savoir! . ..  Hisse-toi,  tu  te  fais  tout  petit,  trop  petit,  mon 
garçon,  ah!  mais,  hisse-toi. 

—  Non,  à  chacun  justice!  il  est  certain  que  votre  œuvre  a 
provoqué  la  mienne  et  bon  gré  mal  gré,  père,  je  ne  suis  que 
votre  écho. 

—  Je  ne  te  dis  pas  tout  à  fait  non,  et  je  ne  te  dis  pas  tout  à  fait 
oui,  mais  je  t'assure  que  je  suis  content,  très-content  de  toi,  mon 
drôle  ! 

Et  Montauban,  en  bougonnant,  rôdait  dans  l'atelier  et  regar- 
dait à  droite  et  à  gauche  les  plâtres  et  les  bronzes  qui  s'y  trou- 
vaient entassés  en  désordre,  peut-être  avec  art-,  tout  à  coup  il  se 
tut  et  s'arrêta  stupéfait  devant  deux  portraits  à  l'huile,  au  bas  de 
chacun  desquels  était  inscrit,  en  lettres  lapidaires,  un  nom  avec 
un  millésime  comme  on  en  voit  sur  les  marbres  au-dessous  des 
effigies  royales. 

—  Eh  !  mais,  où  sommes-nous  ici?...  parle  donc,  toi!  Je  con- 
nais ces  gens-là^  qu'en  dis-tu? 

—  Vous  les  connaissez  certainement ,  répondit  l'artiste  en 
souriant  avec  une  pointe  de  malice,  et  je  crois  que  vous  ne  sau- 
riez les  désavouer,  ils  sont  vôtres;  approchez-vous  et  regardez- 
les  bien . . .  nos  aïeux  ! 

—  Eh!  oui,  saint  Dieu,  ce  sont  nos  anciens!  eux-mêmes,  eux- 
mêmes  ! 

SAINTE-MISÈRE 

I750-I832 

Il  est  de  fait  que  c'est  bien  mon  grand-père  avec  sa  roquelaure 
grise  à  trente-six  collets  et  son  catogan  long  d'une  aune;  ah! 
ma  foi  c'est  lui  -,  je  retrouve  sa  figure  bonasse  et  ses  grands  yeux 
humides;  il  est  là  tout  trahi. 


228  ,  LES    VA-NU-PTEDS 


—  Regardez  l'autre  à  présent  ;  tenez,  il  guigne  de  l'œil  et 
vous  appelle. 

—  On  y  va  ;  m'y  voici  ! 

QUERCY  LA-CLEF-DES-CŒURS 
I775-1848 

Tout  à  fait  ça!...  C'est  bien  là  celui  qui  ne  sut  jamais  rire, 
oui,  c'est  mon  père  tout /'a/ré.'  mon  pauvre  père  dont  les  lèvres 
de  fer  ne  se  plissèrent  jamais  et  qui  fit  toujours  ses  quatre 
volontés  envers  et  contre  tous,  mon  père  de  qui  je  tiens  peut- 
être  un  peu  trop;  oui,  mon  père  lui-même  avec  son  nez  rageur 
et  ses  anneaux  d'or  rouge  aux  oreilles,  comme  en  portaient  de 
son  temps  les  compagnons  du  Devoir  !  il  ne  peut  pas  être  mieux 
pris,  il  respire,  il  vit,  il  est  naturel,  on  dirait  qu'il  marche,  on 
jurerait  qu'il  va  parler... 

—  Et  celui-ci  !  fit  le  peintre  en  conduisant  son  père  de  l'autre 
côté  de  l'atelier,  il  est  aussi,  je  m'en  vante,  ma  foi,  très-bien  re- 
présenté? 

—  Voyons  un  peu  : 

MONTAUBAN  TU-NE-LE-SAURAS-PAS 
1800." 

11  n'y  a  là  qu'une  date,  enfant,  celle  de  ma  naissance  ;  tu  peux 
y  ajouter  un  autre  chifîre,  1869,  car  je  ne  passerai  probablement 
pas  l'année...  Oh!  je  sais  ce  que  je  dis!  Superbe  peinture,  au- 
trement; il  me  semble  que  je  me  vois  dans  un  miroir  tel  que 
j'étais,  il  y  a  vingt-cinq  ou  trente  ans,  avec  ma  veste  de  velours 
noir  à  basques,  mes  cheveux  couleur  de  lin,  ma  barbe  aussi 
rouge  qu'une  carotte  et  mon  petit  œil  bleu...  gascon  et  même 
américain!  Un  lin  ouvrier,  sais-tu'.' c'est  toi,  lils.  11  n'y  a  pas 
à  dire  mon  bel  ami  :  tu  vaux  mieux  que  moi,  mille,  dix  mille 
fois  mieux  que  moi... 

—  Non  pas  ! 

—  Si  fait;  tu  verras  si  ta  mère  n'est  pas  de  mon  avis,  après- 
demain,  car  je  pense  que  demain  soir  nous  coucherons  à  Monte 
au- Ciel  ? 

—  Oui,  si  vous  voulez. 


MONTAUIJAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  229 


—  Si  je  le  veux?.. .  Houp-là!  fais  tes  paquets^  on  vat'aider  à 
plier  bagage...  Y  sommes-nous? 

—  Allons,  soit. 

Tout  fut  dextrement  préparé. 

Le  soir  même,  à  huit  heures  moins  un  quart,  Montauban, 
accompagné  de  son  fils,  quitta  Paris-,  et  tous  les  deux,  grâce  au 
télégraphe  électrique  qui  s'était  chargé  de  la  commission  et 
l'avait  remplie  à  souhait,  trouvèrent  le  lendemain,  à  leur  arrivée 
à  Moissac,  la  Grise,  attelée  au  char  à  bancs,  qui  les  attendait, 
en  rongeant  le  frein  aux  abords  de  la  gare.  Ils  montèrent  aussi- 
tôt en  carrosse,  et  la  vaillante  béte  de  trait  et  de  bât,  enlevée 
d'un  coup  de  fouet  appliqué  de  main  de  maître,  fit  feu  des 
quatre  pieds  et  partit  ventre  à  terre.  «  On  te  donnera  de  l'a- 
voine aujourd'hui,  va,  file,  allonge-toi,  galope,  vole,  rends- 
nous  vite  chez  nous,  brûle  le  pavé,  Bretonne  !  »  disait,  au 
comble  du  bonheur,  celui  qui  tenait  les  guides,  en  poussant 
toujours  et  toujours  de  plus  en  plus  la  jument  qui,  lancée  à 
fond  de  train,  échevélée,  allumée,  hennissante  et  faisant  sonner 
dans  le  vent  les  joyeux  grelots  de  sa  sous-gorge,  tomba  comme 
une  trombe  à  Saint-Barnabe. 

—  Femme,  s'écria  Montauban  en  entrant  glorieusement  à 
Monte-au-Ciel,  voilà  ton  fils;  embrasse-le  sur  les  deux  joues; 
il  en  vaut  la  peine. 

Heureuse  mère  ! 

—  Ah!  dit-elle  à  son  mari,  voilà  plus  de  trente  ans  que  j'at- 
tendais de  toi  cette  bonne  parole,  qui  me  guérit  de  tous  mes 
tourments;  eh!  pour  voir,  embrasse  aussi  le  petit,  oi,  devant 
moi  ? 

—  Pardi! 

Le  vieil  ouvrier  «  marchait  tout  radieux  en  son  rêve  étoile.  » 
Quelle  joie  il  se  promettait  et  quelle  joie  il  eut!  Toujours  avec 
son  fils,  il  essaya  de  faire  de  ce  poète  uu  agriculteur,  et  sans 
beaucoup  d'efforts  il  y  parvint.  On  était  en  été;  les  blés  jaunis, 
s'inclinant  sous  le  poids  des  épis  au  caprice  de  l'air,  ondulaient 
dans  la  plaine  et  sur  le  coteau  ;  l'époque  de  la  moisson  était 
venue  et  chaque  paysan,  les  fenaisons  ayant  eu  lieu,  avait 
déposé  sa  grande  faulx  sous  laquelle  trèfles  et  sainfoins  étaient 
tombés,  et  martelait  sur  l'enclume  le  fer  de  sa  faucille.  Une 
auguste  fête  rustique  se  célébra,  dont  les  hôtes  de  Saint-Bar- 


/3o 


LES   VA-NU-PIEDS 


nabé-Monte-au-Ciel  furent  les  pontifes.  Ensemble  ils  suivirent 
à  travers  champs  les  moissonneuses  sculpturales  de  qui  le  geste 
grandiose  éclatait  dans  l'azur  enflammé  du  ciel  et  leur  prêtèrent 
main-forte  en  les  admirant  tout  émus.  Splendide  fut  la  fête  et 
riche  la  récolte.  On  battit  le  blé;  Ton^fit  la  gerbière,  ils  étaient 
à.  Plus  tard,  dès  que  l'heure  des  vendanges  eut  sonné,  tous  les 
deux  surveillèrent  la  coupe  du  raisin  et  Fencuvage  du  moût.  On 
coula  le  vin  nouveau,  ils  y  goûtèrent  les  premiers,  et,  quand 
arriva  la  saison  des  labours  et  des  semences,  on  les  vit  se  suc- 


céder plus  d'une  fois  à  la  charrue  et  semer  eux-mêmes  le  grain. 
«  Ne  crois  pas  que  ça  te  nuise  d'apprendre  toutes  ces  choses-là, 
disait  le  vieux  au  jeune,  au  contraire!  elles  te  serviront  et  beau- 
coup un  jour  ou  l'autre-,  ouvre  l'oreille  et  conserves-y  toujours 
ce  que  je  vais  y  verser  :  un  peintre,  vois-tu,  mon  garçon,  un 
brave  comme  toi  qui  se  mêle  de  montrer  la  campagne,  doit  être 
un  peu  campagnard  lui-même,  autrement  il  travaille  en  mon- 
sieur et  ça  n'est  plus  ça.  »  C'est  ainsi  qu'enseignait  Montauban 
en  pesant  toutes  ses  paroles  qui  se  gravaient  à  jamais  dans  la 
mémoire  de  l'artiste  attentif.  Faits  et  gestes  et  dires,  celui-ci, 
dans  sa  piété,  prenant  celui-là  pour  exemple,  était  résolu  fer- 
mement à  n'avoir  point  d'autre  modèle  que  son  père,  non-seu- 
lement impeccable  professeur  de  géorgique,  mais  encore  homme 
de  sens  et  peintre  émérite  à  qui  ne  manquait  rien  que  l'usage 
du  pinceau.  Quand  les  travaux  aratoires,  exécutés  sous  leur  di- 
rection, furent  enlin  terminés,  ils  se  croisèrent  les  bras  et  jouirent 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  23 1 


religieusement  des  derniers  soleils  de  Tautomne.  En  pré- 
sence de  cette  belle  et  pacifique  nature  qu'ils  aimaient  tant,  et 
qui  les  avait  récompensés  si  largement  de  leur  ardent  amour 
pour  elle,  ils  se  souvenaient  tous  les  deux  de  leurs  dissensions 
passées,  et,  tout  pénétrés  de  reconnaissance^  la  remerciaient  du 
fond  du  cœur  en  avouant  qu'elle  était  Tunique  et  noble  artisan 
de  leur  bonheur  actuel.  «  Oui,  se  disait  l'un,  elle  m'a  rendu  mon 
fils  !»  —  «  Sans  elle,  serais-je  aimé  de  mon  père  ?  »  se  disait 
l'autre.  Et  sans  se  faire  autrement  part  de  leurs  pensées  mu- 
tuelles, souvent  ils  se  serraient  les  mains  en  silence^  et  cela  suf- 
fisait pour  qu'ils  se  comprissent.  Tant  que  dura  l'automne,  et 
cette  année  il  fut  d'un  éclat  et  d'une  longueur  exceptionnels,  on 
les  vit  errer  à  l'unisson  sous  bois  ou  dans  les  prés  du  matin  au 
soir,  et  plus  d'une  fois  la  nuit  les  surprit,  assis  côte  à  côte  à  la 
cîme  de  la  montagne  ou  debout  au  fond  du  val,  adorant  les 
gloires  du  couchant,  et  l'on  ne  sait  quelles  muettes  prières  s'élan- 
çaient alors  de  leurs  âmes  ferventes  au  ciel. ..  Encore  quelques 
jours  de  clarté-,  puis  l'hiver  viendrait,  et  l'ombre  obscure  avec 
lui.  Montauban  profita  des  ultimes  lueurs  de  l'année  pour  com- 
pléter en  plein  air  l'éducation  agricole  de  son  élève,  et  ce  fut 
avec  une  singulière  hâte  qu'il  lui  parla  tout  à  coup  de  certaines 
modifications  assez  importantes  que  depuis  longtemps  il  désirait 
apporter  à  son  bien.  «  Ici  tu  planteras  des  arbres,  là  tu  déboise- 
ras -,  en  haut,  tu  prolongeras  tes  vignes  ;  en  bas,  sur  les  bords 
du  ruisseau,  tu  feras  une  grande  chanvrière  ;  il  est  bien  entendu, 
n'est-ce  pas  ?  que  tu  ne  vendras  jamais  Monte-au-Ciel  ;  outre 
que  tu  n'as  pas  le  droit  de  te  défaire  de  cette  terre  que  j'ai  faite 
et  qui  t'a  fait  un  peu  ce  que  tu  es,  il  est  bon,  quand  la  vieillesse 
arrive,  d'avoir  un  coin  à  soi;  celui  qui  te  parle  ici,  moi,  Mon- 
tauban Tu-Ne-Le-Sauras-Pas,  petit-fils  de  Sainte-Misère  et 
fils  de  Quercy  la-Clef-des-Cœurs,  ces  deux  vaillants  de  qui  j'ai 
retenu  les  honnêtes  leçons,  moi,  ton  père,  le  meilleur  de  les 
amis,  je  sais  une  foule  de  choses  apprises  à  mes  propres  dépens, 
et  je  te  dis  aujourd'hui  ceci  :  ton  métier  t'a  donné  la  réputation, 
il  ne  te  donnera  peut-être  pas  la  fortune;  or,  songes-y,  garde  ce 
toit  que  ton  père  a  bâti,  tôt  ou  tard  on  a  besoin  de  repos,  et  cet 
asile  te  recevra.  »  Ces  sages  exhortations  souvent  remises  sur  le 
tapis  n'étaient  pas  à  dédaigner,  et  le  peintre  les  accueillait  tou- 
jours avec  reconnaissance  ;  hélas  !  on  cessa  bientôt  de  les  lui 


Appiiyo  sur  sa  canne  Ue  compagnon,  il  se  traîna  jusqu'à  la  croisée  (page  234). 


faire  entendre.  Une  après-midi,  comme  il  revenait  encore  sur 
son  thème  de  prédilection,  Montauban  fut  pris  d'un  grand 
frisson  au  milieu  des  champs  et  tomba  par  terre.  On  dut  le 
transporter  à  Monte-au-Ciel.  «  Inutile  d'envoyer  chercher  Pur- 
geons-Nous-Un-Peu, dit-il  en  s'alitant,  il  n  y  verrait  absolu- 
ment rien,  et  quand  bien  même,  par  extraordinaire,  il  y  verrait 


MONTAUBAN-TU-NE-LE-SAURAS-PAS  233 


clair,  à  quoi  me  servirait  cela  ?  Je  connais  celle  qui  me  demande 
et  ne  peux  aujourd'hui  la  renvoyer  au  diable-,  il  y  a  longtemps 
que  cette  extravagante  veut  m'emmener  en  voyage  avec  elle,  et, 
maintenant,  voyez-vous,  il  faut,  bon  gré,  mal  gré,  que  je  la 
suive.  »  Huit  jours  se  passèrent,  et  la  maladie  empira;  Montau- 
ban  en  était  déjà  venu  à  ne  plus  pouvoir  supporter  le  moindre 
aliment. Tisanes  et  potions  lui  répugnaient  également;  un  peu  de 
pain  de  seigle  et  de  Teau  rougie,  il  ne  voulait  prendre  que  cela.  La 
mort  le  tenait;  il  le  sentait  bien,  et  lutter  contre  elle  lui  parais- 
sait inutile  cette  fois.  Sans  doute,  il  eût  préféré  vivre  encore, 
mais,  ne  le  pouvant  plus,  il  se  laissait  aller.  Après  tout,  l'occa- 
sion était  bonne,  excellente,  unique.  Il  avait  là  son  fils,  et  mourir 
entre  les  bras  de  son  fils,  c'était  là  sa  suprême  consolation. 
Emacié,  mais  rayonnant,  il  s'éteignait  presque  sans  souffrances, 
peu  à  peu. . .    . 

—  Fils,  réponds  s'il  te  plaît,  à  ton  père  :  que  penses-tu  de 
Dieu,  toi? 

La  question  était  pressante,  et  le  maître  paysagiste,  que  le 
mourant  avait  en  vain,  à  plusieurs  reprises,  interrogé  de  la  sorte 
ce  jour-là,  dut  enfin  se  résigner  à  répondre  et  peut-être  à  mentir. 

—  Ilyaun  Dieu!  répliqua-t-il,  la  terre  en  témoigne,  et  le  soleil 
le  dit. 

—  Et  l'àme,  est-elle  immortelle  ? 

—  Immortelle  comme  le  corps,  qui  revit  avec  elle  dans  les 
fruits  et  les  fleurs,  en  tout  et  partout. 

Un  tel  panthéisme  accommodait  très -bien  Montauban  ;  ne 
point  se  séparer  de  la  Nature  et  vivre  avec  elle  à  jamais,  oh  ! 
c'était  pour  ce  Gaulois  de  race  pure,  en  qui  la  parole  druidique 
avait  été  sans  doute  transmise  intacte  de  générations  en  généra- 
tions, à  travers  les  âges  et  les  hommes,  c'était  là  vraiment  une 
joie  éternelle  et  la  béatitude. 

—  Oui,  dit-il  lentement  après  une  longue  et  sévère  médita- 
tion, il  doit  en  être  ainsi,  je  le  crois! 

Et,  quelques  instants  après,  il  ajouta,  toujou.'"s  aussi  recueilli, 
mais  d'une  voix  peut-être  plus  ferme  et  plus  sereine,  en  mon- 
trant du  doigt,  par  les  fenêtres  grandes  ouvertes  de  sa  chambre, 
la  prairie  et  les  robustes  saules  dont  elle  est  ourlée  en  tout  son 
circuit  : 

—  Il  y  a  là-bas  un  bouquet  d'amandiers,  ces  arbres  sont  les 


234  LES   VA-NU-PIEDS 


premiers  que  fleurit  le  printemps ^  cest  là  que  je  veux  être 
enterré,  fils,  entends-tu? 

Le  peintre,  aux  oreilles  de  qui  ces  mots  inattendus  avaient 
sonné  comme  un  glas  d'agonie,  étoutfant  ses  sanglots  et  buvant 
ses  larmes,  sortit  en  toute  hâte  ;  il  sentait  que  son  père  disait 
vrai  :  sur  Saint-Barnabe  Monte-au-Ciel,  œuvre  de  celui  qui 
venait  de  prononcer  cet  arrêt  fatal,  pîanait  on  ne  sait  quelle 
ombre  funèbre,  qui  devenait  à  tout  instant  et  plus  lourde  et  plus 
noire  j  hélas!  la  mort  invisible  et  pourtant  manifeste,  était  là, 
toute  prête  à  frapper  le  dernier  coup,  et  ce  coup  inévitable,  elle 
le  frappa  bien  plus  tôt  même  qu'elle  ne  semblait  devoir  le 
faire. 

Un  soir,  il  pleuvait  à  torrents  depuis  deux  jours  et  le  soleil 
avait  reparu  depuis  une  heure  à  peine,  Montauban  ordonna 
brusquement  d'atteler  les  bœufs  au  char,  afin,  disait-il,  «  d'aller 
une  dernière  fois  au  milieu  des  terres  glaises,  sous  les  ramures.» 
Ayant  ainsi  parlé,  lentement  il  se  leva,  se  vêtit  et  rit  quelques 
pas,  seul,  appuyé  sur  sa  haute  canne  de  compagnon.  Épuisé  par 
cet  effort  surhumain,  il  blêmit  tout  à  coup  et  retomba  sur  sa 
chaise  longue.  «  11  n'y  a  pas  loin  d'ici  à  la  fenêtre,  je  veux  y  aller, 
et  j'irai,  reprit-il.  Le  soleil  se  couche,  il  attend  que  je  le  salue. 
Aidez-moi,  vous  autres.  »  On  le  soufint;  il  se  traîna  jusqu'à  la 
croisée,  et  là,  s'étant  assis,  il  s'emplit  les  prunelles  des  derniers 
rayons  solaires,  et  s'assoupit,  tenant  dans  les  siennes  les  mains 
de  son  enfant.  Tout  à  coup  le  peintre  épouvanté  s'écria  :  «  Mère, 
il  ne  respire  plus!  Je  ne  l'entends  plus  respirer  !  »  A  ce  cri  déses- 
péré, le  vieil  homme  remua  doucement  et  rouvrit  ses  yeux,  illu- 
minés d'une  étrange  lumière,  profonde  et  lointaine  :  «  Oh!  dit- 
il  en  joignant  les  mains,  tout  radieux,  que  c'est  beau!  Fils,  il  te 
faudra  peindre  avec  soin  ces  grands  arbres  et  ce  ciel!  »  Un  sou- 
rire indicible  suivit  ces  chaudes  paroles  suprêmes,  et  tout  fut 
consommé.  Ce  grand  artiste  ignoré,  Montauban-Tu-Ne-Le- 
Sauras-Pas,  avait  rendu  l'àme  entre  les  bras  de  son  fils,  héritier 
de  sa  vaillance  et  peut-être  de  son  génie. 


Montauban-Villenouvclle,  novembre  1872. 


En  i85r,  Ulysse  Lazare,  graveur  sur  métaux  et  citoyen  de 
la  capitale,  fut  trouvé  sanglant  par  des  lignards  et  des  dragons 
sur  les  pavés  empourprés  du  faubourg  Saint-Antoine^  non  loin 
de  l'omnibus  renversé  du  haut  duquel  Alphonse  Baudin  avait 
harangué  la  foule,  avant  de  lui  montrer  comment  un  délégué 


236  LES    VA-NU-PIEDS 


de  la  nation,  fidèle  à  son  mandat,  doit  savoir  mourir^  lorsque 
tout  est  perdu  fors  l'honneur.  Ainsi  que  le  représentant  du 
peuple^  l'homme  du  peuple  était  tombé  dans  la  même  rue,  au 
pied  de  la  même  barricade^  en  combattant  pour  le  droit  et 
pour  la  liberté. 

—  Vive  la  République  !  cria-t-il  sous  les  fers  des  chevaux 
cabrés  qui  piétinaient  sur  lui. 

Le  cri  de  ce  porte-blouse  expirant  arrêta  net  cavaliers  et 
fantassins,  qui  firent  volte-face.  Un  chef  de  bataillon  tressaillit 
sur  ses  étriers^  et,  s'étant  approché  du  moribond,  il  brandit 
son  sabre_,  puis^  impérieux^   brutal^  impitoyable  : 

—  Qu'on  l'achève  !  dit-il. 

Une  douzaine  de  fusiliers,  dociles  à  l'ordre  donné,  se  cour- 
bèrent vers  le  ruisseau  rouge  de  sang  où  gisait,  épuisé,  le  vaincu 
qui  venait  de  pousser  ce  cri  dont  on  avait  peur  encore,  et  les 
canons  de  leurs  armes  fumantes  s'abaissèrent  lentement  ;  tous 
ces  pauvres  enfants  de  roture,  héritiers  de  misères  et  serviteurs 
nés  de  toutes  les  tyrannies,  avaient  le  doigt  à  la  détente,  et, 
pâles,  en  proie  à  ces  angoisses  obscures  et  poignantes  qui 
tordent  parfois  les  complices  inconscients  d'un  grand  attentat, 
ils  regardèrent  avec  effarement  le  martyr  qui,  s'étant  redressé 
péniblement,  offrait  sans  crainte  à  de  nouvelles  balles  sa  tête 
auguste  de  Christ  au  Calvaire  et  sa  poitrine  trouée  de  plusieurs 
coups  de  feu. 

—  Paysans,  ouvriers,  dont  on  fait  des  soldats;  soldats,  dont 
on  fait  des  bourreaux,  achevez-moi,  fit-il  ;  assassinez  un  des 
vôtres,  amis! 

Un  mouvement  marqué  de  recul  se  produisit  parmi  la  troupe, 
et  les  fusils  des  grenadiers  oscillèrent. 

—  Allons  donc!  enjoignit  de  loin  et  d'un  ton  farouche  le 
major  à  cheval. 

V  insurgé  répéta  : 

—  Frères,  allons  donc  ! 

Un  vétéran  à  trois  chevrons  d'or  et  tout  balafré,  qui  dirigeait 
l'escouade  d'exécution,  considéra  ses  conscrits  d'un  œil  à  la 
fois  suppliant  et  terrible,  puis  il  murmura  : 

—  Visez  haut  ! 

Ensuite,  d'une  voix  éclatante,  qui  domina  les  clairons  d'un 
demi-bataillon  de  chasseurs  de  Vinccnnes  accouru  : 


LE    REVENANT  287 


—  Feu!  commanda-t-il. 

Les  douze  mousquets  eurent  une  seule  détonation,  et  les 
braves  pousse-cailloux,  ayant  jeté  l'homme  qu'ils  venaient  de 
gracier  dans  le  couloir  encombré  de  blessés  et  de  morts  d'une 
maison  voisine  entr'ouverte  par  la  mitraille,  allèrent  se  grouper 
de  l'autre  côté  de  la  rue. 

—  Est-ce  fait,  Hardyô  ? 

Le  bon  sergent  à  moustaches  grises,  interrogé  par  l'officier 
supérieur  qui,  tranquille  en  selle,  humait  un  cigare,  répondit  : 

—  II  est  mort. 

—  Très  bien  !  Allume  ce  muscadinos  et  va  boire  un  coup 
avec  tes  blancs-becs. 

Obtempérant  sans  façons,  le  grognard,  un  londrès  entre  les 
dents,  alla,  suivi  de  son  peleton  d'imberbes  en  pantalon 
garance,  vers  une  cantinière  qui  se  tenait  adossée  au  coin 
d'une  bicoque  en  saillie  sur  la  rue,  et,  là,  prit  comme  eux  un 
petit  verre  d'eau-de-vie.  Ayant  bu,  prudent  et  furtif,  il  lança 
deux  regards  obhques  au  fond  du  sombre  corridor  où  tout  à 
l'heure  on  avait  jeté  \q  fusillé. 

Le  fusillé  n'y  était  plus. 

Où  donc  était-il?. . . 

Le  lundi  24  mai  1869^  les  habitants  des  vingt  arrondissements 
de  la  métropole  se  portaient  en  masse  aux  sections  des  diverses 
circonscriptions  électorales.  On.  marchait,  serrés  et  fiers  soii:"i 
le  soleil  ;  il  y  avait  autour  de  tous  les  fronts  on  ne  sait  quelle 
auréole  de  victoire,  et,  malgré  quelques  fauteurs  de  discorde, 
pas  un  cri  de  mépris  ou  de  haine  ne  s'élevait  contre  les  sergents 
de  ville  qui,  taciturnes  et  racornis,  attristaient  les  rues,  çà  et 
là...  C'était  la  fête  septennale  de  Paris,  et  ce  jour-là  le  trabu- 
caire  couronné,  César-Macaire,  entendant  du  fond  des  Tuile- 
ries, sa  bastille  à  lui,  les  rumeurs  imposantes  de  ce  peuple 
qu'il  avait  opprimé,  mais  non  pas  asservi,  se  sentait  très  mal 
gardé  par  les  cent  mille  baïonnettes  de  ses  prétoriens,  et  par 
tous  ses  canons,  et  par  tous  ses  tonnerres  !  Or,  ce  lundi  de 
mai,  ce  lundi  solennellement  tumultuaire,  entre  quatre  et  cinq 
heures  de  relevée,  une  bande  alerte  de  jeunes  hommes  qui 
n'avaient  pas  vu  48  et  qui  n'avaient  pas  vu  5i,  allaient  du 
même  pas  vers  la  cour  d'Amoy,  scandant  en  chœur  un  hymne 
que  ni  bâillons  ni  muselières  n'étoufferont  jamais  en  France. 


238  LES    VA-NU-PIEDS 


Ils  chantaient.  A  leur  tête,  un  grand  vieillard,  vêtu  d  une  sorte 
de  carmagnole^  et  dont  les  cheveux  blancs  comme  neige  flot- 
taient sur  deux  épaules  un  peu  voûtées^  mais  encore  très  ro- 
bustes, s'avançait,  menaçant,  vers  les  sbires  appostés  devant  la 
maison  votale,  en  laquelle,  scrutin  en  main,  le  premier  il  entra... 

—  Père,  fit  quelqu'un,  après  vous  ! 

Il  secoua  la  tête  et  dit,  souverainement  heureux  : 

—  A  vous  autres,  d'abord,  fils  !  à  vous  autres  ! 

Ils  s'approchèrent  alors,  les  jeunes,  de  l'urne  rédemptrice 
et  votèrent  un  à  un.  Comme  on  était  assez  nombreux,  plus  de 
mille,  le  défilé  dura  longtemps,  une  heure  au  moins.  Chacun 
déposait  son  carré  de  papier  en  silence  et  puis  s'effaçait  en 
regardant  et  le  vieux  »  qui  tremblait  de  vengeance  satisfaite  et 
d'orgueil.  Enfin,  son  tour  arriva.  Dépliant  son  bulletin  de 
vote,  où  les  noms  des  futurs  élus  éclataient  en  grosses  majus- 
cules, il  le  remit  tout  ouvert  au  président  du  bureau. 

Ce  souteneur  de  l'Empire,  ceint  d'une  écharne  tricolore  et  la 
boutonnière  ensanglantée  d'une  rosette  d'officier  de  la  Légion 
d'honneur,  était  long  et  maigre  comme  un  glaive.  Hautain,  il 
dépassait  de  toute  la  tête  ses  assesseurs.  Une  cicatrice  coupait 
son  front  en  deux,  et  l'étoilait.  11  avait,  les  mains  recouvertes 
de  gants  militaires,  il  portait  impériale  et  moustaches.  Son 
regard  était  bref,  direct,  arrogant,  et  sa  bouche  cruelle..  Il  par- 
lait comme  on  commande.  Évidemment,  il  avait  servi. 

—  Votre  carte  d'électeur,  demanda-t-il  à  l'ancien,  qui  l'exa- 
minait d'un  œil  étrange  et  brûlant  comme  un  rayon  de  feu. 

—  La  voilà! 

—  Bon,  allez. 

Ils  se  regardèrent  face  à  face  ;  on  eût  dit  de  deux  éclairs 
d'épée.  Enfin,  le  vijux  vota  ;  mais  en  votant  : 

—  Vive.... 

Le  reste  fut  proféré  d'un  verbe  sourd.  Impassible  jusque-là, 
Tex-reitre  qui  présidait  le  bureau  pâlit  : 

—  Où  donc  ai-je  entendu  cette  voix,  où  donc?... 

Ulysse  Lazare,  qui  se  retirait  triomphant,  se  retourna 
avec  lenteur,  et,  d'une  parole  justicière  et  tragique  : 

—  Au  faubourg  Antoine,  rcpondit-il,  le  jour  de  l'assassinat 
de  Baudin,  en  5i  ! 

Piiri5,  1869. 


SUR    LE    MOLE 

Quel  jour  !  Houleuse  était  la  mer,  et  les  vagues  mouton- 
nantes, après  s'être  brisées  contre  les  musoirs,  balayaient  la 
grève  et  déferlaient  en  mugissant  au  bas  des  chauves  falaises 
à  pic  qui  bornent  la  rade.  En  haut,  sur  les  jetées  de  granit, 
empiétant  comme  un  promontoire  sur  Tabime,  une  foule 
anxieuse  et  crispée  inierrogeait  l'horizon...  Nulle  mâture! 
Aucun  steamer  !  Rien  !  Et  le  grand  soleil  estival,  qui  planait 
au-dessus  de  cette  mer  en  courroux,  allait  bientôt  s'éteindre 
là-bas,  au  loin,  dans  les  flots  sans  limites.  Amère  déception, 
angoisses  affreuses!...  Selon  les  calculs  mathématiques  de  la 
science,  ils  auraient  dû,  les  chers  passagers,  atterrir  dès  le 
matin,  oui,  mais  les  vents  contraires  !  Il  se  pouvait  qu'on  elât 
été  contraint  de  relâcher.  En  quel  port  mouillaient-ils?  Si  le 
navire  béni,  battu  par  la  tempête  et  chassant  sur  les  ancres, 
avait  dérivé  sur  quelque  côte,  ô  Dieu  !  S'il  avait  touché,  les 
récifs  abondent  en  ces  parages  !  s'il  avait  sombré,  s'il  avait 
péri  !  tt  Non,  voyez  cette  fumée  qui  tremble  entre  les  deux 
ras,  au  delà  des  digues?...»  Alors  tous  ces  maigres  faubou- 
riens, hommes,  femmes,  enfants,  arrivés  de  Paris  la  veille, 
et  qui,  la  plupart,  pour  subvenir  aux  frais  de  ce  voyage  pieux, 
avaient,  avant  de  se  rendre  en  gare,  encombré  le  Mont-de- 
Piété  de  leurs  meilleures  hardes  ou  de  l'unique  matelas  sur 
lequel  ils  berçaient  leur  insomnie  et  leurs  espérances,  ou- 
vrirent de  grands  yeux  pleins  de  larmes  et  se  penchèrent 
sur  le  gouffre,  afin  de  mieux  voir  en  sa  profondeur  la  buée 
signalée...  Hélas!  seules,  des  ailes  blanches  de  mouettes 
sillonnaient  une  lointaine  nuée,  et  cette  nuée  fuligineuse, 
pareille  à  ces  panaches  de  brume  qui  floconnent  au-dessus  des 
bateaux  à  vapeur  lancés  à  travers  les  lames,  s'évanouit,  tandis 
que  les  feux  intenses  du  couchant  éclairèrent  l'immensité 
déserte  de  l'Océan.  «  Hélas  !  ils  ne  se  montraient  point!  » 
Tout  à  coup  le  canon  de  l'un  des  forts  maritimes  tonna. 
L'explosion,  répercutée  par  les  bouches  innombrables  de 
l'écho,  produisit  l'effet  d'une  salve,  et  l'on  ne  sait  quelle  voix 
émue  et  grave,  ayant  un  accent  d'infaillible  certitude,  une  de 
ces  étranges  voix  qui  presque  toujours  s'élèvent  aux  heures 
suprêmes,  dit  :  «  Une  voile  !  »  En  effet,  un  vieux  vaisseau  de 
haut  bord,  écrasé  de  toile,  et  luttant  avec  sa  machine  et  ses 
agrès  contre  l'ouragan,  avait  surgi  dans  l'embrun  aux  éclairs 
em^  o.  rprés  du  soleil.  —  <i  La  Commune!  »  —  Ah!  ce  ne  fut 


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LES    VA-NU- PIEDS 


qu'une  clameur!  On  avait  reconnu  la  frégate  qui  ramenait 
les  proscrits...  Elle  apparut,  enfin,  toute-puissante  et  comme 
fière  de  sa  mission,  au  milieu  des  eaux  riveraines  qu'une 
soudaine  accalmie  avait  pacifiées,  et  chacun,  alors,  frères, 
épouses,  mères,  la  salua,  pendant  que  de  ses  flancs  sor- 
taient les  cris  mille  fois  répétés  de  :  Vive  la  France  !  vive  la 
République  !  et  que,  radieuse,  elle  s'embossait  entre  les  deux 
phares  allumés  déjà,  sous  les  batteries  de  la  côte,  à  quatre  ou 
cinq  encablures  du  môle 


IX  Thermidor,  an  LXXXIV, 


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